Les chroniques de Besançon: les vieux amants

L’homme était beaucoup plus âgé que la femme, mais c’est la femme qui avait le regard amoureux. Un regard si amoureux qu’elle en était bouleversante de beauté. On devrait pouvoir dire à de telles personnes qu’elles sont belles. D’une main l’amou­reuse tenait tendrement, tout en la caressant du pouce, la main fripée de son homme, et de l’autre elle laissait pendre le plan de la ville.

Les chroniques de Besançon

Les vieux amants de Besançon

Je les croise au même endroit où l’on se croisait souvent tout le long de l’automne dernier. Et aussitôt tous deux s’exclament d’une même voix : - Mais on ne vous voit plus, on a eu peur pour vous avec tout ça qui nous tombe dessus ! Ça m’a touché et je les ai regardés avec une secrète petite joie, comme quand un enfant retrouve ses parents qui ont toujours pris soin de lui. Ces deux-là j’aurais aimé les connaître du temps de ma jeunesse. Tout comme j’avais connu des amants âgés dans les années 70. Tels ces adorables Jacqueline et Fernand, ou bien encore Françoise et son amoureux… 

Ils me tancent presque avec reproche. Lui : - On parle tout le temps de vous! J’ai les larmes aux yeux (ah ces fichus petits transporteurs neuronaux de ce fichu Cyrulnik). Je leur dis que je fais toujours le même trajet en fin de matinée comme en fin d’après-midi, et ils m’expliquent qu’ils vont plutôt ailleurs maintenant.  Je m’attarde à prendre de leurs nouvelles, Ils vont bien. Et au moment de poursuivre ma marche, je me sens titillé par un sourd reproche de n'avoir jamais pensé à eux, eux qui disent m'avoir toujours en tête. Et ça se traduit en moi par une forte envie de les mémoriser, on ne sait jamais avec ces temps de fin de monde. Je fais ce que je n'ai jamais fait avec eux : je leur demande l’autorisation de les prendre en photo.

Et j’ajoute avec imprudence : - J’ai envie d’écrire quelque chose sur vous ! Ils disent oui sans bouger, sans s’arranger. Et tout à coup il me revient à l’esprit que je ne connais pas leurs noms. Elle me dit leurs prénoms et s'attarde à épeler leur nom de famille. Puis elle me lance : - Et vous ? Je dis mon prénom et je les quitte avec dans la tête l’idée d’une possible chronique. C’est ma façon de mémoriser les lieux et les gens qui comptent dans ma vie. Les gens et les lieux du bien-être de mon bien-être...

Il faut dire que le bien-être de Besançon est mémorable. La ville trône souvent, et depuis des lustres, dans le peloton de tête des villes françaises où il fait bon vivre. Et les Bisontins le savent, ô combien, eux qui sont passionnés par leur ville, à en devenir des photographes professionnels sans formation autre que la beauté de la ville qui s’offre constamment à leur regard chaque jour renouvelé. A en blesser les plus sensibles. Comme moi. Ou comme cette étrange dame qu’on croise souvent en train de photographier les plus infimes détails d’une rue, d’un arbre, d’un parc ou de je ne sais quoi d’invisible à nous tous sauf à elle, sauf à ses petits yeux cachés derrière des lunettes trop épaisses et une chevelure bouclée et abondante qui lui mange le visage.

Mais, et je l’ai souvent répété à l’instar de Lagarce ou de Koltès, ce bien-être là est mortel pour l’ambition : notre jeunesse talentueuse est comme ces fleurs qui éclosent le matin, à ravir vivement notre cœur jusqu’aux tréfonds de notre âme, mais qui vite hélas se fanent le soir venu. Plouf, plus rien. On m’aura souvent entendu râler contre cet état de choses. 
Mais parfois, parfois seulement je prends la peine de préciser que ce bien-être me va à merveille. Depuis toujours je refuse systématiquement toutes les offres de résidence d’auteur (pour le théâtre). Ma réponse a toujours été la même : je suis en résidence d’auteur à Besançon. Sauf une fois, une exceptionnelle fois : c’était pour un séjour artistique à Beyrouth, mais qui n’avait finalement pas eu lieu.

