Chroniques marocaines : Vive les femmes... marocaines

Et elle chantonne, avec une voix qui murmure à peine, comme se sachant sur une terre étrangère. Car les terrasses des bistrots marocains sont la propriété sociale exclusive des hommes marocains, lesquels, de ce seul fait, restent assez attardés. Et vulgaires. Je m'éloigne un peu, et je lui dis que je n'entends rien. Et elle lève la voix.

Chroniques marocaines : Taragalte (suite et fin)

 Vive les femmes... marocaines

Et voilà : j'ai encore joué à l'ado-marocain. Quand on échange avec des hommes marocains, s'ils n'ont pas fait un travail sur eux, ça dégénère tout de suite au bras de fer adolescent. Et ça te fait chuter avec eux, du moins si tu as toi-même en toi quelque reliquat d'une adolescence marocaine en meute. Comme moi. Car tout échange avec eux ne vise en fin de compte qu'à établir qui doit être chef de meute, et/ou comment se maintenir dans son rang ou en grappiller un ou deux. Et il n'y a qu'une méthode : dégrader l'autre, le dénigrer. Il n'est jamais question d'essayer de se hisser les uns les autres, car c'est une impossible affaire en terres musulmanes. Sinon ça se saurait, vu que ce sont ces hommes-ados-là qui ont dirigé le monde arabo-musulman depuis 15 siècles. Ou presque. Et à voir le résultat, le mot diriger n'est pas le mot approprié, on devrait dire dériver, mener à la dérive...
Pourtant la discussion partait de bon pied. On s'était offert au menu le plus grand poète arabe, Al Mutanabbi. Les Arabes appellent ce poète du Xè siècle Le Poète des Arabes. C'est dire, quand on sait que les Arabes ont donné des poèmes au-dessus de tout, et quand on sait que tout élève de langue arabe apprend dans son cursus scolaire – du primaire au lycée - les poésies arabes depuis bien avant l'islam jusqu'à nos jours. Dans la même langue, presque invariable.
Mon interlocuteur fait ce qu'il sait le mieux faire en pareille circonstance: de la surenchère. Et en bon arabo-marocain, il se prend à vouloir m'instruire sur note poète. A coups d'approximations et de lieux communs. Et d'erreurs. Et comme je me connais, je me suis offert le plaisir et le loisir de le laisser s'enliser un long moment avant de le reprendre. Avant de méchamment le cueillir, (je sais que je suis incorrigible, pff...). Je lui demande de me réciter un vers, il bafouille, je souris de moquerie. Son visage se met à transpirer un mélange de colère et de honte. Et j'en profite pour sortir la grande artillerie. Je le corrige sur un ton hautain et moqueur, ce genre de ton que je déteste en moi, mais qui me procure sur le coup un immense plaisir. (Un peu comme quand tu fumes trop, Anna).
Mon adversaire (ben oui, à ce stade l'amitié est tombée à l'eau) me sermonne à plus haute voix. Je maintiens l'avantage en lui récitant ces vers que les Arabes omettent toujours :

Vers quelle position me hisser
A quel puissant obéir
Car tout ce qu'Allah a créé
Et même ce qu'il n'a pas créé
Est méprisable à mes yeux
Tel un cheveu sur ma raie

