Chriniques marocaines : Le Maroc de mon enfance

Je me souviens de mon enfance rurale et pauvre. Mais aimante. Comme me l'avait jeté à la figure, un jour de dédicace de " La Saison des figues", cette bourgeoise bien sur elle, et devant tout le monde. Elle m'avait dit en quelque sorte que c'est beaucoup mieux d'avoir été misérable et aimé que riche et je-ne-sais-quoi-qui-dit-qu'un-enfant-n'a-pas-été-par-sa-propre-mère.

Le Maroc de mon enfance

Tous les jours, à mon retour de marche matinale, je croise mon enfance. Sous l'aspect de cet homme et de son âne (j'aime l'âne si doux, dit la comptine, et je confirme : il n'y a pas plus doux sur terre qu'un âne). Je les sais qui s'en vont s'éreinter à quelque labeur de misère et de peine. Peut-être n'aura-t-il pas (je veux dire l'homme... mais après tout l'âne est tout aussi concerné), peut-être donc n'auront-ils pas de quoi nourrir la marmaille qui pullule dans quelque gourbi caché des touristes sur cette terre de Sidi Kaouki, aussi ingrate que caillouteuse. Une terre stérile qui dégoûterait n'importe quel cultivateur, et la preuve c'est qu'il n'y en pas à la ronde. Ici c'est un peu pêche et beaucoup-beaucoup touriste. 
D'ailleurs si tous deux sont si matinaux, c'est non seulement pour aller tôt trimer mais c'est aussi, et je le crois fort pour l'avoir vécu, c'est aussi - et surtout - pour ne pas croiser les quelques belles et beaux touristes qui se hasardent à courir de bon matin. Je dis se hasarder à bon escient, car les étrangers ont peur des meutes de chiens sauvages qui pullulent - eux aussi - sur les plages de Sidi Kaouki. En vérité ils ne sont ni sauvages ni méchants, et les gens du pays les nourrissent des restes de la pêche. Et manifestement il en reste assez pour qu'ils se multiplient à souhait (je veux dire les chiens... euh... au fait... les hommes aussi savent se multiplier, et même à - plus que - souhait). 
 Je me souviens de mon enfance rurale et si pauvre. Mais si aimante. Si aimante, comme me l'avait jeté à la figure, un jour de dédicace de " La Saison des figues", cette bourgeoise bien sur elle, et devant tout le monde. Elle m'avait dit en quelque sorte que c'est beaucoup mieux d'avoir été misérable mais aimé que très riche et je-ne-sais-quoi-qui-dit-qu'un-enfant-n'a-pas-été-aimé-par-les-siens-et-peut-être-pire-encore-par-sa-propre-mère. Bon, soit, moi ma mère m'avait aimé, comme tous les miens m'avaient aimé. 
Et donc ne parlons plus de ce que représente pour un enfant n'avoir que du pain d'orge et du thé à la menthe de longs mois durant, à te demander si l'automne et l'hiver n'étaient pas des créations de Satan en personne plutôt que de quelqu'un d'autre qui aurait été plus miséricordieux.
Mais bon, même ça, il y a des gens qui me l'ont contesté. Une amie m'avait dit un jour que mon enfance n'avait pas dû être aussi éprouvante que l'adulte en moi le prétend, puisque le petit garçon miséreux est ce qu'il y avait de plus joyeux en moi. Je me souviens être resté longtemps dans le désarroi de cette remarque, j'ai failli dire de cette accusation. Et il m'avait bien fallu admettre - contre mon gré d'adulte révolté et toujours en colère - que j'avais été joyeux, si joyeux. Et que le petit garçon en moi est resté joyeux, telle un phare au loin pour l'adulte que je suis devenu, quand il arrive – et c'est fréquent – que l'adulte que je suis devenu part à la dérive. 
En vérité, c'est assez tôt dans ma vie que j'avais compris que jamais je ne devais céder à ces âmes bien pensants, aussi bien en France qu'au Maroc, qui me sommaient sans cesse de devenir enfin adulte, de cesser de faire l'enfant. Je me souviens en particulier d'un ami apprenti-psychologue qui m'avait accusé de trop subir la dictature de l'enfant en moi. Tout ça parce que je ne le prenais pas au sérieux. 
Mais voilà: je n'ai jamais cessé de faire le gosse. Comme si quelque intuition innée me soufflait à l'oreille que devenir adulte c'était cesser d'être joyeux.
Joyeux comme là, ce matin. 
En vérité, autant moi je me suis attardé sur l'homme et son âne si doux, autant le petit garçon bouseux n'avait d'yeux que pour les mouettes, là à gauche (il les voit l'enfant en vous?).
Du coup je l'ai pris en flagrant délit. C'est là :
https://youtu.be/d7Qk4uIzMVk

(MK, Sidi Kaouki, oct 2019)

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