On ne peut plus rien dire. Sauf partout

Serge Joncour, écrivain, disait sur Twitter : « Le paradoxe de l'époque, c'est que depuis qu'on ne peut plus rien dire, on n'a jamais entendu autant de conneries ». Le refrain plaintif venu d'une droite pourtant majoritaire dans l'opinion publique, est devenu une véritable devise médiatique.

On ne peut plus rien dire... De droite!

Aujourd'hui, comme à mon habitude, je regarde sur Youtube les dernières émissions/interviews politiques. Au pif, je tombe sur Sudradio, et l'émission de Bercoff, "Parlons vrai". Lancement du générique, avec une bande son singeant la fameuse accroche radiophonique des Résistants: "Les Français parlent aux Français". Le ton est donné: l'émission est une poche de rébellion face aux Occupants de la bien pensance. 

Aujourd'hui donc, c'est Renaud Camus qui est l'invité d'honneur de notre journaliste résistant. Il est question - je vous le donne dans le mille- du Grand remplacement. Tiens donc!  Énorme sujet, dont on ne parle jamais, non. Sauf partout. Renaud Camus, à ce titre, est un illustre exemple de ce paradoxe: interdit de plateau sur les médias mainstream, il est pourtant convoqué à longueur de temps, puisqu'il est l'un des architectes de cette fameuse (et fumeuse) notion de Grand Remplacement.

Tout "censuré" qu'il prétend être, à longueur de plateaux, ses thèses sont questionnées, font l'objet de débats et permettent à des personnalités d'extrême droite de s'exprimer sur le sujet. Renaud Camus donc, ce "paria" aux thèses constamment commentées, est invité à parler de son livre, une réédition de son chef-d'oeuvre.

Il déroule son argumentation autour de cette théorie, sans contradiction aucune, selon laquelle la population française est menacée par un autre peuple (non blanc), préambule à une guerre de civilisations. Tout interdit qu'il est de parler, notons que son livre est célèbre dans le monde entier. D'ailleurs, saluons ici une réussite française: son livre est parvenu jusqu'au terroriste d'Oslo (77 morts) et jusqu'à celui de Christchurch, auteur d'un attentat dans une mosquée de Nouvelle Zélande (51 morts). Pour ce dernier, le livre figure clairement dans le testament qu'il a laissé, outre une adhésion au groupuscule Génération Identitaire, française, elle aussi. Pour des idées qu'on ne peut plus dire, il y a de l'écho !

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Les 5 derniers jours, André Bercoff a déroulé le tapis rouge à des personnalités "polémiques". Entendez: qui ne peuvent plus rien dire. Michel Maffesoli, auteur controversé,  Nicolas Darangon, maire LR venu parler des banlieues de sa ville, un sujet "tabou", Philippe De Villiers, lanceur d'alerte sur l'islamisation de la société, etc ... Un des généraux qui a signé la tribune de Valeurs Actuelles appelant à un soulèvement, a également fait un passage récemment chez Sud Radio.

Tout comme Michel Onfray, invité récurrent des chaînes d'info, le général a déploré qu'on ne pouvait rien dire.. Pendant 45mn. C'est aussi le cas d'Alain Finkielkraut, mis à pied temporairement après avoir défendu un rapport sexuel "peut-être consenti" entre Olivier Duhamel et sa victime, un enfant. Les Grandes Gueules, sur RMC, en font une base éditoriale. Éric Zemmour, quant à lui, dénonce quotidiennement un monde totalitaire de bien pensance, où l'on ne peut plus dire la vérité.

Car notez bien: les saloperies racistes sur l'immigration et la délinquance, c'est vrai. Et les études qui les démontent méthodiquement (comme cette dernière, là) ne sont que mensonge. En effet, il s'agit bien de cela: parmi les choses qu'on ne peut plus rien dire, il y en a beaucoup de racistes, ou misogynes. Et le point commun de tous ces illustres personnages: personne ne veut entendre la vérité qu'ils détiennent. À part les millions d'auditeurs qui écoutent, et regardent ces chaînes.

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D'ailleurs Cnews, chaîne d'info exploitant à l'envi ces thématiques, est passée cette semaine devant BFMTV, confortant son avancée, et avec elle, l'idée "qu'on ne peut plus rien dire": l'immigration, la délinquance (son corrélat), le gauchisme et ses satellites (l'écologie, l'antiracisme, l'écriture inclusive, le féminisme, etc...). Des sujets qui ont pénétré à peu près toutes les sphères de la politique, qui reprend à son compte des formules jusque là réservées aux franges extrêmes de la droite, et sur les réseaux sociaux.

