C’est ça aussi les Arabes
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Comme tous les vendredis, j’achète mes fruits et légumes au marché bourgeois de la Place de la Révolution..
Et tous les vendredis, je salue le marchand de légumes « arabe » comme je saluerais mon père (qui avait été d’abord marchand de légumes dans les souks)...
Il est l’unique arabe des commerçants de ce marché huppé où trônent les bio, vegan, et autres vins et légumes locaux ça va de soi...
C’est un vieil immigré affable, souriant, et très bienveillant avec toutes ces bourgeoises de mon quartier, et toutes ces bourgeoises de mon quartier l’adorent…
Tout ça pour dire qu’il était moins attentif à moi, ça va de soi...
Et puis voilà : on s’était pris un jour au piège, lui et moi. J’avais découvert qu’il aimait la poésie arabe (oui, oui).
Et alors, chaque vendredi, quand c’est mon tour, il réclame que je le paie d’abord avec un poème. Je lui récite 2 ou 3 vers d’un vieux poème arabe, et à haute voix devant ses bourgeoises aux regards médusés…
Et toujours il s’en émeut, parfois un peu trop… et du coup moi aussi puisqu’en le regardant, je réalise encore plus l’ampleur du poème...
Et alors il jette un vague regard sur ma cagette remplie de fruits et légumes, et sans rien peser, il me dit un prix. Toujours un prix bas, voire très bas si tel grand poète arabe lui fait trop d’effet…
Et alors je paie et je m’en vais…
Le paradis n’est-ce pas ?
Hélas, pas toujours… parfois ça foire entre lui et moi…
Comme ce vendredi :
J’avais la tête ailleurs, j’ai rempli ma cagette d’une main d’automate avec tout ça…
Et quand c’était mon tour, je lui ai tendu nonchalamment mon billet. Il l’a pris tout en me jetant un regard d’attente.
Et c’est alors qu’il m’est revenu que je lui dois de la poésie…
e ne savais pas quoi dire, mais heureusement il m’est revenu en tête que telle jeune marocaine de ma contrée natale m’a envoyé ce matin un bout d’une vieille chanson de la diva arabe, Oum Kalthoum…
Alors je récite de mémoire :
يا فؤادي لا تسل اين الهوى .. كان صرحاً من خيالٍ فهوى
اسقني واشرب على أطلاله .. واروِ عني طالما الدمع روى
Je traduis :
Oh mon cœur ne me demande pas où est passé l’amour
Ce n’était qu’un mirage de mon imagination qui s’est effondré
Sers-moi à boire et trinquons ensemble à ses ruines
Et fais couler le vin autant que coulent mes larmes
Il en est sonné. Il connaît bien-sûr la chanson classique, mais manifestement il ne réalisait jamais la tragédie du propos (sans doute à cause de la musique envoûtante à elle aussi et que dire de la voix de la déesse).
Il m’a fixé d’un regard écoeuré, sans rien dire.
Je lui ai tendu mon billet pour payer, il l’a pris instinctivement, tout en continuant à me dévisager avec de plus en plus de mépris…
Puis il a lancé : - C’est tout ce que t’as trouvé pour me foutre encore plus le moral à zéro ?
Je n’ai rien dit, car moi aussi je recevais en boomerang l’ampleur de mon acte…
Je lui ai juste montré du menton le billet qu’il tenait à la main, en disant d’une voix très gênée : - C’est bon ?
Et c’est alors le drame.
Il m’a jeté le billet à la figure, et le billet est tombé par terre…
Je m’apprêtais à partir en le laissant par terre, mais une vieille bourgeoise m’a pris en peine, et elle l’a vite ramassé, pour le poser sur la cagette tout en foudroyant d’un regard accusateur le marchand de légumes…
J’ai juste bafouillé à l’intention de la bourgeoise : - J’ai mal choisi le poème…
Et j’ai eu les larmes aux yeux…
Et la pauvre bourgeoise a eu l’air complètement retournée
Et je me suis hâté de rentrer chez moi… toujours en pleurant...
MK, Besançon le vendredi 23 janvier 2026
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