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Billet de blog 1 déc. 2021

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J'aurais dû m'appeler Aïcha VS Corinne, chronique de l'assimilation en milieu hostile

« J’aurais dû m’appeler Aïcha » est le titre de la conférence gesticulée de Nadège De Vaulx. Elle y porte un regard sur les questions d’identité, de racisme à travers son expérience de vie ! Je propose d'en présenter les grands traits, et à l’appui d’éléments de contexte de pointer les réalités et les travers du fameux « modèle républicain d’intégration ».

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« J’aurais dû m’appeler Aïcha » versus Corinne[1], chroniques de l’intégration et de l’assimilation en milieu hostile - par Mustapha Boudjemai[2]

« J’aurais dû m’appeler Aïcha [ou l’identité française en question] » est le titre de la « conférence gesticulée », écrite et mise en scène par Nadège De Vaulx[3], qu’elle interprète en solo sur scène.L’artiste y porte un regard sur les questions d’identité, de racisme et de citoyenneté à travers sa propre expérience de vie, empreinte de l’histoire coloniale et de celle de l’immigration. Pour ce faire, elle mélange habilement comédie et récit, humour et tragique, monologue et interpellation du public, témoignages personnels et éclairages historiques, alternant saynètes et tableaux quasi-chorégraphiques, entrecoupés de courtes illustrations audiovisuelles.  C’est, en ce sens, une proposition d’éducation populaire au carrefour du one-woman-show, du stand-up, de la conférence et même du théâtre d’intervention sociale, tant chacun de nous est interpellé dans ses convictions et ses projections !

Créé il y a deux ans, ce spectacle en cours de tournée nationale mérite d’être largement connu et promu.  Pour sa qualité d’abord, et parce qu’il contribue à une démarche de sensibilisation plus que nécessaire en ces temps troubles, qui mettent une fois de plus à l’index les minorités issues de l’immigration nord-africaine et subsaharienne dites de « culture musulmane ».

Aussi, je propose dans un premier temps de présenter et décrypter les grands traits de ce spectacle d’un nouveau genre, qui révèle à travers un témoignage personnel, les travers du fameux « modèle social et républicain d’intégration à la française ».

En appui, il m’a semblé opportun d’apporter ensuite quelques éclairages complémentaires sur les contextes politiques, sociaux et sociétaux des périodes qu’elle traverse dans son récit en particulier sur les réalités et contradictions des fameux (fumeux) concepts « d’intégration et d’assimilation». A certains égards, et en synthèse on pourrait dire que malgré et depuis la décolonisation, on a alterné entre « assimilation à coups de triques et intégration à coups de troc »[4]. Et d’évoquer en conclusion la situation actuelle, avec un débat politique qui s’est cristallisé et « radicalisé » autour du combo « immigration- islam – insécurité – banlieue ». Ce qui invite plus encore à une large mobilisation citoyenne pour endiguer ce « fascisme qui vient », et  à laquelle contribue ce spectacle.

 « J’aurais dû m’appeler Aïcha », de Nadège à Aïcha, le récit d’une renaissance à contre-courant des assignations identitaires

 « J’aurais dû m’appeler Aïcha [ou l’identité française en question] » est donc l’histoire vraie de Nadège, quarantenaire dont les traits du visage évoquent autant les montagnes de la Kabylie ou de l’Oranie, que les plaines de la Toscane ou celles de la Provence. Car Nadège est la fille de Bouzid, né à la fin des années 30 dans les montagnes déshéritées de l’Est algérien. À peine sorti de l’adolescence et comme beaucoup de ses congénères autochtones et pauvres d’alors, Bouzid a été contraint d’émigrer en métropole à l’après-guerre, pour gagner son pain et celui de sa famille restée au pays. Il y rencontre Arlette au début des années 70. Celle-ci est la fille naturelle d’une Bretonne orpheline et d’un ouvrier algérien déjà marié au pays. Puis, quelques années plus tard, sa mère ayant épousé un autre Algérien, Arlette sera élevée parmi ses demi-frères et sœurs aux prénoms plus typiquement nord-africains. Ainsi Bouzid et Arlette s’avèrent marqués, l’un et l’autre, par un rapport complexe à la France et à l’Algérie. Leur histoire tranche sur celle, plus classique, de beaucoup d’immigrés algériens animés par le mythe du retour au pays. Le couple, lui, s’est durablement projeté dans une vie en France. Cela les a incités à donner à leurs filles des prénoms à consonance plus hexagonale, en tout cas bien moins marqués par cette part de leurs origines d’outre-Méditerranée. Or la crise économique, sociale et urbaine, en partie consécutive au choc pétrolier qui surgit à la fin des années 70, jouera comme un « retour de manivelle » d’une période coloniale et de la guerre d’indépendance que l’on croyait oubliés avec la victoire des idéaux soixante-huitards.

