Les chroniques de Besançon : Oh Nathalie ! Nathalie !

Je n'avais cédé qu'une fois, une presque-fois, et je l'avais immédiatement regretté. Elle avait un amoureux aussi heureux et aussi joyeux qu'elle, et ça me peinait de ternir une si belle romance. Je laissais ce soin aux autres hommes, et il y en avait qui ne demandaient qu'à bafouer leur belle idylle.

Les chroniques de Besançon

Oh Nathalie ! Nathalie !

 Chapitre 1 : J'ai faim !

Fin de journée laborieuse. Ma longue marche est agrémentée d'un soleil splendide et d'une température trop douce pour la saison. Et pendant que ma tête s'émerveille des rives du Doubs, mes pas me mènent machinalement vers mon bar préféré: Le Marulaz. A peine sur la terrasse des fumeurs, je fais ce que je fais à chaque fois que je viens ici, je crie : j'ai faim! Et à nouveau des sourires qui s'affichent sur les visages des habitués. Je repense à la chanson: c'est déjà ça. Toutefois, là je dois ravaler ma satisfaction à cause de cette étrange dame qui me dévisage en grommelant quelque propos à la sonorité désagréable. Je lui souris d'un sourire mi navré mi narquois, non sans attarder mon regard sur le jeune qui lui tient compagnie. Je fais un tic de la bouche du genre : voilà-t-il pas une belle prise que vous avez là, ma belle! Elle rétorque d'un regard accusateur qui ne peut dire que ce qu'il dit: je t'emmerde, connard!
On est quitte, je n'insiste pas. Je sais que c'est là le prix à payer pour mes extravagances, et je ne m'en formalise jamais. Encore moins au Marulaz où je me sens en famille, ce qui exacerbe mon penchant capricieux. Et ce qui exacerbe tout autant le penchant râleur de certains. Surtout de ceux-là qui aiment à se sentir si malheureux.
Je m'empresse d'entrer et fonce m'installer à ma place habituelle. En vérité, c'est tout sauf une place pour consommateur : un coin débarras exigu et encombré d'objets disparates. Il me faut jouer des coudes pour caler mon haut tabouret et poser mon livre. Le patron me sert un vin dont il vante des qualités quasi-ésotériques. Il parle avec son perpétuel débit, si accéléré que les mots se piétinent les uns les autres. Mais non sans sa belle bonhomie et son regard poétique malgré l'heure de pointe.
Je me sens bien, apaisé. Je prends plaisir à d'abord jauger le bon petit peuple du Marulaz. Je sais apprécier cette douce heure de mixité. Mixité singulière entre le jour qui tente vainement de s'attarder, et la nuit qui nous envahit trop tôt pour cause d'hiver. Et surtout mixité entre les solvables et les fin-de-droits. Un moment rare où, par je ne sais quelle secrète alchimie, se côtoient celles et ceux qui entament une longue soirée entre amis - ou même entre soi tout seul - et celles et ceux qui, comme moi, viennent y pratiquer une courte halte de lâcher-prise en solde de tout compte d'une trop longue journée de labeur.
Ce faisant, mon regard s'arrête longuement sur une bande de joyeux lurons. Aussi joyeux que bruyants. Avec rien que des bières sur leur table, on les dirait une secte d'adorateurs de cette piètre boisson. C'est une honte de boire de la bière au Marulaz quand on sait combien le patron sait se démener pour dénicher de très bons vins.
Parfois l'ambiance insouciante du peuple du Marulaz me donne l'impression que partout sur terre le monde est parfait. Et que le monde serait encore plus parfait à ne jamais être que ce qu'il est aux douces et longues soirées du Marulaz.
Je repense à ce que j'ai fait depuis ce matin, en sirotant ce vin au nom poétique qui a échappé à ma mémoire aussitôt chantonné par le patron. Je finis cahin-caha par plonger le nez dans ce livre tout écorné pour cause de poche exiguë de mon vieux blouson.

Chapitre-2 : Tiens, Nathalie!

