Les médias français et l’ivresse identitaire

Suite aux attentats de Christchuch, le traitement médiatique de l'événement en France contraste tristement avec celui des grands journaux dans le monde. C'est inquiétant, mais c'est surtout le symptôme d'une caste assoiffée de buzz, et inconsciente du caractère hautement inflammable de cette manipulation des émotions, qui destabilise et excite l'opinion publique. Analyse dans les grandes lignes.

Vendredi 15 mars, un terroriste a abattu 50 personnes de confession musulmane en Nouvelle-Zélande. D’abord qualifié de “tuerie”, l’ensemble de la presse mondiale a unanimement condamné cet “attentat”. Enfin, unanimement ou presque. En France, le jour même où l’événement faisait la une, sur LCI, David Pujadas invitait Robert Ménard, pour en parler. Une parfaite illustration de l’indifférence cynique dont fait preuve l’éditocratie française à l’égard du racisme, mais aussi révélatrice d’une déchéance morale, guidée par un désir d’audience permanent, au détriment de tout bon sens.

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La haine voilée

Quelques semaines auparavant, un exemple éloquent trône en une des rédactions et des plateaux tv: la mise en vente du hijab de course par décathlon. Folle régression pour les uns, illustration de l’invasion musulmane (oui, la musulmanie, vous connaissez?), ce bout de tissu a alimenté la polémique, nourrie par d’innombrables débats télévisuels que l’on pourrait qualifier d’ineptes, au vu de l’événement. Mais ces heures d’onanisme intellectuel, où xénophobes et laïcistes mâles s’accordaient en choeur sur ce que doit porter ou non une femme musulmane, sont précieuses pour l’audimat. Dans le monde, la presse est sévère: le New York Times juge totalement inappropriée la polémique, alors qu’en Suisse, où je me trouvais à ce moment-là, je journal Le Temps faisait un reportage totalement serein sur le hijab de course aux Jeux Olympiques. Une polémique entretenue de plateau en plateau, jusqu’au prochain non événement ayant un rapport avec le précédent: menu sans porc à la cantine, construction d’une nouvelle mosquée… Les sujets ne manquent pas au sein des rédactions. Au départ innocents, les articles paraissant sur les sites d’information donnent lieu à des commentaires haineux (laissés au vu de tous par les modérateurs). Ainsi se crée, à partir d’un non événement, une “polémique”, que ce même site s’empressera de mettre en une. En ce sens, la responsabilité médiatique est totale. Le rapport avec les attentats est simple: à souffler sur les braises de la haine, on finit par la déclencher. En invitant Robert Ménard, raciste invétéré, partisan de la théorie française du Grand Remplacement (que le terroriste suprémaciste a choisi pour titre de testament!!), LCI se rend coupable de complicité. Ni plus ni moins.

 

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Des médias lepénisés: un problème français

A l’approche des élections, alors que se profile un second tour RN / LREM, les chaînes d’info poursuivent cette mécanique malsaine: une émission en prime time avec Marine, deux reportages (la même semaine!) sur la famille Le Pen et même une interview hallucinante du père Le Pen par l’inénarrable Hanouna (1) . Nombreux sont les analystes qui pointent du doigt la lepénisation des esprits par les chaînes d’info (2)(3). Ainsi, Acrimed dénombre en 3 mois 161 invitations du RN sur les 4 premières chaînes d’info. Une complaisance qui n’est pas nouvelle: dans son très riche ouvrage, Berlin 1933, Daniel Schneidermann rappelle l’indulgence de la presse française d’époque à l’égard du péril fasciste (4). Le même constat est à déplorer aujourd’hui. La recherche de buzz, l’acceptation voire la banalisation du racisme ordinaire ont été les terreaux, un premier pas vers les tragédies barbares du passé. Stratégiquement, à l'approche de chaque élection, l'inflation des sujets ayant trait aux minorités, aux banlieues, à l'islam, couplée au tapis rouge déployé au FN (enfin... RN) est une recette infaillible pour l'accession de ce dernier au second tour, offrant à l'opinion publique l'éternelle alternative: libéralisme ou nationalisme, alors que la porosité entre l'un (extrême centre, dira Lordon 5), et l'autre est de plus en plus flagrante... Maintenant, c'est toute la presse qui doit se repenser, se questionner, notamment sur sa liberté prétendue et sans cesse réduite par son appartenance aux oligarques (plus que documentée 6). La recherche de buzz est rentable, mais nocive. Maintenant, fini le buzz, il est urgent de se réveiller!

 

(1) https://www.marianne.net/medias/btp-c8-cyril-hanouna-jean-marie-le-pen-darka

(2) https://www.acrimed.org/Les-chaines-tele-deroulent-le-tapis-rouge-devant

(3) https://www.telerama.fr/television/lci-orchestre-le-retour-en-grace-de-marine-le-pen,n6172876.php

(4) https://www.franceculture.fr/emissions/superfail/hitler-1933-pourquoi-la-presse-na-t-elle-rien-voulu-savoir

(5) https://blog.mondediplo.net/benalla-et-l-arc-d-extreme-droite

(6) https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/PPA 

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