 C’est sous le sceau de ce contexte paradoxal que le personnage que nous nommerons « Nadège-Aïcha », née à l’aube des années 80, grandit et évolue. En résumé, l’on assiste, d’une part, au regain de discours xénophobes qui entrainent une hostilité à l’égard de toute personne susceptible d’être considérée comme étrangère, pour ne pas dire « arabe » .  En même temps, fleurissent avec l’arrivée de la gauche au pouvoir les promesses d’une société à venir plus humaniste, plus égalitaire et multiculturelle.

Elle évoque et décrit la complexité, dans ces conditions, de la construction identitaire des jeunes issus de l’immigration en général ; a fortiori pour elle, qui est élevée dans la discrétion et l’oubli du passé par des parents animés d’une volonté d’intégration à tout crin qui semble devoir passer par un voile pudique sur les racines et sur la culture de trois-quarts de ses ancêtres. 

Au fil de son récit, Nadège nous raconte comment, par son prénom qui gomme artificiellement ses origines, elle est confrontée depuis son enfance au racisme décomplexé qui s’exprime sans vergogne en sa présence. Tandis que, de l’autre côté, elle se heurte parfois aux remarques et interrogations de ceux issus comme elle de l’immigration maghrébine mais qui la voient un peu différente d’eux. 

 C’est finalement hors de France, alors qu’elle termine ses études supérieures par un stage en Amérique du Nord qu’elle arrivera par des chemins divers et parfois paradoxaux qu’elle nous raconte avec ironie, recul et parfois amertume, à investir sa « part de Gauloise »[5].  À son retour en France et par comparaison, elle ressentira plus encore le poids d’une société post-coloniale, conservatrice, élitiste, blanche. Elle perçoit de façon accrue comment chaque enfant d’immigré est renvoyé souvent à ses origines corrélées à un déterminisme culturel et d’échec, tout en faisant l’objet d’une injonction à l’assimilation.  Autrement dit, on souhaite qu’il ne la ramène pas trop avec la culture de ses parents, voire qu’il se réclame de « ses ancêtres les Gaulois »[6] et marque un amour exclusif à la France. Ce que l’on ne demande pas aux Franco-Américains ou aux Franco-Espagnols par exemple, y compris pour un ex-Premier ministre.

 Elle s’éveillera alors progressivement, par des expériences parfois douloureuses mais aussi joyeuses, curieuses, volontaires, créatives, à son passé et ses origines pour finalement parvenir à assumer et vivre pleinement son identité composite et sa double culture et citoyenneté, s’affranchissant tant des pudeurs et refoulement parentaux que des paradoxes du modèle d’intégration « à la française ».

Sur scène, elle revient sur la trajectoire de son père né à Sétif, lieu du massacre, le 8 mai 1945, par l’armée française et des milices civiles composées de colons, de milliers d’autochtones arabo-berbères alors qu’ils manifestaient pour leurs droits et l’indépendance[7]. Elle illustre cet évènement tragique qui marque une rupture et une prise de conscience du peuple colonisé, par le déploiement d’un drapeau algérien qu’elle agite au-dessus de ses épaules, tel les ailes d’un papillon sortant de sa chrysalide. On ne sait si cette symbolique est délibérée de la part de l’autrice mais on ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec sa propre métamorphose.