Et soudain l'adverse dame de la terrasse entre avec fracas. Elle tire amoureusement son jeune compagnon par ses deux mains derrière son dos. Comme font ces amants-là qui ont peur de se perdre dans la foule d’Édith Piaf. Le gaillard est deux fois plus jeune qu'elle, et au vu de sa taille et de sa corpulence, il ferait plutôt office de garde-corps. On le dirait tout droit sorti d'une usine à fabriquer des haltérophiles à gros biceps. Ou des boxeurs, car Besançon est aussi connue pour ses performances en boxe, on y compte plusieurs champions de France et d'Europe. Longtemps je ne le savais pas, jusqu'à cette vieille amie qui avait atterri un jour ancien à Besançon par quelque mésaventure de cœur et de boxe. Je me souviens qu'elle me harcelait de questions brûlantes à propos de son profond désir de boxe. Tant qu'à la fin, renseignement pris, j'avais fini par lui présenter un ancien champion national qui tenait une salle d’entraînement au centre-ville. Je me souviens qu'elle en était tout éblouie: la bête était parfaite, ses muscles débordaient à travers un survêtement volontairement trop serré. Un lion de la savane...
Là donc, ce jeune homme relève de cette même espèce : tout en schwarzenegger. Par contre, elle, elle a l'air de sortir du lit, la tête ébouriffée et la mine défaite. Sans doute à cause d'un trop d'alcool, de tabac et de cannabis made in morocco.
Je l'observe avec un arrière-goût de quelque chose qui ressemblerait à du dépit, ou peut-être à du mépris. Mais malgré tout, je lui trouve une belle allure. Ou du moins un reste de belle prestance.
Peu à peu, à trop la suivre du regard, ma tête s'est mise à me susurrer que peut-être je la connaîtrais. Mais sûrement pas du Marulaz, car c'est bien la première fois que je la vois ici. Je tente une vague prospection de ma mémoire, mais en cette heure de fatigue, ma mémoire préfère abdiquer de la plus fallacieuse des excuses: ça ne devrait être qu'une vague ressemblance.
Elle continue d'avancer tant bien que mal en s'agrippant à son armoire : un bel étranger récemment arrivé en France. Je le sais pour l'avoir vu aux bras d'une autre, d'au moins une autre. J'ai même eu à m'arrêter récemment à l'appel d'une amie qui était attablée avec lui sur la terrasse du fameux bar sur le quai à qui-danse-drague-plus-vite, qui raffole elle aussi des abdos en barre. Et j'ai su donc de cette brève halte que le jeune homme baragouine un français très boiteux, mais qu'il excelle en la belle langue des sourires et des joies. Et sans doute aussi en celle des choses secrètes de la vie des femmes.
Mais c'est la première fois que je le vois au Marulaz, parce que les gens de sa condition se méfient de ces lieux protégés pour vrais ou faux intellos. Ce n'est pas son monde, et c'est sans doute pour ça qu'il est tout gêné d'avancer, là même en redoublant de précautions. C'est que sa corpulence débordante handicape son passage au milieu de tous ces ayants-droits-du-bar qui déjà se tiennent serrés et debout comme par peur de ne plus pouvoir se relever plus tard. Il en bouscule quelques uns, mais personne ne semble en prendre ombrage: on se retourne, on sourit et on se serre autant que se peut.
Soudain quelqu'un crie du fond du bar : Nathalie ! Et la voici qui s'arrête, qui cherche du regard et qui lance d'une voix riante: On est là, j'arrive !
Et c'est alors le choc: son visage, son rire et sa voix, son prénom, tout me rappelle une fille que j'avais connue il y a plusieurs années. C'était au Carpe-Diem, un  bistrot vers la rue de Pontarlier. Où je ne suis plus retourné depuis que le patron de l'époque, ce Cher-Ali, avait cessé d'y distribuer ce que l'humain a de plus cher et de plus gratuit à la fois: un cœur généreux et ouvert à tous. Je la fixe avec inquiétude. Si c'est bien elle, la fameuse Nathalie du Carpe, c'est qu'elle a dû traverser je ne sais quel enfer pour être devenue si méconnaissable.
Et pourtant, diable qu'elle était si belle en ce temps-là, la plus belle !

Chapitre-3 : Voilà ce que la vie a fait de moi !

