Pour Beyrouth, pour Houda

(...) Et à mon réveil, Houda n'était plus à mes côtés. Il y avait juste un petit mot (que j'ai, depuis, stupidement perdu). Elle me disait qu'elle était partie pour rentrer chez elle (en ce temps-là elle habitait la Cité universitaire). Et qu'elle avait passée une nuit féerique, la plus belle nuit de sa vie (...)

Pour Beyrouth
Pour Houda

On était en 1975, et il y avait Houda, la libanaise. Et depuis je ne me suis jamais consolé de ne plus la revoir.
Je vous raconte :
Houda avait 24 ans, à peine un an de plus que moi, mais elle avait derrière elle une longue histoire, une longue carrière de militante par temps de guerre, là-bas, dans son Beyrouth natal.
J'avais beau avoir, moi aussi, un bon CV de militant sous la dictature de Hassan 2, sa participation aux combats des palestiniens réfugiés au Liban faisait d'elle, à mes yeux, mon aînée de beaucoup d'années, de beaucoup de faits, de hauts faits... de beaucoup de vies, devrais-je dire.
Houda était chrétienne, mais de ces chrétiens laïcs qui avaient donné au Liban ses meilleurs éléments, celles et ceux qui avaient transformé Beyrouth en place forte de la pensée, en citadelle de la littérature, en friche ouverte à tous les arts.. Songez : à lui seul, le Liban publiait la moitié de ce qui se publiait dans le monde arabe, Égypte compris, et dieu sait que depuis Nasser, ce pays était une incessante ruche en matière d'art...
Houda militait dans un mouvement d'extrême-gauche, et elle avait de ce fait accès libre aux camps palestiniens du Liban, notamment le tristement célèbre camp de Sabra et Chatila, dont d'autres chrétiens, les phalangistes, massacreront les réfugiés, sans la moindre pitié. Sans pitié pour les combattants qui se rendront aux vainqueurs, sans pitié pour les hommes sans armes, sans pitié pour les femmes, sans pitié pour les vieillards, sans pitié pour les enfants, et sans même la moindre once de pitié pour les chiens et les chats, c'est dire...
Et qui sait... peut-être aussi sans pitié pour mon amie Houda.

En ce temps-là je ne rencontrais pas souvent Houda. C'était la jeunesse, et la jeunesse n'a nul besoin de se presser car elle a toute l'éternité devant elle. D'ailleurs à chaque fois que j'y repense, j'engueule, une fois n'est pas coutume, le jeune que j'avais été. Mais en vérité je ne le fais jamais avec abus, le sachant encore en toute peine à cause de cette irréparable perte de son amie Houda...
Bref, je dis bref car c'est déjà assez éprouvant comme ça. Un jour, Houda, sans doute sentant la guerre civile poindre tel un ouragan à l'horizon, décréta qu'elle ne pouvait pas se défiler devant une telle catastrophe. Je me souviens qu'elle me répétait souvent qu'elle s'était entraînée au maniement des armes avec les militants palestiniens, et donc qu'elle se devait d'être à leur côté au moment fatidique.

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Houda avait une cousine à Dijon, libanaise comme elle. Sa cousine, Marie-Thérèse, s'était mariée à un médecin de la très riche aristocratie bourguignonne, dont je perdrai à jamais le nom, et dont personne de mes connaissances dijonnaises ne me sera plus jamais d'aucun secours. On aurait dit que rien de tout cela n'a jamais existé...
Pourtant Houda et moi, nous étions les témoins de la mariée. Je me souviens que c'était d'un luxe excessif. Je me souviens de la grand-mère du marié qui me versait du grand vin millésimé de Bourgogne, tout en me grondant quand j'avalais mon verre d'une seule gorgée. Et qui me parlait sans cesse de ses voyages au Maroc. Et des villes impériales du Maroc, qu'elle connaissait bien mieux que moi, évidemment, car en ce temps-là, à part ma région natale et Casablanca, je ne savais strictement rien de ce pays qui m'avait fait naître dans la misère.
Je me souviens qu'on était, Houda et moi, assis à la table d'honneur, de part et d'autre des mariés. Et je me souviens que Houda se levait souvent, et m'entraînait dans le jardin de la luxueuse demeure. Dans le paradis, devrais-je dire : un jardin à la française où tout était joli au millimètre.
Et même là, dédaignant mes poèmes, Houda se lançait dans des discours aussi révolutionnaires que libérateurs. Libérateurs de son Beyrouth à venir, de son Liban à venir, de son monde arabe à venir... qui ne viendra jamais, son monde arabe libéré... qui se dissoudra tel un mirage... comme s'en était allée s'évanouir, là-bas, à jamais, mon amie Houda...