 Au fil du récit et d’anecdotes, elle explore, dissèque et se réconcilie avec ce choix de prénom a priori anodin et pourtant lourd de conséquences qu’elle a eu à porter, réinvestit son histoire et celle de ses parents en retraçant leurs propres parcours et conditionnements. Mais on se tromperait en s’imaginant une sorte d’auto-thérapie ou de règlement de comptes. Au contraire, elle leur rend un hommage bien mérité et, vécu à l’appui, elle démontre comment l’histoire de la colonisation puis de l’immigration a produit cette complexité, ces contradictions et traumatismes. Et l’on est emporté par la profondeur, la lucidité, l’empathie, les tripes mises à nue de Nadège-Aïcha, et par ce spectacle courageux en ces temps de suspicion à l’emporte-pièce, de séparatisme ou d’islamisme. Elle y dénonce subtilement ces formes d’oppression morales, sociales, ces hypocrisies à l’égard des immigrés ou considérés comme tel.

 Le regard qu’elle nous propose nous offre aussi un point de vue moins fréquent. En effet, il diffère pour partie de l’histoire plus commune de la majorité des enfants de la deuxième génération de l’immigration maghrébine, tout en contribuant à la révéler et en la rejoignant. La leur est tout aussi douloureuse et complexe que celle de Nadège, mais plutôt marquée par les difficultés et ressentiments consécutifs à une déconsidération, à une relégation et une assignation pleine et totale au statut d’éternel immigré et à ce qui serait leur « arabité » rétrograde et indigène (en dépit, du reste, de la réalité de la diversité culturelle et ethnique de l’Afrique du Nord). Pareillement, ils ressentent le poids d’une sorte de syndrome du marteau et de l’enclume. Pas assez Français ici et trop Français « là-bas », aux yeux des cousins, des douaniers, etc…, lorsqu’ils vont en vacances au pays.

Cependant, la place dans la société et les questionnements identitaires de ces derniers ont été tout de même plus souvent traités à travers les arts ou, les médias, que le cas de figure de Nadège. Bien qu’à y regarder de près, l’industrie culturelle et du divertissement a principalement promu, depuis les années 80, quelques humoristes et réalisateurs issus de l’immigration à travers le seul strapontin de la « diversité ». Leurs œuvres et spectacles, pour une partie, peinent à dépasser le seul humour d’auto-dérision (qui confine parfois à l’autoflagellation), la compassion, la comédie au mieux sociale si ce n’est de boulevard, le tout empreint parfois de clichés ou d’une naïveté lisse - aspects encouragés par le show-business et des tutelles institutionnelles frileuses.

Il y a pléthore d’auteurs, d’artistes et de créateurs[8] qui ont pourtant composé des œuvres fines, nuancées et fortes sur ces thématiques. Mais si quelques-uns ont eu une vraie reconnaissance et ont beaucoup « tourné », la grande majorité a difficilement trouvé des producteurs ou des diffuseurs courageux pour sortir des cercles d’initiés ou de militants sociaux et du petit réseau des structures culturelles publiques plus engagées. Malgré des succès d’estime, ils n’ont pas non plus explosé au box-office, ni été vraiment promus dans les médias, contrairement au film « Qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu ? », caricature on ne peut plus cheap, fausse et mièvre des questions identitaires et d’intégration interculturelle - contre-productive, donc, sur les plans pédagogique et politique. Citons tout de même, dans le champ de la littérature, ce livre d’Alice Zeniter, L’Art de perdre, qui évoque du point-de-vue d’une petite-fille de harki, des expériences similaires à celles de Nadège dans la découverte de ses origines.

 Bref, sans s’enfermer dans un plaidoyer purement intellectuel ou militant, on aimerait que se développe un discours artistique plus politique et sociologique, qui aborde avec force et complexité ces questions sans forcément négliger le « show » ni l’émotion - à l'instar de ce que fait Spike Lee dans le cinéma aux USA. Le travail de Nadège s’en approche, du moins dans l’esprit, bien que modeste, intimiste sur le plan artistique et ne prétendant pas faire œuvre de divertissement. Il revendique avant tout sa dimension militante, éducative, réflexive, sociale et participative. Mais, à sa manière, elle parvient à faire passer un message et à nous emporter à travers un récit poétique, original, documenté. Elle le livre avec engagement à travers un regard tendre, grinçant, drôle, précis, tout en apportant les informations factuelles sur les contextes qui ont rythmé son parcours de vie et celui de ses parents. Elle fait ainsi œuvre de pédagogie, de mobilisation et de catharsis. Ce faisant, elle sublime son algérianité, tout en se réappropriant sa francité, l’une comme l’autre non pas univoques mais ouvertes, plurielles, entremêlées. On l’imaginerait bien incarner une nouvelle Marianne-Aïcha, réconciliatrice des deux rives.  