Au même moment ou presque, le patron crie mon prénom et me lance : Écoute ça, le poète, c'est pour toi ! Je tends l'oreille dans le brouhaha, et c'est le Sud de Nino Ferrer. Je suis ému. Et pendant que ma tête s'en va se perdre dans des souvenirs lointains, mon regard balaie indistinctement toutes ces nidifications d'intimité qui se calfeutrent ça et là dans des recoins aussi biscornus que chaleureux.
Puis voici que soudain mon regard se pose sur un regard qui me fixe : celui de l'étrange Nathalie. Ça n'a duré que quelques secondes, mais déjà c'était de trop. Je me détourne vivement d'elle, comme alerté par un pressentiment secret. Et tout en moi se met fébrilement aux aguets. Je porte mon regard ailleurs, ça ne manque pas d’œuvres d'art aux murs. Ni de tablées attachantes. Mais je devine qu'elle me dévisage toujours. Je me sens envahi d'un trouble, comme si l'un de mes moi-mêmes m'avait chuchoté à la conscience quelque mauvais présage. Je secoue la tête et je reviens à la lecture. La lecture ça protège de tout.
Je continue néanmoins à me sentir épié. Comme une frêle proie. Et j'ai la mauvaise sensation que mon petit confort d'isolement va bientôt être pris d'assaut par cette revenante qui n'est plus que l'ombre de ce qu'elle avait été. Je reste figé sur la page de mon livre afin de n'entrouvrir aucune fenêtre, aucune prise, aucun espoir.
Mais voilà: je finis par craquer. Je lève la tête. Je la fixe à mon tour. Elle me sourit d'un sourire qui ne devrait pas se nommer sourire. Avant de se reprendre. Elle hésite. Elle tremble d'hésitation, comme devant un danger.
Puis elle bifurque vers moi. Son gigolo tente de la suivre, elle lui fait un signe sec de la main. Il s'immobilise, me fixe d'un regard curieux et rebrousse chemin. Elle me salue d'une voix gênée. Comme apeurée. Elle balbutie qu'elle m'a reconnu dès mon arrivée, mais qu'elle a eu un petit doute. Je lui réponds la même chose. Elle me souhaite d'une voix insincère des vœux de nouvel an. Avec une bise appuyée et même un vague frôlement de lèvres.
Elle parle avec la langueur des personnes qui sont lasses d'être là. A se demander ce qui peut les maintenir attachées à cette vie qui leur fait endurer le pire des calvaires : l'ennui. Un ennui sans horizon. Qu'on devrait qualifier de mortel, si ce n'était ce même ennui qui justement les maintient en vie, en survie. Comme pour assouvir quelque vicieuse vengeance de je ne sais quel dieu ombrageux. De ces dieux-là que les hommes ont appris à fabriquer sur mesure... à la mesure de leur désarroi et de leur manque d'amour...
Et puis voilà: à peine les salamalecs achevés que déjà elle se lance dans des diatribes insensées qui ne disent rien. A part des échos de l'immensité de sa peine, d'une détresse sans fond.
Elle dit avoir essayé plusieurs fois de mettre fin à ses jours. Mais qu'elle n'y arrivait pas vraiment. Que ça ratait à chaque tentative. De peu, de si peu. Elle dit que même quand elle n'en pouvait plus de vivre, une petite voix en elle lui susurrait qu'elle avait encore des choses à faire dans ce monde. Une sorte de mission à accomplir. Elle accompagne ses phrases de lourds haussements d'épaules qui semblent dire : voilà ce que la vie a fait de moi. Et bredouille des bouts de phrases blessées, aussi décharnées qu'elle, en les ponctuant de stupides : voilà quoi.
Je l'écoute à peine. J'ai envie de lui dire que c'est là la conséquence de ses propres actes. Mais je me ravise. Il n'y a plus rien à dire à ce qu'elle est devenue aujourd'hui.
Elle avait été belle. Très belle. Je me souviens que tous les hommes du Carpe-Diem étaient amoureux d'elle, tant sa joie d'être et de vivre dégageait un si doux bien-être. Peut-être moi aussi. Parfois je jouais avec elle aux échecs. Une fois elle était venue boire un verre chez moi, et alors elle me prenait d'assaut. Comme avec les autres hommes. Je n'avais cédé qu'une fois, une presque-fois, et je l'avais immédiatement regretté. Elle avait un amoureux aussi heureux et aussi joyeux qu'elle, et ça me peinait de ternir une si belle romance. Je laissais ce soin aux autres hommes, et il y en avait qui ne demandaient qu'à bafouer leur belle idylle.
Là je la regarde avec tous ces souvenirs qui chahutent dans tous les coins et recoins de ma tête. Elle le devine et en profite pour m'agresser. Comme pour me signifier que j'avais été coresponsable de son désastre. Ses allusions laissent entendre que j'aurais pu mieux la raisonner. Ou mieux raisonner son amoureux. Mais ce genre d'esquive, ça ne marche pas avec moi. Je lui rappelle cette phrase de Sartre: "on peut toujours faire quelque chose de ce qu'on a fait de nous". Alors elle change de sujet et m'assaille de questions sur nos anciens amis. Je sais où elle veut m'emmener et je me garde de la suivre. Je me contente de dire que je les ai perdus de vue, tout comme je l'ai perdue de vue, elle aussi.
Ses yeux plongent dans les miens pour me sonder au plus profond de moi-même. Elle sait y faire et c'est très gênant. Ce genre de face-à-face crée forcément de l'intimité. Et l'intimité, ça oblige à plus de paroles vraies, à plus de sincérité. Je détourne mon regard, je n'ai pas envie d'être sincère avec elle. Elle me reproche ma froideur, elle dit que j'ai toujours été froid avec elle, déjà en ce temps-là.
Je me sens envahi d'une sévère contrariété, mais je conviens hypocritement de ne pas la contredire. Je lui dis qu'elle a raison, que je devrais me sentir lâche de tels abandons. Elle sourit, ravie d'être confortée dans ses pensées. Je lui souris aussi. Après tout, ce qu'elle pense ou ne pense pas ne m'enlève rien et me laisse indifférent.