De tous les petits peuples qui s’abritent dans Besançon, il en est un et un seul pour qui ce bien-être va à merveille. Et pour ceux-là, "tout est bon chez elle", comme dit la chanson : c’est le petit peuple des vieux amants de Besançon. On en croise dans tous les parcs, les belles rues, salons de thé, les promenades, les chemins de halage, partout, partout ils sont chez eux. Surtout quand les autres petits peuples sont au labeur et à leurs occupations. Les lundis par exemple, et les lundis ça a un air de vieux refrain endiablé à la Cloclo : "le lundi au soleil"…
J’ai déjà parlé d’un vieux couple d’amants inséparables dans une chronique intitulée « Les amants de Besançon ». C’était un couple que je connais peu, presque pas.

les vieux amants de Besançon © Mustapha Kharmoudi les vieux amants de Besançon © Mustapha Kharmoudi

Contrairement à ces deux-là que je connais depuis quelques années. C’était avant ce fichu déluge qui, jour après jour, alarme après alarme, ne cesse de tout emporter de notre vie. Ils fréquentaient les mêmes lieux publics que moi : tous les matins du monde à la Brasserie Granvelle l’été, et à la Brasserie du commerce l’hiver venu, et ici les hivers sont longs et rudes et la Brasserie du commerce un vrai cocon tout chaud. Mais jamais ils ne s’aventuraient, comme moi, dans ces inoubliables et paradisiaques après-midi à l’ombre, là-bas au bord du Doubs, en dehors de la ville, sur la magique terrasse de la Malate. Et encore moins le soir au bar le Marulaz, monopole exclusif d’un petit peuple à part, des gens dans la force de l’âge, mais une force lourdement entamée par cet alcool qui ne suffit pas à faire oublier leurs amours perdus. Perdus à jamais. Tout comme les ans.  
Il y a aussi sur cette liste des gens remarquables qu’on devrait archiver dans la mémoire de la ville. Et je ne pense pas aux notables, je pense aux jumelles de mon roman Ô Besançon, je pense à ce clochard au casque étrange, je pense à cette vieille dame toujours en loques, pieds nus avec des bas effilés et un manteau de sorcière abandonnée. 

Je pense aussi à ce couple aristocrate où toujours la dame traverse la rue avec noblesse, son chignon haut dressé au-dessus de sa tête, ce qui lui donne quelques vingt centimètres de plus que son amoureux, lui, quant à lui, petite taille petites fesses, on le dirait un riche maquereau andalou.

Bref, ces amants-ci, je les connais de près pour leur parler tous les jours, du moins du temps d’avant cette fichue fin du monde, où je trimais des heures durant à corriger mes bouts de phrases pendant que eux deux s’aimaient du même amour, soit à l’autre côté de la brasserie par temps d’hiver, soit par jours de soleil sur la plus belle des terrasses de la ville. On les dirait immortels tels ces arbres qui trônent sur la place Granvelle.
Je m’arrêtais toujours pour les saluer, et ils me donnaient toujours de leurs nouvelles, toujours de bonnes nouvelles, rarement mauvaises si ce n'était ces petites grippes ou quelque autre petite nuisance nécessaire à la vie, seul moyen de rappeler que la vie c'est la vie, c'est-à-dire fragile et fugace.

C’est toujours elle qui me parlait en premier, et en dernier. Lui, il écoutait avec le plus beau des sourires, une manière d’être qu’il a hérité de l’île de Madagascar où il avait grandi et où il avait rencontré l’amour de sa vie. Qu’il a suivi depuis, partout où elle s’en allait. 