 Finalement, on aura toutes et tous envie de crier avec elle « JE SUIS AÏCHA ! ». Non pas comme une auto-assignation identitaire pour les uns, ni par seule empathie et compassion pour d’autres. Mais parce qu’il y a, derrière cette proclamation, une revendication d’héritage et d’hommage aux anciennes générations, et aux femmes en particulier. Ces femmes ont vécu avec acuité l’oppression coloniale, les misères de l’émigration forcée par la pauvreté, ainsi que les douleurs de la séparation et de l’exil, de l’exploitation ouvrière. C’est aussi l’expression la plus simple de la revendication d’égalité et d’un droit à la différence, pas encore acquis, ni sous la colonisation et « ses bienfaits », ni depuis les indépendances. Et, malheureusement, pas beaucoup plus depuis 40 ans. Un comble, pour une république dont la devise est la liberté de culte, de penser, de s’habiller ou de s’appeler comme l’on veut, l’égalité de tous en dépit de ses origines, de son genre et de sa confession, et la fraternité… bien mise à mal ces derniers temps. C’est à se demander si la situation n’a pas, finalement, régressé depuis les années 70…

« De l’intégration à coups de troc à l’assimilation à coups de triques »[9]

 A la faveur de la crise globale des années 70, retours de manivelle d’une décolonisation pas digérée et d’une urbanisation qui a ghettoïsé des populations issues de l’immigration. 

Si les années 70 ont commencé sous le signe du Flower Power et signé l’émergence d’un courant universaliste dans une société française à l’apogée des Trente Glorieuses, elles s’achevèrent sur l’explosion d’une crise économique et urbaine et le retour progressif d’une extrême-droite ressuscitée sur les braises encore rouges de l’OAS. On brandit la menace d’un indigène envahisseur en criant haro sur l’« arabe » – comprendre les immigrés nord-africains et les Algériens en particulier, vivant dans les cités HLM périphériques. Cette mise à l’index vise surtout leurs progénitures, considérées comme la source de tous les maux et vues comme des « sauvageons »[10] en défaut d’éducation et d’intégration ! Bavures policières et crimes à caractère raciste se multiplient, qui vont être les éléments déclencheurs d’émeutes sporadiques dans ces quartiers. Puis d’une « révolte des banlieues » qui va se structurer pour donner lieu à la première grande « Marche pour l’égalité et contre le racisme »[11]. Au-delà de leur demande de justice, les enfants de la deuxième génération revendiquent, dans le même élan, leur citoyenneté et la reconnaissance de leur pleine place au sein de la nation française, ainsi que leur attachement au pays de leurs parents et à leur culture d’origine – le droit d’être français avec ses différences, en somme.

 Le retour aux affaires d’une droite dure et les hésitations d’une gauche clientéliste et frileuse

Mais les espoirs de cette jeunesse vont progressivement se briser au fil des deux décennies suivantes, sur les polémiques successives qui rejaillissent à propos de l’immigration et de l’insécurité. Au gré des alternances politiques et d’une crise qui perdure et plombe davantage encore les quartiers urbains en difficulté, les débats se cristallisent autour de leur « défaut d’intégration ». Eux qui se croyaient Français, voilà qu’on leur reproche de ne pas montrer « patte blanche » !

De retour aux affaires, la droite dure et sécuritaire met en œuvre à chaque cohabitation une politique de répression accompagnée de mesures visant à forcer l’allégeance de ces jeunes « bronzés turbulents » ou à les neutraliser durablement avec la fin de l’acquisition automatique de la nationalité.