Chapitre-4 : Ah tu es toujours amoureux, toi !

Elle appelle le patron en râlant. Lequel se hâte de lui apporter un verre. Elle le fusille du regard de m'avoir oublié. Il sourit de plus bel et lui confie d'une voix moqueuse que ma religion ne m'autorise qu'un verre par jour, sinon j'irais dans l'enfer d'allah. Elle n'apprécie pas, elle a envie de l'insulter mais elle n'en fait rien. Comme s'il y avait un grand enjeu, là, à l'instant.
Le patron s’éclipse, non sans m'avoir lancé quelque boutade incompréhensible à cause des mots qui se marchent dessus en traversant le goulot de sa gorge. Peut-être m'a-t-il souhaité bon courage. Peut-être la connaissait-il lui aussi d'une autre vie.
Elle s'arrange comme elle peut pour trinquer avec moi. Elle s'essaie à une posture qui se voudrait droite, sûre d'elle. Mais l'heure est à la baisse, et sa mine n'est qu'une mine défaite.
Je l'observe avec lassitude, il n'y a plus en elle aucune trace de la beauté que je lui avais connue. A part peut-être sa chevelure sauvage.
Et la voilà qui se lance à nouveau dans une violente charge contre la lâcheté de la gente masculine. Qui ne se gêne jamais de te laisser tomber au premier obstacle. Tout ça pour dire qu'elle n'en peut plus de devoir trouver des hommes et tout aussitôt les perdre.
Je balaie le bar du regard à la recherche de son jeune gaillard. Je le vois qui s'amuse avec des jeunes garçons et filles de la secte de la bière. J'ai envie de lui dire que celui-là aussi est un candidat à être bientôt perdu. Et que son problème, c'est surtout de ne pas savoir se retrouver elle-même. Il faut déjà apprendre à être seul pour être bien avec les autres. Mais à quoi bon lui faire la morale. Je me contente de la laisser se noyer dans ses propres remontrances, qu'elle gagnerait plutôt à les adresser à elle-même.