Souvent l’amante était en train de faire la lecture à son amant quand je les abordais. Et elle se faisait un bonheur de me parler de ce qu’elle était en train de lire : et toujours d’une critique bienveillante. Elle ne me demandait jamais comment j’allais, sauf une seule fois. Et je m'étais spontanément plaint de trop me fatiguer à corriger des trucs incorrigibles. Ils en avaient déduit que j’étais enseignant, et je m'étais gardé de tout commentaire. Et depuis ce jour-là, ils me plaignaient d’être d'une si rude corvée.

Une seule fois elle s’était hasardée sur ma vie privée. En me voyant fatigué et triste, elle m’avait demandé pourquoi je ne partais pas rejoindre mon amoureuse là-bas où elle était. Et comme je tombais des nues, elle avait ajouté que si son amoureux à elle n’avait pas fait ce qu’il avait fait un jour, peut-être ne seraient-ils pas ensemble à l’heure qu'il était. Et elle m’avait expliqué qu’elle l’avait quitté une fois et une seule, mais qu’il s’était hâté de vite la rejoindre je ne sais plus où.  Je m’étais étonné : - Quoi, vous l’aviez connue ? Mais c’était retombé à vide : - Non, mais vos amis l’autre fois étaient juste à la table d’à côté, et parlaient de vous et de votre Anna que vous attendez toujours. Je n’avais rien dit et ils en avaient déduit que c’était mieux de ne plus m’en parler. Seulement voilà : depuis cette fois-là, ils s’étaient mis à me regarder d’un regard apitoyé. Comme si j’étais un homme abandonné. Ce qui est vrai par ailleurs, car au fond je me suis toujours senti abandonné de tout et de tous, à part du petit garçon en moi. Et en vérité c'est l'état d'esprit qui me convient le mieux.

Je me souviens d'un jour, une amie était venue me chercher à l'heure de la marche. Ils étaient sur la terrasse, et comme toujours ils étaient totalement absorbés l'un par l'autre. Je m'étais arrêté pour le salut rituel, on pourrait presque dire le dérangement rituel s'ils ne montraient pas pas, à chaque fois, leur joie de me parler. Et alors, à la vue de mon amie, l'amante s'était extasiée : Alors ça y est ? Je n’avais pas répondu, et elle n’a plus jamais rien dit. 

Je ne sais rien d’eux, non plus. A part qu’ils sont amoureux, et qu’ils l’ont été d’un violent coup de foudre, et qu’ils le resteraient à jamais. Et qu’ils étaient heureux à Besançon, et à Besançon plus encore qu’ailleurs. 

Sur mon chemin, je me suis rappelé les avoir déjà évoqués dans « J’attendais Anna ». Je rentre vite chez moi et je relis le passage :
(…)

Deux amoureux étaient assis sur le banc d’à côté. Les gesticulations d’An­na-h avaient fini par attirer leur attention. Ils s'étaient tournés vers nous, et nous avaient souri, à remplir Anna-h de bonheur. L’homme était beaucoup plus âgé que la femme, mais c’est la femme qui avait le regard amoureux. Un regard si amoureux qu’elle en était bouleversante de beauté. On devrait pouvoir dire à de telles personnes qu’elles sont belles. D’une main l’amou­reuse tenait tendrement, tout en la caressant du pouce, la main fripée de son homme, et de l’autre elle laissait pendre le plan de la ville. Un plan tout neuf, original, on en voyait encore la publicité sur les enseignes publiques avec cette injonction : Rendez-nous la ville facile ! Je n’ai jamais compris en quoi il fallait un plan pour circuler dans Besançon...

De les voir se mêler joyeusement à notre intimité, j’avais pu observer la belle dame et son homme d’âge avancé. Et j’avais cru les reconnaître. Je m'étais rapproché d’eux dans l’espoir qu’ils me reconnaissent, mais leurs re­gards étaient happés par les éclats d’Anna-h.
(...)

Mustapha Kharmoudi, Besançon le 19 février 2021


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