La vie en peine c'est Vincent

Mais malgré l'éloignement, Vincent et moi on a un rituel immuable: on se parle tous les jours, au moins une fois, à l'heure de ma marche du matin à peine je pénètre dans le parc Micaud. Et si l'un de nous n'est pas à l'appel, on sait pourquoi. C'est le plus souvent quand la vie le met à plus de peine encore, jusqu'à ne plus pouvoir me parler. Ou plus rarement quand moi-même je trébuche.


La vie à la peine c'est Vincent


Vincent est mon ami, écrivain, poète, chansonnier, musicien, peintre. Il est toujours interné, depuis plus d'une interminable année. Et je ne peux toujours pas lui rendre visite, comme avant. Comme quand c'était un beau rituel entre nous. Une fois par semaine, je rejoignais son hôpital en une demi-heure, et nous voilà ensemble. Et alors il pouvait m'accompagner pour une belle balade dans les bois environnants. Parfois on prenait la voiture et on allait jusqu'à la forêt de Chaux: ça l'envoûtait autant que ça m'envoûtait.
On parlait sans cesse littérature, art, musique. Comme si le monde n'était fait que de littérature, d'art et de musique. Et rien d'autre. Rien de ces fichues maladies qui empoisonnent le cerveau de Vincent à le faire tourmenter de toutes sortes d'hallucinations insupportables. Insupportables si ce n'était son casque à musique qui les couvrent de symphonies et de chœurs. Rien de ces peines qui parfois couvrent mon ciel de gris et de noir. Juste l'art et la culture. Et le plus souvent juste notre art commun à nous deux: l'écriture, les tourments de l'écriture, les vides de l'écriture, les âpretés de l'écriture. Et bien sûr, au-dessus de tout: la passion dévorante de l'écriture. cette passion qui fait transcender notre pitoyable réel en de fantastiques rêveries. 
Mais malgré l'éloignement, Vincent et moi on a un rituel immuable: on se parle tous les jours, au moins une fois à l'heure de ma marche du matin à peine je pénètre dans le parc Micaud.
Et si l'un de nous n'est pas à l'appel, on sait pourquoi. C'est le plus souvent quand la vie le met à plus de peine encore, jusqu'à ne plus pouvoir me parler.
Ou plus rarement quand moi-même je trébuche. Comme c'est le cas ces jours-ci. Ces jours derniers, ces jours-ci et ces jours à venir.
Et à chaque fois, quand c’est moi qui fais défaut, Vincent, tel un guerrier, un guerrier d'art, se lance à l'assaut de mon mal, toutes émotions dehors. Et c'est alors un flot ininterrompu qui me submerge. De messages enregistrés: lecture de passages de ses écrits, musique de son piano ou de son bugle, chansons de sa voix qui porte au loin, tel un troubadour des fêtes foraines d'antan.
Et aussi de ses peintures, par la poste. Des peintures qui savent jongler avec des traits qu'on dirait de l'alphabet mais qui ne le sont pas. Souvent je pense que c'en est d'alphabet mais que lui seul sait déchiffrer...
Bref, au vu de son état, croyez-moi, il fait plus que l'impossible pour soulager mes peines, pour panser mes blessures.
Pour me faire retrouver ma boussole
Mon orientation, comme le titre de ce dessin

Vincent est mon ami, de ces amitiés qui vous mettent en dette de vous-même, de la vie, de la mort. Une dette qu'on ne peut rembourser, qui ne s'annule pas non plus. Une dette faite pour rester une dette.
A la vie
A la mort
A jamais

Mustapha Kharmoudi
Besançon le 5 décembre 2020

Peinture intitulée : Orientation © Vincent Clerc Peinture intitulée : Orientation © Vincent Clerc

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.