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Billet de blog 27 sept. 2019

Les professeurs et leurs privilèges : retour sur une rentrée d’intox

Profession? En saignant... Retour sur une intox permanente dans les médias, qui alimente sans cesse la haine des profs et la détérioration silencieuse de leurs conditions de travail

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              Sujet médiatique régulier à cette période de l’année, le train de vie opulent des professeurs a été remis sur la table, dans divers médias, pour soulever cette éternelle question : pourquoi se plaignent-ils toujours ? La question est évidemment sous-entendue, à travers un choix d’éditorialistes toujours très orientés, et des graphiques qui s’arrangent avec la réalité. Ainsi LCI, affichait très sérieusement à l’écran des moyennes de salaires allant de 3400 à 3800 euros (1). Oubliant sciemment la distinction entre salaire brut et salaire net, le début et la fin de carrière, les professeurs de lycée et les enseignants du primaire, la chaîne s’est livrée à un festival d’intox, amalgamant tout et surtout beaucoup d’erreurs factuelles, dédramatisant la piètre position de la France au sein de l’OCDE (2), ce qui a évidemment sur l’opinion publique l’effet que l’on connaît. En effet, si l’on se réfère aux sondages réguliers sur la façon dont nos professeurs sont considérés, il faut s’accrocher à son siège : on apprend notamment qu’ils sont relégués à la 20ème place, dans ces mêmes pays de l’OCDE (3). Peut-être peut-on y voir, du reste, un lien de cause à effet avec les résultats scolaires, issus des classements PISA ; si l’on en croit les faits, les pays qui considèrent mieux leurs professeurs obtiennent les meilleurs résultats scolaires. C’est le cas de la Suisse et de l’Allemagne. Mais ce manque de considération témoigne également d’une méconnaissance du métier. À titre d’exemple, les Français évaluent la durée moyenne de travail d’un enseignant du primaire à 35 heures, loin des 44 estimées par l’INSEE (4). Cette méconnaissance est alimentée par de considérables fake-news, où l’usage des mots sert constamment une idéologie hostile à une profession devenue le punching-ball sociétal par excellence. Si LCI n’est pas un modèle en matière de déontologie journalistique, il n’en est pas moins un baromètre, du fait de son audience, de la résonance des idées reçues, de leur impact. Mais pire, peut-être, qu’une chaîne privée, une chronique de France Inter, dans la matinale, à une heure de grande écoute, laissait tribune libre à Dominique Seux, lequel se livrait aux mêmes approximations de ses confrères de LCI, concluant qu’il n’y avait pas non plus de quoi se plaindre. Il ne s’agit pas là de dénigrer la chronique d’un éditorialiste, du reste d’obédience libérale, mais surtout d’interroger les courroies parfois viciées d’un système médiatique dans la diffusion d’informations, questionner leur objectivité, lorsqu’ils font passer une profession pour une caste de nantis (ici les professeurs, mais cela concerne également les cheminots), et questionner enfin les intentions des journalistes lorsqu’ils s’arrangent avec les chiffres, avec cette nécessité permanente de flatter une opinion publique dont ils dépendent économiquement. S’arranger avec les chiffres, oui, mais aussi avec les mots, et c’est peut-être pire.

                La grève des enseignants contre la réforme du baccalauréat, avant les vacances scolaires, en est illustration ; l’expression « prise d’otage », au mépris du sens originel de ces termes, était arborée en bandeau d’information d’une autre chaîne d’info privée, dans le plus grand des calmes (5). Au cours de l’émission, les commentateurs se livraient à une pléiade d’épithètes tout aussi élogieuses : zadiste, ou plus sobrement, terroriste, pour ne citer qu’eux. Comme tout autre sujet, le regard médiatique d’une profession alimente une opinion publique, la façonne, la change. On l’a déjà vu au gré des actualités : les grèves de cheminots, les manifestations de gilets jaunes en ont fait les mêmes frais. Il est cependant urgent de prendre un certain recul sur les informations en continu, ou sur les billets d’éditorialistes, dont l’objectif parfois affiché de discréditer, à grand renforts de chiffres erronés, une profession devenue exutoire. Si la plupart de ces informations ou de ces caractérisations scandaleuses ont eu leurs démentis officiels (l’organisme Checknews, de Libération, a infirmé les chiffres de LCI), le mal est fait, des énormités proférées à des heures de grande écoute ont une conséquence irréparable, sur l’image d’une profession en perte de légitimité. Schoppenhauer définissait déjà cette stratégie du mensonge, qu’il appelait dialectique éristique, comme une façon de convaincre un auditeur d’une idée (en l’occurrence, les professeurs sont des nantis), même si l’on a objectivement tort. Les chiffres de LCI ne sont qu’un infime exemple des nombreuses contre-vérités qui nuisent à l’image du métier de professeur, au quotidien, dans les médias. Si l’école souffre d’une politique souvent motivée par des raisons économiques et budgétaires (les classes surchargées, les fermetures de petites écoles...), elle souffre aussi d’une image qui s’est, au fil des décennies, considérablement érodée, faisant passer le professeur, ancienne figure tutélaire du village, objet d’un respect absolu, pour le réceptacle de tous les quolibets, de toutes les critiques, et surtout, de tous les fantasmes. Sa noble tâche est pourtant la même que jadis : accompagner les enfants vers l’émancipation intellectuelle, la réussite, à une époque où l’on doit faire face à toutes les mutations technologiques, sociétales et écologiques. Le suicide, en septembre, dans son école, de Christine Renon, une directrice dépassée par la folie administrative, par l’image dont souffre la profession, dans les médias, dans l’opinion publique, et le manque de soutien dans la hiérarchie, est le suicide de trop. Il est peut-être temps de sortir de l’outrance, et de soutenir ceux qui oeuvrent pour la réussite des jeunes.

  1. https://www.liberation.fr/checknews/2019/09/12/un-prof-de-lycee-en-france-gagne-t-il-en-moyenne-3-850-euros-par-mois-comme-le-dit-lci_1750676
  2. https://www.huffingtonpost.fr/entry/les-professeurs-francais-ne-sont-pas-les-mieux-payes-de-locde_fr_5d7a84eae4b06db3d76bb75d?utm_hp_ref=fr-economie&fbclid=IwAR2dBjX48vIqc2nxBus-_WxOZYvlnCZadnEZh1493tNPt0AAJtT4W_ajzr8
  3. https://blog.francetvinfo.fr/l-instit-humeurs/2018/11/17/les-enseignants-moins-bien-consideres-en-france-quailleurs.html
  4. https://blog.francetvinfo.fr/l-instit-humeurs/2017/09/30/annualiser-le-temps-de-travail-des-profs-chiche.html
  5. https://www.telerama.fr/television/les-copies-du-bac-prises-en-otage-par-une-minorite-agissante-en-voie-de-zadisation,n6328170.php

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