Elle m’écrit : « J’ai peur de ta colère », comme si elle voulait dire qu’elle a peur de la violence que ma colère risquerait de déclencher contre elle.
C’est la première fois que quelqu’un a autant peur de ma colère. D’habitude on attend juste que ça passe, et tout au plus on s’inquiète des dégâts qu’elle ferait sur moi-même en retour de boomerang. Oui, on craignait le mal que j’aurais fait moi-même à moi-même, bien plus que le mal que j’aurais fait à celles et ceux contre qui ma colère s’est emparée de moi...
Je me souviens de cette fille-là, qui me connaissait plus que personne sur terre. C’était vers la fin de notre longue vie commune. Je me souviens qu’elle m’avait lancé un jour : « Elle te vient d’où cette colère ? ». Manière de me faire comprendre que ce qui s’était passé n’avait pas à me mettre dans un tel état. Et c’est vrai, ce devait être à cause de quelque évènement on ne peut plus anodin.
Par la suite, cette question reviendra constamment, tels ces fantômes qui hantaient ma vie d’enfant, et qui faisaient dire aux miens, ainsi qu’à toute la tribu, que j’étais possédé par des djinns. Et à cause de ça, je me sentais à la fois protégé de tous et par tous, et je me sentais en même temps relégué de tous et par tous.
Autant dire que j’étais constamment rassuré et vexé à la fois et en même temps. Peut-être suis-je resté ainsi...
Je sais qu’il y a en moi une colère ancienne, mais jamais je n’ai su retrouver ce qui l’avait en particulier enraciné en moi. D’autant que de toute ma vie, je n’ai jamais subi de violence physique, d’aucune sorte. Pas même là-bas, dans ma contrée natale où ça s’écharpait comme des meutes de loups affamés, pour un rien à manger. Je me souviens que mon père battait très violemment mes frères et sœurs. Mais moi jamais, jamais il n’avait levé la main sur moi. Au contraire, j’étais son préféré et son unique protégé d’une fratrie de dix, à laquelle il fallait rajouter les neveux et nièces échoués pour cause de répudiation et autres horreurs que leur dieu autorisait exclusivement aux hommes, des hommes le plus souvent stupides…
En tout cas, depuis ce temps-là, deux personnes distinctes et antagoniques cohabitent en moi :
D’un côté le joyeux, celui qui aime la vie et les gens. Celui qui s’enivre d’un rien de mot d’amour, d’une fleur, d’un chant, d’un sourire et encore plus d’une foule joyeuse, telles ces foules qui peuplent les festivals...
De l’autre, il y a ce fougueux enragé. Celui qui s’emporte pour un rien d’injustice, de trahison, et qui semble tant détester les humains qu’on le dirait prêt à mettre le feu partout…
Le premier a su construire une vie aimante qui a contribué au bien-être social de tous. Et il a constamment le sentiment d’être largement aimé et protégé par son environnement proche ou lointain...
Le deuxième hurle mes engagements radicaux à souvent en troubler mon entourage, et plus largement l’ordre public.
L’un est constamment apaisé, reconnaissant, il aime ce qu’il a fait de sa vie, son mode de vie, sa ville, son environnement social, culturel, etc.
L’autre est constamment en colère contre tout ce qui ne va pas : la misère, les injustices, les guerres, etc. Il est même souvent en colère contre son propre alter-ego pacifiste, parce qu’il trouve qu’il se laisse complaire dans l’embourgeoisement. Et pour lui, qui dit embourgeoisement dit aux dépens des autres, des pauvres, des démunis…
Le premier sait d’où il vient, de là-bas dans la misère. Et il sait ce dont il rêvait en ce temps-là, il sait ce qu’il voulait vraiment faire de sa vie, et il sait ce que les gens lui ont fait de bien pour l’en sortir, pour lui permettre d’être au mieux de ce qu’il voulait être…
Le second sait, lui aussi, d’où il vient, de là-bas dans la misère. Et il n’a eu de cesse de le reprocher à tout le monde. Comme si tout le monde était encore aujourd’hui même responsable de son état de l’époque.
En général, le colérique agit comme un vigile : il s’emporte dès qu’on touche au moindre des principes universels d’égalité, telle l’égalité entre les hommes et les femmes, et l’égalité entre peuples. Mais aussi aux principes moraux qui fondent la confiance en amitié, en amour, et en fraternité. Et sa colère est brutale, publique. Et donc sujette à discussion, à débat. Et pourquoi pas à réconciliation...
Mais c’est l’autre, le pacifique, le bon vivant, c’est lui qui organisera froidement la rupture définitive. Sans colère, sans haine et sans regrets.
De moi-même à moi-même, j’avoue que le pacifique est à mes yeux bien plus « violent » que le colérique, parce que bien plus expéditif, définitif.
Souvent on m’a reproché à raison d’être colérique parce que je suis capable d’exploser sans retenue en une colère brusque. Et rompre toute relation amoureuse, amicale ou même familiale.
Un jour, Gilles, un vieux camarade que j’aime tant et à qui je ne parlais plus, m’avait lancé : « Mais dis-moi, Mustapha, avec qui tu n’es pas encore fâché à Besançon ? ».
Je lui avais répondu que je n’étais fâché contre personne, que je n’ai aucune animosité, aucune haine contre personne. Et c’est vrai ce que je lui avais répondu. Et encore plus le concernant lui-même, pour qui je garde une tendre affection des années de camaraderie et de solidarité.
C’est simplement que je m’autorise à tenir hors de ma vie des personnes qui ne m’apportent plus rien. Ou tout simplement parce que je n’ai plus rien à leur dire…
Je reconnais que ça ressemble fort à une colère. Pire à un bannissement. Mais dans cette acception, il faudrait garder en tête que je me sens tout autant banni moi-même par moi-même. J’ai cette fâcheuse tendance à pouvoir tourner les talons sur un coup de tête, et m’en aller sans plus jamais revenir...
Autrement dit, quand je quitte des gens que j’aime et que j’apprécie, je me sens moi-même quitté par moi-même, et par eux aussi.
Mais de tout cela, j’en parle longuement dans mon récit testamentaire : « Éloge de l’exil ».
Mais le pire, c’est que ce n’est nullement de la colère, car la colère passe, alors qu’une décision mûrement réfléchie ne supporte plus de remise en cause, de retour en arrière.
Toutefois, en aucun cas je ne garde en moi quelque trace de colère, pas même une simple aversion : je tourne la page et c’est fini.
MK