Il est déstabilisé. Quelle que soit son degré de religiosité, un arabo-musulman ne peut accepter qu'on traite de la sorte son allah-le-très-très-puissant. Souvent mes interlocuteurs arabes réagissent violemment quand je déclame ce court poème. On aurait dit qu'ils ont peur d'être complices aux yeux de celui-là qui leur fait si peur. Presque aussi peur que du tyran Hassan II, du temps où le tyran Hassan II était le représentant officiel et légitime de leur allah sur terre. Il faut garder en tête que le dit vers en cause "Et même ce qu'il n'a pas créé", pourrait se laisser interpréter dans une acceptation radicale: " Et même ce qu'allah n'a pas [pu] créer ".
Mon interlocuteur fait une moue de dégoût. Ou de doute. Il doit penser que son poète préféré ne peut avoir dit une telle provocation. Pourtant, tout comme moi et comme tout Arabe, il sait Al Mutanabbi d'une immense irrévérence à tout, y compris à l'Islam. N'est-ce pas lui qui avait dit : Ô nation dont les nations se gaussent de son ignorance", comme en écho au verset coranique : "Vous êtes la meilleure nation créée pour les Hommes" [traduction officielle].
Je déclame de mémoire deux autres vers, tout aussi irrévérencieux envers tout-ça-tout-ça. Et je le défie (en ado-marocain attardé que je suis) d'en faire autant. En ado attardé, il s'énerve. Et il lance d'une voix virile et autoritaire qu'il sait par cœur des tas de poèmes d'Al Mutanabbi, qu'il en sait autant des poèmes d'autres poètes arabes, qu'il en sait plein et plein. Mais qu'il ne cédera pas à mes injonctions de petit maître d'école primaire (les maîtres d'école arabe de notre génération étaient le plus souvent infects avec nous, et mon interlocuteur est proche de ma génération) .
Je lui dis, avec méchanceté (tout en me disant à moi-même : méchant homme!) que quand on aime un poète, il est bon de l'honorer en en récitant quelques vers. Et j'ajoute sur un ton mortel que c'est ainsi en France : quand quelqu'un parle tant d'un poète, il récite quelques vers, ou du moins il s'excuse de ne pas être à la hauteur du poète et de son amour pour le poète. L'expression "à la hauteur" lui transperce sa virilité d'homme arabo-marocain. Il me dit qu'il n'en a rien à foutre de ce que font ou ne font pas les Français. Et sur ça il a totalement le droit de s'en foutre royalement. Mais il ajoute : Moi j'aime pas les Frrrrançais ! Et là, sa parole fait mouche, et il le voit, et ça le réjouit de me voir blessé. Et c'est vrai : je me sens blessé en ce qu'il y a de plus français en moi. ça me blesse en Fernand (ce vieux jésuite qui m'avait adopté comme le fils qu'il n'avait jamais eu), ça me blesse en la France de Jean Ferrat (https://youtu.be/qNtdxpaPUXo ), ça me blesse en tous mes camarades français qui militent chaque jour, ça me blesse en Sartre, en Camus, en Victor Hugo, en Zola, en Descartes, en Voltaire, en Diderot, ça me blesse en la Commune de Paris, en Ferré en Brel et Brassens, ça me blesse en Mai 68, ça me blesse en Chopin, en Jacques Tati, en Renoir, en Monet et ses nymphéas qu'on dirait qu'elles n'ont été peintes que pour moi, ça me blesse en Jaurès et ça me blesse encore en Jaurès, ça me blesse en Besançon, ô la plus belle ville de mon cœur... oui ça me blesse et ça me blesse.
Si bien que l'ado-marocain en moi en a profité pour s'emparer de toutes les commandes de mon ego-ma-placé. Je saisis l'insulte au vol, je lui sers la même affirmation outrancière, mais dans sa réciprocité. Je lui lance à la figure, et avec son accent guttural à l'excès : Moi je n'aime pas les Marorrrocains ! Et là, il se déchaîne. A ses yeux, il n'y a pas équilibre. Je connais cette logique à sens unique depuis déjà, où il n'y a pas de place pour la moindre réciprocité. On se hâte avec bonheur de donner un prénom arabe à une femme européenne qui épouse leur fils (qu'elle se convertisse à l'Islam ou même pas). Au passage, que cela soit dit : à mes yeux c'est une très bonne chose en soi, car cela signifie que l'étrangère n'est plus étrangère, qu'elle n'est plus cette pièce rapportée qu'on traîne longtemps en Europe ou en France. Cela signifie qu'elle est dorénavant partie intégrante de la famille. Le drame n'est donc pas là, il est en ceci qu'il est impossible à leurs yeux d'accepter qu'une femme marocaine puisse franciser son prénom pour être mieux acceptée par la famille de son mari. Et encore moins qu'elle se convertisse à je ne sais quoi d'autre que l'Islam.
Et donc là, mes propos à moi ressemblent, aux yeux de mon interlocuteur, à des propos de traître. Et c'est la crise ouverte entre lui et moi. Il se lève, fait le tour de la petite table, et vient me menacer de son index aussi maroco-musulman qu'accusateur : Tu te prrrrends pour un Français, mais t'es rien qu'un Marrrocain ! Je connais ces répliques que les petits-bourgeois maghrébins du Maghreb adressent constamment aux immigrés (souvent d'origine rurale, comme moi). Ils ont le sentiment que nous les avons doublés par quelque tricherie. Quand quelqu'un aboie de rage que nous autres immigrés, nous ne sommes que des marocains, algériens ou tunisiens, je n'entends pas de ses propos quelque chose de positif, mais le contraire: on aurait que pour lui être marocain est une insulte, une tare qu'il tient à me coller.
Tout ça fait monter la colère en moi. Mais je lui réponds plutôt sur un ton de moquerie : Ha ha, et alors je ne serais aussi que musulman, athée ou pas ! J'ai parlé à haute voix et en arabe. Il se fige, balaie la terrasse d'un regard inquiet. Puis se rassure, car il n'y a que des touristes et leurs guides (les gnous et les loups). Il soupire, et me lance en guise de sentence définitive :
- De toute façon, tu sais rrrien d'Al Mutanabbi!
 Je m'apprête à lui dire que j'ai publié un livre de 450 pages sur ce poète, et que ça m'avait coûté quelques années de ma vie. Mais déjà il s'en va rejoindre sa bande, sa meute, en ricanant de plaisir. Le plaisir d'avoir eu le dernier mot, de m'avoir terrassé.
Je reste dans l'irritation, dans l'exacerbation : l'ado-marocain en moi fait le bordel dans ma tête. Je suis tout énervé, tout retourné. Non pas à cause de la discussion qui a foiré, de toute façon je sais d'avance que ça doit foirer. Mais parce que jamais ce genre de débat ne m'apporte le moindre enrichissement. Les hommes marocains sont comme ça, du moins tant qu'ils n'ont pas fait un travail sur eux. J'en parle longuement dans un de mes très vieux articles dont le titre ne me revient pas pour l'heure.
J'essaie de reprendre le boulot, mais c'est fichu, l'inspiration et la concentration se sont envolées, se sont enfuies à cause de la piteuse discussion..

