Chroniques de l'absurde (2/2): Cap Gris-Nez

Je ne voulais pas quitter Mikaël, le journaliste belge rencontré au Cap Gris-Nez. Soit il en a dit trop, soit pas assez sur les réseaux mafieux qui font venir les migrants ici. (...) Je persiste: Je suis venu voir autant que possible ce que l'on fait des miens! Il finit par me donner rendez-vous dans un bistrot du centre-ville de Calais

Calais : une chronique de l'incomplet

Je ne voulais pas quitter Mikaël, le journaliste belge rencontré au Cap Gris-Nez. Soit il en a dit trop, soit pas assez sur les réseaux mafieux qui font venir les migrants ici. Du coup je me montre un peu collant. Un peu trop peut-être en lui dévoilant qui j'étais, ce que je faisais, et surtout que j'étais venu ici, avec un camarade, pour témoigner. Je persiste: Je suis venu voir autant que possible ce que l'on fait des miens!
Il finit par me donner rendez-vous dans un bistrot du centre-ville de Calais: D'ici une heure, il dit, pas plus! J'insiste pour qu'on se retrouve plutôt au Channel, la Scène Nationale de Calais, que je connaissais de réputation mais que je n'ai jamais vu: Allez viens là-bas, tu seras étonné, et il doit y avoir à manger, je t'invite! Il bougonne, je lui montre une photo sur internet, il abdique: Ok, mais pas très longtemps, d'accord?
Chacun part de son côté. Il y a beaucoup de travaux et beaucoup de déviations. Mon GPS y perd la tête. Si bien que j'arrive largement après lui. Je le trouve là, devant sa voiture à consulter son téléphone. Le lieu est féerique, genre pays de fête à la Pinocchio. Je m'extasie, je jubile, je l'interpelle: Viens, on va d'abord visiter! Il ne bouge pas. Je vais vers lui, il a l'air inquiet, soupçonneux: Tu t'appelles comment tu m'as dit? Je décline mon identité sur un ton moqueur qui feint l'interrogatoire de police. Il ne relève pas l'humour, il me dit qu'il doit partir sur-le-champ. Je m'étonne du changement de ton, je lui explique que j'ai vraiment envie qu'il me parle encore de ses recherches. Il finit par concéder, d'une voix vaincue, qu'on pourra se voir en ville, un peu plus tard. Il lâche rapidement le nom d'un bistrot, mais j'insiste pour que ça soit au Blue's Café, un bistrot déjanté à côté de mon hôtel, il ne veut pas.
Je redemande le nom, et il s'en va.
Soudain je prends conscience que c'est mal barré tout ça. Peut-être a-t-il vérifié qui j'étais, et peut-être a-t-il su que j'étais d'origine marocaine, et que ça a dû l'intriguer. Quand j'ai parlé des miens, pour moi c'était tous les humains, mais peut-être a-t-il compris que je parlais uniquement des Marocains. J'ai aussi repensé à mon fichu téléphone qui n'a pas arrêté de biper au Cap Gris-Nez, pendant qu'il m'expliquait des choses ahurissantes. Je ne répondais pas, mais à chaque bip il s'interrompait.
Je reste longtemps au Channel, émerveillé par le site, mais aussi par la librairie. Il y a même une résidence d'artiste ! Mes esprits se mettent à fantasmer sur un séjour d'écriture ici. J'achète des bouquins, et je vais bouquiner au magnifique bistrot-billetterie.
Et quand l'heure approche, je rentre. Je me rends immédiatement au bistrot indiqué. il est fermé. Et on dirait que je n'en suis pas étonné. Il faut dire aussi -surtout- que l'inscription anti-cons sur la vitre me scotche littéralement (voir photo jointe).
Alors où trouver Mikaël?
J'attends un petit quart d'heure en faisant des allers-retours sur le grand boulevard. mais toujours rien. Je commence à sérieusement m'inquiéter, car il m'est impossible de le retrouver autrement. Par acquit de conscience, j'inspecte les trois-quatre bistrots avoisinants. Rien. Quelle déception. Au Cap là-bas, Mikaël était sur le point de me confier quelque chose sur les réseaux mafieux marocains et algériens. Qui seraient de mèche d'après lui.
Las, je reviens à mon hôtel pour travailler un peu. Mais le cœur n'y est pas. Je m'énerve à l'idée d'être passé tout près de ce que je ne saurai plus jamais. Ou du moins pas avant un an où, selon lui, le documentaire sur lequel il travaille avec une cinéaste allemande serait diffusée sur Arte. va savoir...
Je commence à trop m'énerver quand soudain je repense au Blue's Café dont je lui ai parlé avec insistance. Peut-être qu'il s'y est replié en m'attendant.
Je casse la croûte comme je peux, et j'y fonce. C'est très sympa, le petit réduit est tout encombré de toiles de plein de toiles d'artistes, parfois bien travaillées, parfois juste gribouillées. Un défouloir de passions assumées ou contrariées...
Un public mélangé: de jeunes bobos mêlés à des marginaux plus âgés. Ou plus affectés par la vie errante.
Mais pas de Mikaël.
La patronne, une belle black, montre aussitôt de bonnes velléités à me materner. J'ai l'habitude, je me laisse faire, j'adore. Je demande un verre de vin rouge. Elle pense que je préfère forcément le Bourgogne, et je ne peux que confirmer. Elle précise: C'est le même prix! Je me montre réjoui. Elle essaie de prolonger la discussion avec moi, mais il faut qu'elle sorte sur la terrasse pour je ne sais quoi.