En rhétorique, on appelle ça de la prétérition: dire qu'on ne peut pas dire quelque chose, tout en le disant. C'est efficace: en se victimisant, toute cette nébuleuse idéologique s'arroge le droit de libérer une parole jusque là marginale, et d'attirer à elle bien au-delà de son électorat habituel. Ce statut victimaire permet de libérer, pour ne pas dire (autre prétérition) débrider une parole souvent violente et réactionnaire.

Le dessin de presse n'est guère épargné par cette tendance, avec la dérive droitière d'un Charlie Hebdo hanté par l'islam (isme), et qui, par conséquent, s'attaque à tous ceux qui peuvent, de près ou de loin, lutter contre les formes d'amalgames. On retrouve donc l'antiracisme, auquel il était autrefois rattaché, et qui désormais tombe dans la "collaboration" de l'islamisme. D'ailleurs, ce terme est utilisé à l'envi, sans la moindre condamnation pour diffamation. Pour des gens qui ne peuvent plus rien dire, c'est plutôt sympa!

Plus qu'une idéologie, un business !

Les groupes de presse l'ont bien compris: répéter à l'envi qu'on ne peut plus rien dire permet de capitaliser sur une frange de la population qui semble avoir perdu ses repères, et se trouve convaincue que la bien pensance déferle sur le pays. La mal-pensance, un business rentable, et les oligarques l'ont bien compris: Bolloré a fait de Cnews un pionnier. Pour parfaire la chose, il est également propriétaire, comme la plupart des oligarques, d'un institut de sondage: le CSA. Facile, donc, d'orienter l'opinion publique sur ses "préoccupations", pour recentrer les choix éditoriaux. L'un et l'autre se nourrissent mutuellement.

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Notons une ironie, c'est que depuis que le groupe Canal profite de ce "on ne peut plus rien dire", il n'y a jamais eu autant de licenciements. Des gens, qui eux, ne peuvent réellement rien dire. Sébastien Thoen en a fait les frais, licencié après avoir parodié Pascal Praud, un membre émérite de la chaîne. Le sketch est drôle, très acide, et parodie l'ambiance de discussion de comptoir qui fait le succès de l'émission. Des employés qui ont soutenu l'humoriste ont eux aussi été virés, ou menacés de l'être. Une drôle d'ambiance de censure, pour une chaîne qui "ose dire les choses". La liberté de ton, oui, mais ça dépend.

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Sur les chaînes du service public, on adopte la même stratégie: inviter ceux qui prétendent n'être jamais invités. Il faut bien suivre la locomotive... Xavier Gorce, cette semaine, a d'ailleurs bénéficié de la meilleure tranche horaire pour s'en plaindre. Dessinateur de presse adepte des pingouins, qui s'est fendu d'un dessin comparant mouvements antiracistes et une sortie d'égoût, puis parti du Monde pour une relativisation douteuse de l'inceste (avant d'être récupéré par Le Point), il l'a martelé dans la matinale d'Inter: on ne peut plus rien dessiner. Il a pointé du doigt le glissement dangereux de la société vers un monde de bien pensance. Si bien qu'il a pu le dire devant des millions d'auditeurs.

Du côté de la "littérature", chacun(e) profite pour regretter que la bien pensance est partout, et qu'on ne peut plus rien dire. Mais qui vendent beaucoup de livres en le disant. Je parlais de Renaud Camus, traduit dans plusieurs langues (The Great Replacement est un succès mondial), mais Zemmour trône régulièrement, lui aussi, en tête des ventes. Sonia Mabrouk, qui présente la matinale (très orientée) d'Europe 1, vient de connaître le même succès avec son ode à l'insoumission, "Contre les décoloniaux, écologistes radicaux, islamo-compatibles", accusés de "diluer l'Histoire" et de "détester la France". Dans l'interview que lui offre Sudradio, elle s'autoproclame même lanceuse d'alerte (12"), contre ces nouvelles formes de "haine", que sont le féminisme, l'écologie, l'antiracisme. Un tour de force d'amalgames un peu diffus (de mouvements très distincts) qui fait le socle idéologique de tous ces ouvrages, et qui fait leur succès; ouvrages dont la plupart des auteurs ont été invités chez ... André Bercoff! 

Ces idées là,  d'ailleurs, celles qu'on ne peut plus dire, celles qui s'érigent contre le "gauchisme culturel" et la "tyrannie de la bien pensance", se retrouvent dans une large majorité de la population. La dernière étude de Fondapol révèle en effet que la proportion de Français se situant à droite de l’échiquier politique « s’est accrue de manière continue, passant de 33 % en 2017 à 38 % en 2021 ». Pour des gens qui ne peuvent plus rien dire... Ça en fait, du monde!

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