Soudain je m'aperçois que la petite jeune de la veille est déjà là, à la même place à ma droite. Hier Anna la fumeuse l'avait rackettée, et j'avais fait le pitre devant tout le monde. Et la jeune fille avait apprécié. Tout comme Anna.
Je la salue avec joie. Et elle me dit :
- Je suis impressionnée par ce que vous avez dit !
- Quoi ?
- Les poèmes d'Al Mutanabbi que vous avez récités...
- Tu en connais ?
- Oui, mais pas autant que vous!
Je l'invite à venir vers moi, et elle se hâte avec une joie enfantine. Elle porte un appareil dentaire de collégienne.
Et aussitôt le bonheur-arabe revient en moi. Nous récitons des poèmes de divers poètes arabes. Elle a une préférence pour le palestinien Mahmoud Darwich. Elle récite Rita

Entre Rite et mes yeux
Se dresse un fusil
Et quiconque connaît Rita
[ne peut que] se prosterner
Et prier le dieu [qui est] dans ses yeux 

Je lui en récite un autre, du même poète :

Parce que je t'aime
L'eau [douce] me blesse
Parce que je t'aime
Les chemins vers la mer
Les chemins me blessent
Et le papillon aussi
Le papillon me blesse
Et les reflets de [fin] de jour
Sur le dos de ta main
Les reflets me blessent

Pendant que je récitais les derniers vers, elle se met à les chantonner. D'une voix qui murmure à peine, comme se sachant en terre étrangère aux femmes. En terre ennemie, car les terrasses des bistrots marocains sont la propriété sociale exclusive des hommes marocains, lesquels hélas, de ce seul fait, restent assez attardés... et vulgaires. Et fans de foot. Du Barça ou du Real, exclusivement...
Je m'éloigne un peu, et je lui dis que je n'entends rien. Et alors elle lève la voix. Quelle belle voix, et quelle délicatesse. Je lui parle comme si elle était ma propre fille, la langue marocaine le permet sans équivoque. Et elle le sait, et elle prend toute sa liberté à chanter l'amour.
A ma question, elle répond qu'elle est casablancaise, et qu'elle est venue ici pour le festival. Et quand je lui demande son métier, elle m'assomme :
- Je suis prof de philo dans un lycée !
Je lui demande quel est le dernier cours qu'elle a donné, et elle me parle de Platon, de Schopenhauer et de Nietzsche.
Nietzsche est son préféré !
C'est le mien aussi. On en parle. Beaucoup. Et comme j'avais été dans ma jeunesse dans un lycée de Casablanca, j'ai eu comme une vague nostalgie qu'elle y soit prof. Mais c'est raté : 
- Non, j'enseigne dans un lycée de petite ville...
- Quelle ville ?
- Benahmed !
Ma ville natale! Ma ville natale. Je le lui dis, et nous restons longtemps dans l'émotion. Et le rire, le rire nerveux. Quelle émotion. Je lui dis que je viens d'animer une petite réunion sur l'écriture et le cinéma à Benhamed, et ça l'a rendue soudain toute triste de n'y pas avoir été. Elle se console:
- Une prochaine fois!

Allez va, on l'adopte, Anna tu veux bien ?
Vive les femmes !
Vive les femmes marocaines!

Mustapha Kharmoudi, Taragale Novembre 2019

Photo avec Asmaa Abbar

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