Verdict du procès pour viols en réunion à Fontenay-Sous-Bois par la cour d'assises de Créteil

Communiqué de presse de l'Association Mémoire Traumatique et Victimologie  http://memoiretraumatique.org/

Dre Muriel Salmona, présidente de l'association, le 12 octobre 2012

Et la nausée continue… Le verdict du procès des viols en réunion commis sur deux adolescentes à la cour d'assise de Créteil est tombé après trois semaines de débat à huis clos : 10 acquittés , 4 condamnés à des peines, 2 à cinq ans dont quatre avec sursis, 1 à cinq ans dont quatre et demi avec sursis et le dernier à trois ans avec sursis. La cour d'assises a reconnu des viols sur une seule des deux plaignantes.  Nous sommes sous le choc, effondré-e-s, pour les victimes, scandalisé-e-s par cette décision de justice inique !


Quel message nous est envoyé ? Que des viols en réunion à répétition sur des mineures dans des conditions sordides et dégradantes en étant menacées, injuriées, humiliées, battues, brûlée avec des cigarettes ce n'est pas si grave ? Alors qu'il s'agit de crimes aggravés passibles de 20 ans de réclusion criminelle… Alors que ces adolescentes ont subi des actes assimilables à un esclavage sexuel et à des tortures physiques et psychiques qui en situation de guerre, lorsqu'ils sont systématiques sont qualifiés de crimes contre l'humanité ! Alors qu'elles ont été ensuite menacées, placée en foyer pour l'une d'entre (pour assurer sa protection), qu'elles ont traversé les pires souffrances, tentées de se suicider et pris malgré tout le risque de porter plainte. Ce verdict nous dit : "Passez, il n'y a pas grand chose à voir !".


Ce verdict peut-être considéré comme trouble de l'ordre public et une atteinte aux droits et à la dignité des victimes de viols, et par là de toutes les femmes qui ont subi ou qui risquent de subir des violences sexuelles, mais aussi de toutes les femmes et les hommes de ce pays. Il bafoue la quête de reconnaissance des victimes d'actes criminels et le droits à une justice et une réelle protection des plaignantes. Il est gravement maltraitant pour elles, mes patientes me parlent dans ces situations d'un second viol : "mon corps a été violée, j'en ai été dépossédée, et là c'est ma mémoire, mon histoire, ma souffrance qui sont violés et dont je suis dépossédée". Trouble public également parce qu'il risque de décourager encore un peu plus les victimes de viols de porter plainte, alors qu'elles ne sont que moins de 10% à le faire, et qu'elles seraient près de 150 000 par an (dont un peu plus de la moitié en tant que mineures). "Un permis de violer" en quelque sorte comme nous le dit la Dre Emmanuelle Piet, présidente du Collectif Féministe Contre le Viol. Alors que nous nous battons jours après jour pour aider les victimes à parler, à défendre leurs droits et à porter plainte, à les protéger et à les soigner en remettant à l'endroit tout ce qui a été démoli par les violences, en les libérant de leurs traumatismes. Une institution comme la justice déconstruit tout ce travail et les traumatise encore plus. Il y a de quoi être en colère et révolté-e-s !


Que se passe-t-il ? Pourquoi ?

Parce que les victimes seraient des menteuses et qu'en fait il ne se serait rien passé  ? Pourtant il y a des témoins, et des accusés ont reconnus des actes sexuels ? Par manque de preuves, parce que les faits remontent à plus de 10 ans, parce que les victimes ne se rappelaient plus précisèment certains faits ? Avec un procès qui, de l'avis des avocats a été bâclé, et où beaucoup de preuves ne sont pas prises en considération comme les conséquences psychotraumatiques.

