Réunions non mixtes: derrière la polémique de caniveau

Dans l'infâme course aux boules puantes lancée par les médias, rongés par la fièvre réactionnaire, la polémique de l'Unef est une pépite. Elle résume à elle seule les prochains enjeux électoraux, et l'hypocrisie d'un débat intéressé sur la "mixité".

Depuis une semaine, la société française tout entière se découvre des valeurs (actuelles): la fraternité, le vivre ensemble et le métissage. Qui croirait que dans ce même pays, l'extrême droite y fait un des meilleurs scores européens. Ou alors... cet amour fraternel est-il lié au fait que l'Unef, syndicat de gauche, organise en son sein des réunions entre opprimés, prises en main et organisées par celles-ci. Horreur! Des "racisés" qui se réunissent? Sans les blancs? On dirait l'exact opposé de la vie de tous les jours! Il n'en fallait pas davantage pour que la presse en fasse une "polémique", puisque rappelons-nous, une "polémique" n'est polémique que parce qu'elle est médiatique. D'ailleurs, le terme polémique est intéressant: il est quasiment toujours accolé à une thématique identitaire, dans le grand marronnier pré-électoral des médias*.... On se souviendra de la "polémique" sur l'islamogauchisme, puis celle de "l'ensauvagement", ou encore les diverses et innombrables "polémiques" du voile... Un terme qui n'est donc, déjà, pas innocent. 

te-le-chargement-1

Pour revenir à l'Unef. Que leur reproche-t-on? De réunir des gens, (des "racisés", terme qui s'est substitué à "Noirs et Arabes", plus très en vogue) en en excluant d'autres: les Blancs, par voie de conséquence. Ce type de réunion n'est pas nouveau, ni né de la dernière pluie. Le croire, et le faire croire, est déjà un procédé malhonnête, que la presse et les partis politiques d'En marche au RN s'empressent d'utiliser. En vérité, et Mélenchon le rappelle dans une interview, sur France Inter, où l'on tentait (en vain de le piéger): il existe des réunions du même type depuis longtemps: le MLF en faisait dans les années 60, les alcooliques anonymes en font régulièrement, et les femmes victimes de violences conjugales sont très souvent réunies à l'exclusion des hommes, puisque la majorité des victimes de violences conjugales sont... des femmes. Comme souvent, la polémique naît d'un renversement entre la victime et le bourreau, surtout lorsqu'elle a trait à des questions identitaires. On l'a vu récemment avec les attouchements dans le milieu du journalisme sportif, où la victime de harcèlement devient le bourreau d'une société qui "ne peut plus rien faire" (variante: on ne peut plus rien dire). Ici, les victimes de violences racistes et d'exclusion, deviennent alors des excluants, puis des "indigénistes", supposant une sécession revendiquée avec le reste de la société. La réunion non mixte devient alors une réunion idéologique (suffixes en -iste), qui exclue les autres. Une réunion excluante, voilà une oxymore intéressante: faire passer un espace de rencontre pour un lieu d'exclusion... On notera aussi un déni remarquable: comment ne pas cibler les oppresseurs, qui poussent à ce genre de réunion, plutôt que ceux qui la tiennent? Pour une raison simple: ceux qui présentent la polémique de la sorte font partie de la classe dominante, et n'ont jamais eu à vivre des processus d'exclusion. Le journalisme parisien qui cherche à attirer le lecteur facho (ça rapporte de l'audimat!) cherche donc la polémique où il n'y en a pas, en plus d'occulter les RAISONS qui ont conduit à ce genre de réunion. Car rappelons-le: si le racisme n'existait pas, si le sexisme et les violences conjugales n'existaient pas, il n'y aurait pas de groupes de paroles exclusifs.

restos-du-coeur-mixite

Mais plus cynique, derrière la polémique, et plus intéressant peut-être: crier à l'injustice à l'égard de ces réunions, et clamer (sérieusement???) la dissolution de l'Unef, c'est surtout omettre que l'exclusion est partout, et les réunions non mixtes aussi. Lorsque vous prenez le métro en banlieue, lorsque vous allez à l'usine, lorsque vous allez chez Lidl, lorsque vous vivez en périphérie des grandes villes, lorsque vous allez aux restos du coeur... chaque action, au quotidien vous renvoie à votre classe sociale, à une réalité qui est celle du capitalisme sauvage dans lequel nous vivons. Quid de la ségrégation sociale? Des inégalités qui atteignent des sommets cyniques en pleine crise sanitaire? Rien. Sur les injustices qui minent le vivre ensemble, la presse est muette, la droite, inexistante. Rien ne vaut une polémique stérile comme celle-ci pour diviser encore davantage la société, et marginaliser ceux qui se sentent déjà exclus. Contre cette zemmourisation infâme des esprits*, qui a conduit le Sénat lui-même à créer un "amendement Unef" (???!),  il nous faut lutter de toutes nos forces. À commencer par soutenir l'Unef. Et toutes les forces syndicales, attaquées par la droite gouvernementale et les extrémistes dont il se prétend ironiquement le rempart.



> https://www.telerama.fr/ecrans/audrey-pulvar-jugee-coupable-danticolonialisme-indigeniste-racialiste-sur-lci-6850500.php

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.