En face, malgré les avancées de la politique de la ville et d’une politique culturelle ouverte sur le monde et les pratiques populaires qu’elle a initiées, les hésitations et trahisons de la gauche de gouvernement ne font qu’accroitre la déception. L’expression du droit à la différence est encore trop souvent réduite à une vision paternaliste, quand elle n’est pas dévoyée par l’obtention d’une forme « paix sociale » troquée contre quelques subsides et assistances, sinon des postes de conseiller municipaux ou de médiateurs. Et l’engagement initial de cette gauche à instaurer le droit de vote des immigrés aux élections locales sera écarté de l’agenda.

 Un débat et des approches publiques qui basculent, de généralisations en extrapolations, sur le danger islamiste

En fait, la bascule s’opère d’abord à la fin des années 80, avec l’affaire du foulard dit musulman qu’une partie de la classe politique et des leaders d’opinions dénoncent comme contraire à la laïcité et à la culture française, voire comme le faux-nez d’un islamisme radical prosélyte qui aurait gangréné toutes les cités HLM où dominerait un communautarisme régi par des mosquées alliées à des mafias de quartier. Cette exagération alarmiste et cette interprétation univoque occultent évidemment tous les facteurs économiques, sociaux et sociétaux, dont participent les discriminations et la ségrégation urbaine. Puis, le contexte de la décennie noire en Algérie, des attentats de Saint-Michel avec l’affaire Khaled Kelkal[12] en 1995 et ceux de New York en 2001 vont alors servir d’arguments pour distiller ce scénario sans nuances en appelant à un nécessaire retour à l’assimilation et à une répression plus virulente encore. Malheureusement, sur la dernière décennie, les drames de « l’affaire Merah » et des attaques terroristes de Charlie et du Bataclan ont achevé d’imposer cette lecture manichéenne et simpliste, moyennant force raccourcis et amalgames. 

   Un contexte médiatique et culturel qui renforce les complexes identitaires des jeunes issus de l’immigration

Sur un tout autre plan, les décennies 70 à 90 ont signé l’expansion croissante d’une culture mondiale occidentale via l’industrie du divertissement et médiatique de masse qui ne laissait que peu de place aux représentations positives des cultures africaines, maghrébines, orientales – à quelques orientalismes, exotismes et folklorismes près. Celles-ci étaient peu abordées dans les programmes scolaires, si ce n’est pour évoquer l’empire colonial. Et combien de fois aussi aura-t-on répété aux immigrés qu’il ne fallait pas qu’ils parlent leur langue d’origine à leurs enfants, au risque de les conduire à l’échec scolaire (en dépit des vraies raisons de celui-ci) ? Résultat, tout cela a suscité chez les jeunes issus de l’immigration un complexe vis-à-vis de leur culture d’origine. A minima, cette occultation et ce sentiment de dévalorisation ne les incitaient pas à l’extérioriser ou à s’y intéresser.

De façon anecdotique, on peut évoquer des pratiques de diversion ou de jeu avec des surnoms d’usage adoptés par certains immigrés ou leurs enfants adolescents : plusieurs se faisaient appeler à l’extérieur Johnny, Alain, Michel, Sylvie ou Cathy, s’inspirant des stars de la variété ou du cinéma. Plus prosaïquement, certains ont opté ou se sont vu imposer ces « pseudonymes » comme condition pour travailler dans un salon de coiffure, tenir un café, entrer en boîte de nuit, ou juste pour ne pas trop contrarier le contremaître de l’usine. Plus délibérément chez les harkis, il était courant pour les parents de donner un prénom choisi dans le calendrier. Une façon pour eux de confirmer leur allégeance à la France et tenter de garantir à leurs enfants une adoption pleine et entière par la nation.

Pourtant, malgré ces quelques stratégies sociales et injonctions, tous étaient rapidement ramenés à la réalité de leurs origines. Le réflexe assez généralisé consistait souvent à vous renvoyer à votre condition d’« étrange étranger », alors même que vous partagiez la même langue, les mêmes écoles, les mêmes idoles musicales, les mêmes jeans, voire la même nationalité. À tel point qu’il est arrivé à des harkis d’être suspectés de trafic de faux papiers, à l’instar de ce malheureux Jean-Pierre[13] dans la région Nord.