Parce qu'elles auraient été consentantes, qu'elles auraient aimé cela être pénétrées (par voie orale, vaginale et anale) dans les conditions les plus sordides par des dizaines d'hommes comme l'ont dit certains accusés : elles faisaient ça par "plaisir", parce qu'elles étaient «les plus grosses putes de Fontenay» a expliqué un des accusés à la cour d’assises. Malgré les coups, malgré les brûlures de cigarettes, elles étaient «volontaires», elles «aimaient ça». " «La fille, si elle est là, c’est qu’elle est d’accord.» dit un autre accusé. Aimer être torturées, dégradées, humiliées, ben voyons !… Cela ne vous rappelle rien ? Les pires poncifs des scénarios pornographiques.

Parce que les victimes sont coupables donc ! Coupables de mentir, de ne pas avoir porter plainte en temps et en heure, de ne plus se rappeler les faits avec précision


Pourquoi les comportements de la victime qui entrent dans le cadre des conséquences psychotraumatiques habituelles et reconnues (conséquences considérées par la communauté scientifique médicale internationale comme pathognomoniques c'est à dire comme une preuve médicale de l'existence d'un traumatisme) ne sont pas pris en compte comme éléments de preuve ? Comme devraient l'être la sidération (ne pas pouvoir crier, ni se défendre), le choc émotionnel, la dissociation péri-traumatique (la confusion, les doutes, le sentiment d'étrangeté, la désorientation temporo-spatiale, les troubles de la mémoire : l'amnésie de certains faits), l'instabilité émotionnelle du fait de la mémoire traumatique ? cf mon article très détaillé : Conséquences des troubles psychotraumatiques et de leurs mécanismes neurobiologiques sur la prise en charge médicale, 2009.


Pourquoi les circonstances considérées par la loi comme des circonstances aggravantes sont aussi le plus souvent retournées contre la victime comme mettant en cause sa crédibilité : le fait d'être un mineur, le fait d'être vulnérable, le fait qu'il s'agisse de viols en réunion répétés ?


Pourquoi des événements du passé des victimes qui n'ont rien à voir avec le viol sont-ils aussi utilisés pour mettre en doute leur crédibilité : le fait d'avoir menti sur son passé, d'avoir eu une vie sexuelle considérée comme "débridée", d'être toxicomane ou alcoolique, d'avoir eu des troubles psychiatriques, d'avoir commis des délits… ?


Le viol bénéficie d'un traitement de faveur, d'un statut à part où les crimes n'en seraient pas au prétexte que ces actes seraient dits consentants sans référence aux droits universels des êtres humains à l'intégrité et à la dignité (comme si être consentant pour être tué ou être torturé pourraient justifier ces crimes), où des dominants pourraient avoir le privilège de réduire en esclavage, de séquestrer, d'exercer des sévices, d'injurier, d'humilier sous couvert de désir sexuel, de jeux, voire même d'amour, et pire encore pour le bien celles ou ceux qui en sont victimes puisque ces violences sont censés les faire jouir par masochisme, érotisation de la subordination et de la douleur, la pornographie est là pour en faire la preuve (cf l'article d'Annie Ferrand : Quand une femme est agressée, le doute n'est pas permis ). Pour continuer à paraphraser Orwell "L'amour c'est la haine, la liberté c'est l'esclavage, la douleur c'est le plaisir, la transgression c'est la loi, le crime c'est le bonheur" !


