Et toi aussi je t’emporterai
Il me faudra partir bien léger
comme j’ai toujours vécu léger
cela dit le moindre bout de ma vie
c’est déjà toute ma vie
Je me contenterai de ma vallée natale
mais telle qu’elle était en ce temps-là
et qui déjà ne le sera plus
autant dire le paradis perdu
surtout quand c’était par bel été
et ces étés-là ç’en était tant
J’emporterai l’immense verger communal
qui plus jamais ne sera plus
J’emporterai nos généreux figuiers
Nos pruniers et nos mûriers
et ces champs de blé et de coquelicots
qui tant chaviraient à me faire pleurer
J’emporterai nos incessants maraudages
et on en avait pour tout l’été
J’emporterai aussi nos jeux d’enfants
nos jeux de billes nos jeux d’osselets
et nos courses de bateaux sur le petit ruisseau
J’emporterai surtout cette fille-pirate
qui toujours toujours devait gagner
Lui fallait-il me mettre à terre
Et me bloquer de tout son corps
à me paniquer haut et court pour mon restant de jour
J’emporterai tous les chants d’oiseaux
J’emporterai tant de soirs couchants
des ceux que plus jamais je n’en reverrais
et ces lunes si pleines et si riantes
où l’on y jouait de presque jour
J’emporterai surtout mon école rurale
la plus belle chose de toute ma vie
et le premier livre que j’ai eu en main
tout aussi doux que l’âne si doux
J’emporterai ces vieilles chansons rurales
que des paysannes fredonnaient
quand elles étaient à la source d’eau
et que nous déjà on y gigotait
et j’emporterai toutes ces étranges histoires
que ma mère au soir nous racontait
Et bien-sûr j’emporterai les miens
tels qu’ils étaient en ce temps-là
et mes camarades d’école et de maraudage
et j’emporterai surtout mes petits-miens
qui ne me viendront pourtant que bien plus tard
mais à peine je m’y vois que déjà ils y couraient
tels qu’ils étaient quand ils étaient petits
et même ce petit bout de chou parti plus que trop tôt
je le vois déjà qui courait avec eux
Tu vois j’emporterais bien tout ce bout de vie
mais voilà, il faudrait que tu m’aides
sinon jamais je n’y arriverai
alors on n’a qu’à dire que tu y étais déjà
et que je te rejoignais sous le vieux figuier
où j’aimais toujours me mettre à seul
pour y être seul avec toi
Tu vois, rien qu’à l’idée que tu étais là
et que j’aurais vécu à tes côtés
ma vie de gosse me suffirait
à combler mon restant d’éternité
même si ce que j’ai vécu après
c’est encore et encore de toute beauté
Je pourrais tout autant me contenter
de notre petite ville d’exil
où nous avions fui la misère
mais telle qu’elle était et qui ne le sera plus
autant dire le paradis perdu
surtout quand c’était par bel été
et ces étés-là ç’en était tant
J’emporterai le plus troublant de mes soirs de vie
où j’allais voir pour la première fois
la plus merveille de toutes les merveilles
une petite télé en noir et blanc
mais dans ma tête que de couleurs
et que d’étoiles qui brillaient partout
J’emporterai tous mes rêves d’amour
et mon tout premier amour meurtri
qu’ils allaient jeter dans leurs égouts
J’emporterai tous ces poèmes
que je déclamais à cœur battant
pour dire l’amour qui m’habitait
pour dire l’amour qui me blessait
et j’emporterai toutes ces belles soirées
dans ce petit parc où l’on veillait tard
de rêve en rire et de rire en rêve
J’emporterai aussi nos vadrouilles
en bande joyeuse et si bruyante
et sur la petite colline qui surplombait la ville
oh que ça chantait et que ça chantait
et que ça jouait du p’tit Molière
et tout ça, ça disait en nous
vite vite que vienne le bel avenir
et vivement qu’on aille à la grande ville
J'emporterai les peu de livres
que peu de bienfaiteurs peu m'en prêtaient
Et j’emporterai aussi ces étranges histoires
que d’étranges troubadours nous racontaient
aux jours de souk où l’on aimait y marauder
Et bien-sûr j’emporterai les miens
tels qu’ils étaient en ce temps-là
et tous ces amis qui vivaient ma vie
et j’emporterai surtout mes petits-miens
qui ne me viendront pourtant que bien plus tard
mais à peine je m’y vois que déjà ils y couraient
tels qu’ils étaient quand ils étaient petits
et même ce petit bout de chou parti plus que trop tôt
je le vois déjà qui courait avec eux