 Une oppression morale et une injonction à l’assimilation ancrées historiquement et idéologiquement dans un passif de domination coloniale

Dans ses travaux de recherche et ses écrits, Frantz Fanon[14] explique à plusieurs reprises les effets délétères de ce processus de refoulement, historiquement et idéologiquement ancré, sur le collectif comme sur la psyché individuelle – il démontre comment, dans un contexte de domination coloniale empreinte de théories prônant la supériorité de la race et de la civilisation blanche, les colonisés  (ou anciens esclavagisés) sont invités (poussés) à devenir « étrangers à eux-mêmes », sans « marge de manœuvre pour s’inventer et se réinventer dans une culture et une civilisation en mouvement ».  On leur a tant dit et imposé l’idée que leurs coutumes et civilisation étaient dépassées et archaïques et leur culture « nulle et non avenue ». Fanon décrypte aussi l’argument d’une pseudo-universalité progressiste qui s’avère souvent être un universalisme ethno-centré et en référence à l’homme blanc.

 Une « lepénisation » de la société qui renvoie aux années 30 et appelle à lutter contre une pensée de droite dure et réactionnaire qui se diffuse[15].

Les présidentielles approchent, avec le retour du quarté gagnant qu’est le combo « Immigration-islam-insécurité-banlieues ». Progressivement depuis 10 ans, le débat est marqué par une droitisation des esprits attestée et encouragée par la banalisation des théories du « choc des civilisations »[16] et du « grand remplacement »[17]. Il est agité le fantasme d’une « invasion barbare » au service d’une croisade islamique. Ces délires peinent à cacher pour certains un racisme renouvelé teint de faux laïcisme.

On n’hésite plus à appeler à une répression féroce des délinquants (comprendre jeunes issus de l’immigration et des minorités) avec un droit permanent à la bavure, à envisager un retour à une citoyenneté à double vitesse, en proposant la possibilité de déchéance quasi-automatique de la nationalité ainsi que corolairement de double peine. Et cela au moindre écart, petite délinquance, activisme politique non homologué, ou même toute marque insuffisante d’allégeance à la France (comme, par exemple, le fait d’agiter un drapeau algérien lors d’un match de foot). Non content de mater les corps, cette propagande s’accompagne de l’incantation nostalgique d’une illusoire politique d’assimilation aveugle, bête et méchante pour mater les âmes. Au point, pour les plus décomplexés, de sommer chacun, indépendamment de ses origines, ses croyances et de ses goûts, de s’appeler Corinne – ou Éric. Le comble étant que ces élucubrations sont promues aujourd’hui avec force haine et « mauvaise foi » (avec et sans jeu de mots) par un agitateur opportuniste, hériter de Drumont[18] et défenseur de Pétain, qui aurait pourtant pu, ou dû, lui-même s’appeler Jacob ou Habib au regard de ses ascendances berbères juives algériennes.

 La situation est devenue grave et complexe en termes d’issue et de perspective politiques. Un danger se profile à travers la décomposition-recomposition en cours de la droite à l’extrême droite engendrée par l’arrivée d’Eric Zemmour dans le jeu politique et à la faveur de nouvelles alliances qui pourraient en résulter. La surenchère est lancée à droite et, en caricaturant à peine, c’est un peu comme si l’on ne cherchait plus à savoir s’il fallait, ou non, construire des grillages électrifiés autour de la France, mais que l’on ne discutait plus que de la taille des miradors et du degré de voltage des barbelés.

 Dans ces conditions, il ne faut négliger aucun moyen pour endiguer ces courants fascisants qui se parent d’une (im)posture républicaine. Cependant au-delà de ferrailler avec des seuls arguments rhétoriques et scientifiques contre ces propagateurs de haine, recourir à l’art, à la culture peut aider à gagner les cœurs et les âmes de citoyens ordinaires que ces discours faussés prennent en otage. Il est opportun d’offrir l’occasion d’accéder à la compréhension et à l’empathie sous des formes plus sensibles, populaires.

