Les chroniques perdues : La leçon d'amour

Je me tais, je la regarde, je ne dis rien. Et soudain elle se lève, balaie de son regard les tablées autour de nous, puis au loin le ciel de Lisbonne chargé de nuages lourds. Et sans se retourner vers moi, elle me tend la main et dit d'une voix douce, très douce : - Viens, allons dire bonjour à la mer avant que la pluie ne reprenne!

Les chroniques de l'amour perdu

La leçon d'amour

Elle ouvre le livre dont elle me cache le titre, me fixe d'un regard de maîtresse d'école d'antan, et dit:
- Tu m'écoutes?
Je range mon livre dont je m'apprêtais à lui en lire un passage. Et je me montre attentif et discipliné.
Elle lit avec sa précipitation habituelle, sans me laisser le temps de recevoir les mots et la musique des mots. Elle finit le paragraphe, referme le livre, le range dans son sac (qui était pourtant le mien quelques heures plus tôt... mais bon...)
Elle lance:
- A ton avis c'est la définition de quoi?
Dans ma tête c'était - assurément - d'elle que ça parlait, et d'elle seule. Et j'en suis troublé.
Elle s'en aperçoit, et je la vois heureuse d'ainsi me malmener intellectuellement ("mais pas que", pour parler dans sa langue).
Je la regarde, et je m'amuse à l'idée qu'elle ne sait pas qu'elle vient de se décrire elle-même. Et ça fait monter en moi un sourire incompressible. Un sourire qui se prépare à exploser en rire.
Elle me connaît, elle doit penser que je m'apprête à débiter quelque moquerie. Elle coupe court:
- Tu l'as déjà lu?
Je fais non de la tête.
Elle plisse les yeux et la bouche, et elle lâche:
- Je suis sérieuse!
Je réponds:
- Moi aussi !
Un instant elle se demande où je veux en venir. Elle penche sa tête vers moi pour lire dans mon regard. D'habitude mes pensées sont à ciel ouvert pour elle, mais là ça ne vient pas, et ça la contrarie fichtrement. Elle n'aime jamais se retrouver dans une telle fragilité, contrairement à moi qui aime me nourrir de la mienne. Il faut dire aussi qu'elle est une femme et moi un homme, et tous deux dans ce "putain de monde" d'hommes, pour reprendre sa propre expression.
Elle s'irrite presque, redresse son corps comme pour une posture d'arts martiaux, et me lance d'une voix emprunte de l'autorité d'un maître à son disciple:
- C'est la définition de la "douceur"!
Je suis vraiment surpris, et elle s'en réjouit. Mais très vite je me mets à sourire de plus bel à cause de l'association d'idées. Elle poursuit:
- C'est à ça que t'as pensé?
Je réponds d'une voix amusée:
- J'en étais pas loin! Du tout! Mais alors pas du tout...
Je suis pris d'un rire que je refrène avec peine, car manifestement elle n'est pas d'humeur à ce jeu de cache-cache.
Je me tais, je la regarde, je ne dis rien.
Et soudain elle se lève, balaie de son regard les tablées autour de nous, puis au loin le ciel de Lisbonne chargé de nuages lourds.
Et sans se retourner vers moi, elle me tend la main et dit d'une voix douce, très douce :
- Viens, allons dire bonjour à la mer avant que la pluie ne reprenne!

Mustapha Kharmoudi, Lisbonne 2018

PS : Photo page de "Puissance de la douceur", d'Anne Dufourmantelle

extrait de "Puissance de la douceur" extrait de "Puissance de la douceur"

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