Ce soir-là, mon dernier soir avec Houda, nous avions tous deux deux immenses chambres mitoyennes à l'étage. Evidemment on s'était couchés très tard, et totalement saouls. Mais Houda m'avait très vite rejoint dans la mienne. Et la voilà à nouveau traçant des plans de combat qu'on dirait pour des siècles et des siècles. Et du peu de forces qui nous restaient, nous avions parlé de révolution, de libération, d’égalité hommes-femmes... et de tas d'autres de nos plus profonds désirs d'une humanité sans misère d'où serait à jamais bannie l'exploitation de l'homme par l'homme...
Mais voilà, à un moment d'épuisement, Houda avait fini par me dire ceci de bouleversant:
- Je suis vierge, et je ne veux pas retourner vierge au combat, on ne sait jamais avec les fachos !
Elle m'avait dit cela de sa voix de camarade, et j'avais compris qu'il nous revenait donc de remédier sur-le-champ à cette lourde tare.
Nous avions alors fait l'amour, comme on accomplit un devoir de camaraderie. Un devoir, sacré donc. Lentement, prudemment, mais aussi férocement, avec notre ferme volonté de ne rien céder au sommeil du reste de cette nuit-là...
Mais j'avais fini par m'endormir. Et même dans ma somnolence, je l'entendais me chuchoter des choses exaltantes à venir, et je sentais sa main qui caressait lentement mon sexe abattu. Mais je ne saisissais déjà plus rien, bu par gorgée ou siroté lentement, l'excellent vin de Bourgogne finit par être comme toute boisson alcoolisée: ça te met KO. Et alors malgré son timbre rauque à la grecque, la voix de Houda ne faisait que m'enfoncer dans le sommeil.
Aujourd'hui encore, il me reste comme un mauvais goût dans la mémoire : que n'avais-je pu résister au sommeil, tout comme elle...

Et à mon réveil, Houda n'était plus à mes côtés. Il y avait juste un petit mot (que j'ai, depuis longtemps déjà, stupidement perdu). Elle me disait qu'elle était partie pour rentrer chez elle (en ce temps-là elle habitait la Cité universitaire). Et qu'elle avait passée une nuit féerique, la plus belle nuit de sa vie.

Et je ne l'ai plus jamais revue. J'allais vite apprendre par un militant palestinien qu'elle était rentrée au Liban. C'était cela, donc, le « chez elle » de son petit mot.

Plus tard, m'était venu le quatrain ci-dessous (l'un des très rares qui habitent toujours dans mes entrailles).
Et plus tard encore, j'allais vivre une drôle d'histoire, en lien avec Houda. D'habitude je ne postule jamais aux bourses d'écriture et de création. Et quand on m'en propose, et c'est fréquent, du moins c'était fréquent, je réponds toujours que je suis en résidence d'auteur à Besançon.
Sauf une fois, c'était pour Beyrouth.
J'avais postulé sans conviction en pensant que ces choses-là étaient réservées aux copains des copains. Mais j'avais été retenu pour l'entretien final (on n'était plus que deux en lice). Et alors, quand une dame de la commission m'avait posé la question classique sur ce qui, au fond, motivait ma candidature pour Beyrouth, je lui avais tendu un feuillet sur lequel il y avait juste ce quatrain :

Houda
Elle me fit l'amour en rite comme on fait sa prière
Et s'envola pour Beyrouth gros de haine et de guerre
Mais parfois un chant triste de Fayrouz m'interpelle
Étreint-elle un amant ou dort-elle sous la pierre

Pour Beyrouth
Pour Houda
Pour ma peine
Et une petite pensée pour mes amis libanais, en particulier la cinéaste Reine Mitri

Besançon, août 2020

 https://youtu.be/CE_JcOa8U88

 

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