 En ce sens, « J’aurais dû m’appeler Aïcha » est le cri de renaissance de celui/celle que l’on a voulu éliminer comme une mauvaise graisse. C’est l’antidote à ces pompiers pyromanes. Et cette performance artistique et néanmoins citoyenne est d’utilité publique et avec elle bien d’autres créations, artistiques, sociales, mémorielles, qu’il s’agit de soutenir, de développer et de promouvoir.

[1] En 2018, le polémiste d’extrême-droite Éric Zemmour avait provoqué la chroniqueuse Hapsatou Sy sur un plateau TV, affirmant que, pour faire d’elle une « vraie » Française, ses parents auraient dû l’appeler Corinne. Depuis, il a fait de ce délire une théorie majeure de sa ligne assimilationniste.

[2] Cf. présentation de l’auteur .

[3] De Vaulx est son nom de scène, un clin d’œil à la ville de Vaulx-en-Velin où elle a passé son enfance.

[4] Approche que je développe dans un essai satirico- historique en cours d’achèvement et à paraitre, intitulé : « Variations de la Marseillaise en droit du Sol mineur, ou les chroniques de l’intégration De Gaulle à Jupiter ».

[5] Selon l’expression et le titre du livre de Magyd Cherfi, ex-chanteur et fondateur du groupe Zebda.

[6] Cette assertion tirée des manuels scolaires devait être apprise par cœur jusque dans les années 80. En 2016, N. Sarkozy déclarait encore, lors d’un discours, qu’il estimait que tout étranger naturalisé se devait d’adhérer à cette affirmation pourtant contre-historique, y compris pour la plupart des Français « dits de souche ». Eric Zemmour et bien d’autres prêchent le même catéchisme.

[7] En fait, ils célébraient surtout la fin de la guerre et la reddition allemande pour mieux rappeler les promesses de la France. Et c’est par un jeune scout qui a sorti le drapeau algérien que tout a commencé.  Entrainant une première réaction violente de colons et de l’armée, puis en retour  celle de manifestants. S’en est suivi une véritable chasse à l’homme perpétrée par des colons et des exécutions de masse par l’armée.

[8]  Citons, par exemple, les écrivaines Faïza Guène et Kaoutar Harchi, les metteur.euses en scène Mohammed Guellati, avec entre autre sa pièce «Yvette Horner et l’odeur du mouton »,  Eva Doumbia  pour  « Moi et mon cheveu » ; ou encore Faizal Zeghoudi , pour sa chorégraphie « On a jamais vu une danseuse étoile noire à l’opéra », les multiples créations de la Compagnie «  Mémoires vives » ;  ou encore Alice Diop pour le cinéma.

[9]  Approche développée dans un essai satirico-historique à paraître, intitulé Variations de la Marseillaise en droit du Sol mineur, ou les chroniques de l’intégration de De Gaulle à Jupiter.

[10] En fait, c’est Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de l’Intérieur du gouvernement Jospin qui, le premier, a utilisé en 1997 le terme de « sauvageon ». Un terme allégrement repris comme un euphémisme d’une vision plus raciste et déterministe appuyant l’idée d’un manque d’éducation et de civilité, sous-tendu par leur condition « d’enfants d’indigènes », qu’il suffirait d’encadrer fermement et d’achever de civiliser.

[11] Autrement appelée par les médias « Marche des beurs » (« beur » étant le verlan raccourci d’arabe, « be-ara »). A l’initiative d’une poignée de jeunes de Lyon, dont Toumi Djaida, lui-même blessé par balle. Elle démarra de Marseille pour s’achever à Paris, avec une manifestation rassemblant plus de cent mille personnes. La délégation fut reçue par Mitterrand, qui n’accordera essentiellement que la carte de séjour de 10 ans.

[12] Khaled KelKal , jeune de la banlieue lyonnaise (de Vaulx en Velin lui-aussi ) était soupçonné d’avoir commis les attentats de Saint-Michel et d’être impliqué dans un réseau d’islamistes radicaux. Une enquête fouillée du Monde avait retracé sa dérive, à retrouver ici et .

[13] Une histoire à découvrir dans un article du Monde, en ligne ici.

[14]  Thème qu’il aborde dans ses travaux de recherche psychiatriques, puis dans Peau noire, masques blancs et Les Damnés de la Terre.