A son retour, elle me voit plongé dans "Noces de sang" du grand Garcia Lorca (acheté à la librairie du Channel). Elle n'insiste pas. En vérité je lis sans aucune concentration, je suis totalement absorbé par ce stupide malentendu avec Mikaël, qui est toujours aux abonnés absents.
Je demande à un jeune de me prendre en photo, il en profite pour échanger avec moi: qui tu es tu fais quoi ici tu est du pays? Je lui explique ma situation, et j'évoque les migrants, il fait: J'ai bossé deux ans dans le Centre pour jeunes, je connais tout. Même les endroits cachés, tu veux que je te le montre? Je dis que je reviendrai, je pense à Marie Bonnard...
Plus tard, ne voyant rien venir, je me décide à rentrer bosser un peu, et surtout me reposer avant la longue journée de retour.
Je règle ma consommation au bar, et je dis que c'est un peu trop foisonnant tous ces tableaux aux murs. Elle est heureuse d'en parler: Ici tout le monde peut afficher ce qu'il veut, et tout le monde peut mettre la musique qu'il veut! J'en profite pour demander quelques renseignements sur des tableaux. Tous ceux qui me plaisent appartiennent au bistrot. A part un. Et la voilà qui se lance dans un tortueux laïus qui se termine piteusement par: C'est 20€! Adjugé. Je m'étonne toutefois que ça ne soit pas signé, alors elle saisit la balle au bond pour me retenir plus longtemps: Si vous attendez un peu, l'artiste va venir et il le signera ! Dans combien de temps ? Environ une demi-heure! Le "environ" ne me rassure pas. Elle lâche prise: Laissez moi le tableau, et quand il l'aura signé je vous l'apporterai à votre hôtel! Je fais une petite moue amusée, ses copains au bar s'en aperçoivent, elle rectifie le tir: Sinon c'est l'artiste lui-même! Ok je dis.
Je rentre à l'hôtel en oubliant totalement Mikaël, je dis au veilleur: Si quelqu'un me demande dans la demi-heure, bipez-moi et je descendrai. Au-delà dites que vous ne pouvez pas me déranger! Ok il fait très consciencieux.
Vingt minutes plus tard, ça cogne à ma porte. Au quatrième étage! Quelque chose me dit que ça va se compliquer avec la belle-qui-se-sait-belle. J'hésite, ça frappe encore et plus fort. Je me rassure en me disant que je sais faire face à ce genre de situation, je prends ma respiration et j'ouvre. C'est Sylvain, l'artiste, avec mon tableau signé. Il me propose de retourner boire un verre au Blue's, je prétexte beaucoup du travail en souffrance. Il insiste pour faire la connaissance du client qui s'en ira à Besançon avec sa toile, alors je l'invite à redescendre au bar. Je lui offre une bière, et je termine mon café.
Il parle, il parle, il parle, et tout ce qu'il dit n'est pas forcément beau, mais c'est très touchant. Il était handballeur professionnel il connaît l'équipe de Hand de Besançon surtout l'équipe des filles, il ne joue plus au Hand il était prof de sport il est toujours prof de sport etc. Mais surtout il est comédien amateur, et il travaille sur un texte très spécial etc.
Je le coupe: Quoi comme texte? Il bafouille des propos obscurs. Et devant ma mine sans doute toute défaire de ne rien comprendre, il sort de sa vieille besace un dossier usé avec des feuilles volantes assez froissées: Tu vois quand j'étais petit je ne connaissais pas le sens de certains mots mais j'étais timide je suis toujours timide et je n'osais pas demander le sens, d'ailleurs mon père utilisait souvent le mot diligent et je ne lui avais jamais demandé ce que voulait dire ce mot, j'en étais même perturbé à ne pas comprendre ce que venait faire dans ses propos une diligence de western.
Je le coupe : Lis-moi quelque chose!
Et il se met à lire.
Et c'est très beau.
Sa trouvaille est géniale. Il fait le dictionnaire. Il parle d'un certain Robert qui lui apprend des choses. Il dit qu'il est petit, "petit Robert". Je saisis le jeu de mots au vol, je m'en amuse. Je lui explique que le petit-fils de Robert, le père du dit dictionnaire, m'avait commandé une biographie romancée de son père, et que je n'avais pas le temps en ce temps-là, et que je regrette, surtout que Robert avait travaillé sur son dictionnaire à Casablanca, ville où j'avais fait mon lycée. Je conclus: il était comme toi, fou des mots! Et j'ajoute: Il était génial, mais mauvais père et coureur de jupons! Sylvain en rit tout plein, comme si je venais de parler de lui...
Tout ça nous amuse.
On finit par se lancer un pari stupide: soit sa pièce se jouera en premier au Channel, soit j'y viendrai en premier en résidence d'auteur. J'ajoute que je sais que je gagnerai. Il esquisse un sourire mitigé. Vaincu? Ou seulement dépité à cause de mon ego exacerbé?
On verra...
(MK, Calais, le 27 février 2019)

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