La violence, ne l'oublions pas est un formidable instrument de soumission et de dissociation, particulièrement quand elle est terrorisante et qu'elle plonge la victime dans un scénario insensé (comme peuvent l'être des scénarios pornographiques imposés lors de viols). Elle a un effet de sidération du psychisme ce qui va paralyser la victime qui ne pourra pas réagir de façon adaptée, et empêcher le cortex cérébral de contrôler l'intensité de la réaction de stress et sa production d'adrénaline et de cortisol. Un stress extrême, véritable tempête émotionnelle, envahit alors l'organisme et - parce qu'il représente un risque vital pour l'organisme (atteinte du cœur et du cerveau avec des ) - déclenche des mécanismes neurobiologique de sauvegarde qui ont pour effet de disjoncter le circuit émotionnel et d'entraîner une anesthésie émotionnelle et physique en produisant des drogues dures morphine et kétamine-like. L'anesthésie émotionnelle génère un état dissociatif avec un sentiment d'étrangeté, de déconnection et de dépersonnalisation, comme si la victime devenait spectatrice de la situation puisqu'elle la perçoit sans émotion. Mais cette disjonction isole la structure responsable des réponses sensorielles et émotionnelles (l'amygdale cérébrale) de l'hippocampe (autre structure cérébrale, sorte de logiciel qui gère la mémoire et le repérage temporo-spatial, sans elle aucun souvenir ne peut être mémorisé, ni remémoré, ni temporalisé). Et l'hippocampe ne peut pas faire son travail d'encodage et de stockage de la mémoire sensorielle et émotionnelle des violences, celle-ci reste piégé dans l'amygdale sans être traitée, ni transformée en mémoire autobiographique et elle va rester hors temps, non-consciente, à l'identique, susceptible d'envahir le champs de la conscience et de refaire revivre de façon hallucinatoire, comme une machine à remonter le temps la scène violente avec les mêmes sensations, les mêmes douleurs, les mêmes phrases entendues, les mêmes odeurs, les mêmes sentiments de détresse et de terreur (ce sont les flash-back, les réminiscences, les cauchemars, les attaques de panique…). C'est ce qu'on appelle la mémoire traumatique. Elle est à l'origine des symptômes psychotraumatiques les plus lourds et les plus invalidants (les viols font partie avec les tortures des traumatismes à l'origine du pourcentage d'état de stress post-traumatique le plus élevé : 80% contre 24% pour les traumatismes en général, Breslau, 1991. Elle transforme la vie en enfer, en terrain miné où le moindre lien ou la moindre similitude avec les violences (une date, un lieu, un mot, une émotion, une sensation, un stress…) va faire exploser cette mémoire traumatique et faire revivre les violences comme une torture sans fin pendant des mois, des années, voir toute une vie, dans un sentiment d'insécurité totale. Et si la victime reste seule avec aucun soin spécifique (et malheureusement peu de soins sont proposés aux victimes en raison de l'absence de formation des médecins actuellement et de la rareté de centres de soins spécialisés) , cette mémoire traumatique va l'obliger à développer des stratégies de survie pour éviter son allumage (conduites d'évitement, de contrôle et d'hypervigilance) ou pour l'éteindre de force en recréant une disjonction forcée et/ou une anesthésie émotionnelle (conduites dissociantes à risques, mises en danger, conduites addictives anesthésiantes, violence contre soi-même ou contre autrui).


Il est urgent que la société ouvre les yeux sur la réalité des viols et des violences sexuelles et qu'elle lutte efficacement contre les stéréotypes sexistes qui infeste la représentation des femmes et des la sexualité. Urgent de prendre en contre ces crimes et ces délits, urgent de protéger les victimes de violences sexuelles et de se battre pour que leurs droits fondamentaux à la justice et à la réparation de leurs préjudices soient respectés. Urgent de leur permettre un accès à des soins spécifiques de qualité gratuits.


Toutes et tous ensemble battons-nous encore et encore contre les violences sexuelles , contre le déni, pour toutes les victimes avec lesquelles nous sommes solidaires et pour une société juste et égalitaire.




Docteure Muriel Salmona, le 12 octobre 2012

psychiatre-psychotraumatologue, présidente de l'association Mémoire Traumatique et Victimologie : http://memoiretraumatique.org/





Pour en savoir plus : page sur les violences sexuelles du site internet de l'association :  http://memoiretraumatique.org/memoire-traumatique-et-violences/violences-sexuelles.html


Par Muriel Salmona, présidente de l’Association mémoire traumatique et victimologie : « La victime c’est la coupable !… complicités institutionnelles dans les crimes de viols. » http://stopauxviolences.blogspot.com/2011/09/la-victime-cest-la-coupable-article-de.html ,  »La nausée… » http://stopauxviolences.blogspot.com/2011/07/la-nausee-article-de-la-dre-muriel.htmlet toujours par Muriel Salmona, les articles   »Dissociation, mémoire traumatique et violences sexuelles : des conséquences graves sur la santé à soigner »


 

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