[15] Synthèse d’un article plus développé sur la situation politique actuelle avec l’arrivée de Zemmour dans le jeu

[16] Cf. le livre éponyme de l’Américain Samuel Huntington, paru à l’orée des années 2000. Sa thèse a, d’une certaine manière, justifié a postériori la posture de G. Bush Junior dans sa guerre de « l’axe du bien contre celui du mal » au Moyen-Orient. Elle a aussi été reprise en France par nombre de polémistes intellectuels et politiciens prônant l’incompatibilité de la culture arabo-musulmane avec la République et qui annoncent un conflit civilisationnel inéluctable…dont il faudrait se prémunir, au minimum en forçant l’assimilation, en cessant d’être trop tolérant avec certaines pratiques culturelles et confessionnelles et en limitant fortement l’immigration.

[17] Thèse formulée par l’écrivain Renaud Camus, passé du socialisme à la droite dure identitaire, qui fonde l’essentiel du discours d’Éric Zemmour. Tous deux prédisent et agitent le risque de la perte d’une identité française, blanche et chrétienne et le grand remplacement de son peuple « de souche » par des peuplades africaines et arabes, via une stratégie d’immigration de masse sournoise.

[18] Édouard Drumont fut un journaliste, écrivain et polémiste d’extrême-droite de la fin du 19e et début du 20e siècle. Député d’Alger de 1898 à 1902, antidreyfusard nationaliste, il est l'une des principales figures historiques de l'antisémitisme en France.

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Au moins 25 % des chômeurs ne réclament pas leur allocation
Entre 390 000 et 690 000 personnes ne demandent pas d’allocation chômage alors qu’elles y ont droit, soit de 25 % à 42 % de taux de non-recours, essentiellement chez les plus précaires. Des chiffres communiqués au Parlement par le gouvernement.
par Cécile Hautefeuille
Journal — France
« Ruissellement » : la leçon de Londres à Emmanuel Macron
Le gouvernement britannique a dû renoncer ce lundi à une baisse d’impôts sur les plus riches sous la pression des marchés. Une preuve de la vacuité du ruissellement auquel s’accroche pourtant le président français.
par Romaric Godin
Journal — France
Sélection à l’université : « Quand réfléchit-on au droit à la réussite ? »
Des écarts scolaires qui se creusent avant le bac, un financement inégalitaire dans le supérieur et un régime de plus en plus sélectif symbolisé par Parcoursup : la « démocratisation des savoirs » prend l’eau, s’inquiètent les sociologues Cédric Hugrée et Tristan Poullaouec, dans leur livre « L’université qui vient ».
par Mathilde Goanec

La sélection du Club

Billet de blog
Iran - Pour tous les « pour »
Les messages s'empilent, les mots se chevauchent, les arrestations et les morts s'accumulent, je ne traduis pas assez vite les messages qui me parviennent. En voici un... Lisez, partagez s'il vous plaît, c'est maintenant que tout se joue.
par sirine.alkonost
Billet de blog
Dernier message de Téhéran
Depuis des années, mon quotidien intime est fait de fils invisibles tendus entre Paris et Téhéran. Ces fils ont toujours été ténus - du temps de Yahoo et AOL déjà, remplacés depuis par Whatsapp, Signal, etc. Depuis les manifestations qui ont suivi la mort de Mahsa, ces fils se sont, un à un, brisés. Mais juste avant le black out, j'avais reçu ce courrier, écrit pour vous, lecteurs de France.
par sirine.alkonost
Billet de blog
Appelons un chat un chat !
La révolte qui secoue l'Iran est multi-facettes et englobante. Bourrée de jeunesse et multiethnique, féminine et féministe, libertaire et anti-cléricale. En un mot moderne ! Alors évitons de la réduire à l'une de ces facettes. Soyons aux côtés des iranien.nes. Participons à la marche solidaire, dimanche 2 octobre à 15h - Place de la République.
par moineau persan
Billet de blog
Artistes, écrivains et journalistes iraniens arrêtés
Une traduction de la chanson « Barayé » (Pour...) du chanteur Shervin Hajipour, arrêté le 29 septembre.
par Mathilde Weibel