Moi J’aimerais bien emporter tout ça
mais voilà, il faudrait que tu m’aides
sinon jamais je n’y arriverai
alors on n’a qu’à dire que tu y étais déjà
et que je te rejoignais sur le petit talus
où j’aimais toujours me mettre à seul
pour y être seul avec toi
Et rien qu’à l’idée que tu étais là
et que j’aurais vécu à tes côtés
ma vie d'ado me suffirait
à combler mon restant d’éternité
même si ce que j’ai vécu après
c’est encore et encore de toute beauté
Mais sinon il y a aussi mes années lycée
mon temps révolte mon temps rebelle
et déjà c’était un autre monde
un monde d’idéal qui ne me quittera plus
J’emporterai toutes ces belles grèves sauvages
face à la pire des tyrannies
et j’emporterai aussi mes tant de joie
et Casa-Paradise tant m’en donnait
j’emporterai d’abord cette fille-là
cette tendre bourgeoise de mon lycée
au regard sombre et amoureux
elle me prêtait tant de livres
tous ces romans qu’elle adorait
et j’adorais ce qu’elle adorait
Et j’emporterai surtout ce jour de fin d’année
où elle m’avait effleuré comme d’un vol à la sauvette
un bref adieu en baiser-papillon
à me paniquer haut et court pour mon restant de jour
J’emporterai ces vieux cinés
qui plus jamais ne seront plus
J’emporterai ces marchés aux puces
et ces vieux livres à un rien de sous
et j’emporterai aussi les fronts de mer
et des plages peuplées de jour et de nuit
t j’emporterai toutes ces belles histoires
que tant de livres me racontaient
Et bien-sûr j’emporterai les miens
mais tels qu’ils étaient en ce temps-là
Et mes camarades de lutte et d’espoir
et j’emporterai surtout mes petits-miens
qui ne me viendront pourtant que bien plus tard
mais à peine je m’y vois que déjà ils y couraient
tels qu’ils étaient quand ils étaient petits
et même ce petit bout de chou parti plus que trop tôt
je le vois déjà qui courait avec eux
Tu vois, moi J’aimerais bien emporter tout ça
mais voilà, il faudrait que tu m’aides
sinon jamais je n’y arriverai
alors on n’a qu’à dire que tu y étais déjà
et que je te rejoignais dans cet étrange parc
juste en face de notre lycée
où j’aimais toujours me mettre à seul
pour y être seul avec toi
Et rien qu’à l’idée que tu étais là
et que j’aurais vécu à tes côtés
ma vie de rebelle me suffirait
à combler mon restant d’éternité
même si ce que j’ai vécu après
c’est encore et encore de toute beauté
Mais peut-être que ce serait mieux
de n’emporter que Besançon
autant dire mon rêve éveillé
et de Besançon j’emporterai
la plus belle des joies de vivre
je me souviens de tant de fêtes
ça dansait sans cesse dans le vieux Battant
et ça corps-à-corps à la Gare d’eau
j’emporterai ces vieilles tavernes
où l’on s’aimait sans retenue
j’emporterai ces vieux cinés
qui plus jamais ne seront plus
J’emporterai mes amours de cœur
mes amours de joie mes amours de peine
et même ces amourettes d’à peine un soir
J’emporterai surtout toutes ces manifs
et des manifs c’en était tant
et encore une pour ceux de Lip
et une encore pour la Rhodia
et vas-y aussi pour le Larzac
et par-ci par-là pour le grand Canal
et tant et tant pour le Vietnam
et encore et encore pour le Chili
tout ça, ça disait vive les peuples
et que vivent les peuples qui se révoltent
et qu’à jamais vive la Commune
Et bien-sûr j’emporterai mes amis
et Besançon en comptait tant
qui tant et tant me protégeaient
et j’emporterai surtout mes petits-miens
qui ne me viendront pourtant que bien plus tard
mais à peine je m’y vois que déjà ils y couraient
tels qu’ils étaient quand ils étaient petits
et même ce petit bout de chou parti plus que trop tôt
je le vois déjà qui courait avec eux
Moi J’aimerais bien emporter tout ça
mais voilà, il faudrait que tu m’aides
sinon jamais je n’y arriverai
alors on n’a qu’à dire que tu y étais déjà
et que je te rejoignais au parc Micaud
où j’aimais toujours me mettre à seul
pour y être seul avec toi
Et rien qu’à l’idée que tu étais là
et que j’aurais vécu à tes côtés
ma vie de jeune me suffirait
à combler mon restant d’éternité
même si ce que j’ai vécu après
c’est encore et encore de toute beauté
Mustapha Kharmoudi
Besançon le 18 décembre 2025