Chapitre-5 : Elle était la plus belle

Car je sais l'immense patience de l'homme qui, la mort dans l'âme, avait fini par la quitter, par la fuir en s'en allant refaire sa vie ailleurs. Et fuir aussi les hommes de sa bande qui lui avaient, tout comme elle, manqué de loyauté.
Je me souviens pourtant de leur amour. De leur bel amour. Elle était la plus belle, et lui, en prince charmant, savait la rendre plus belle encore. Je me souviens des pincées de jalousie qu'éprouvaient les hommes du Carpe, à la voir si heureuse avec lui.
Mais voilà, elle n'avait pas réussi à se défaire de ce qu'elle appelait sa liberté. Tout était bon pour exprimer pleinement SA liberté : les bars, les boîtes de nuit, l'alcool, la drogue, les hommes. Surtout les hommes. Si bien qu'un beau jour, son beau prince avait dû abdiquer.
Et alors, de trop de panique à s'être retrouvée seule, elle s'agrippait à tous les hommes qui lui tombaient sous la main. Peut-être de peur de ne pas pouvoir faire face à ses propres remords.
Et depuis cette séparation, dont elle n'en a toujours pas guéri, elle s'était mise à naviguer à vu, en matière d'amour comme en matière de vie. Et vogue le navire. Elle sombrait dans une vie volage qui faisait fi du véritable amour. Du sexe, du sexe, rien que du sexe, disait-elle pour se moquer joyeusement de mon côté fleur-bleue. Et de toute façon, elle n'était déjà plus aussi belle qu'avant, vu qu'elle avait perdu cette joie d'amoureuse qui seule donnait à son visage un rayonnement magique.

Longtemps je ne l'avais plus revue. Mais à chaque fois que je croisais quelqu'un de sa bande, son nom revenait forcément. Et celui de son amoureux déçu. J'apprenais alors qu'elle continuait à dégringoler. Et que lui avait refait sa vie en Italie, en épousant une fille qui ressemblait étrangement à son amour perdu.
Plus tard, je l'avais croisée à Belfort où elle se rendait pour le décès d'une vague parente. Elle était avec un homme, et tous deux avaient l'air tristement amochés, on aurait dit qu'ils s'étaient étripés l'un l'autre. Elle m'avait dit brièvement sa longue galère, et je lui avais conseillé de postuler pour un poste de maître-auxiliaire, en ce temps-là le besoin de professeurs était criant.
Et alors elle m'avait avoué quelque chose qui m'avait heurté violemment. Elle ne se souvenait plus de ce qu'elle avait appris à la Fac. Le néant, disait-elle. Dire qu'elle avait été si brillante, et dire qu'elle connaissait Proust sur le bout des doigts.
Et donc là, avec tous ces souvenirs chaotiques dans ma tête, j'ai du mal à la cerner telle qu'elle est devenue : une loque. Elle se rend compte de mon malaise, et ça la perturbe davantage. Elle se hâte de vider son verre. Pour aussitôt se lamenter que son verre est déjà vide. Elle en réclame un autre d'une voix criarde. Et en attendant, elle ne peut s'empêcher de lorgner sur le mien, comme pour dire: tu veux pas finir ton verre ? Elle le frôle de sa main, et ça me fait faire une grimace de dégoût. Je me tais, j'essaie de mesurer mes propos, mais mes digues cèdent. Je lui dis que je n'ai pas envie de discuter avec une fille saoule.
Elle accuse le coup en ne laissant échapper qu'une petite mimique qui ressemble à un hoquet. Elle garde le silence autant qu'elle peut. Mais elle ne peut pas beaucoup en cette fin de journée où le vin a déjà fait décliner ses forces. Elle sait que j'ai franchi la frontière de la courtoisie. Elle se tait, elle s'immobilise un long moment, le regard fixant le sol, comme étonnée que j'en sois arrivé à un tel niveau de mépris.
Je garde le silence. Je veux voir de mes propres yeux ce qu'elle est capable de faire de mon insulte.
Une jeune femme passe près de nous et me lance: Alors tu attends toujours Anna ? Je suis pris de court, je ne sais plus de qui elle parle au juste. Mais très vite je réalise ma méprise, et je fais un oui amusé de la tête.
Et le silence reprend. Je me demande de quoi elle peut avoir besoin. Un peu d'argent, un peu de gentillesse, peut-être ma chambre d'amis pour une nuit ou deux ?
Soudain elle lève les yeux et dit dans un beau sourire : Tu es toujours amoureux, toi ? Elle passe le dos de sa main sur mon visage et sur mes lèvres, et elle murmure d'une voix absente : T'as de la chance que la vie te sourit toujours, toi !
J'ai envie de lui dire qu'elle en avait eu au moins autant que moi. Mais je me ravise. A quoi bon.
Elle s'en va en emportant tout le désarroi du monde sur elle...
Elle s'en va en me laissant toute la peine du monde sur la conscience...

Mustapha Kharmoudi
Besançon, janvier 2019

PS : photo bar Le Marulaz

Terrasse du bar le Marulaz, Besançon © Patrice Forsans Terrasse du bar le Marulaz, Besançon © Patrice Forsans

 

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