Mon père était un homme violent

Mon père était violent, analphabète, bouseux, inculte à part sur les travaux de la terre. Cet homme-là, je l'atteste, n'avait jamais porté la main sur ma mère. Il disait : un homme qui porte la main sur la mère de ses enfants n'est pas bnadem, béni-adam, fils d'Adam. N'est pas humain, n'est pas digne de l'humanité.

Chroniques de ma terre natale

Mon père était un homme violent

Mon père était un homme violent, d'une extrême violence. Dans mes nombreux écrits sur mon enfance et ma jeunesse, je parle tout le temps de ma mère, mais jamais – ou presque – de mon père, j'ai failli juste écrire de lui, comme pour ne pas le nommer. Je suis sûr que nombre de mes lecteurs imaginent que je n'en avais pas.
Il était d'une violence inouïe. Je ne me souviens pas trop de ses dégâts car je suis l'un des derniers d'une très nombreuse fratrie. Nous étions dix (sans compter les morts en bas âge), et l'aînée a plus de vingt ans d'écart avec moi.
En vérité je n'avais eu à le voir à l’œuvre que quelques très rares fois, une ou deux tout au plus. Et encore, je me demande si ce n'est pas mon cerveau qui avait faussement imprimé certains faits comme vécus par moi alors que ce n'était que ce que mes frères et sœurs me racontaient.
On me racontait qu'à deux reprises mon père avait failli tuer un frère et une sœur. Et que c'était seulement ma mère qui avait à chaque fois évité le pire en les lui arrachant des mains du haut de son petit mètre-cinquante sur les non moins petits quarante kilos.
Les gens de la tribu évitaient toute dramatisation avec lui tant il le savaient teigne quand il se mettait en colère.

Mon père n'avait jamais porté la main sur moi. Ni lui ni personne ne m'avait jamais battu, à part quelques rares fois de petites tapes de ma mère, qui alors se hâtait instantanément de me demander pardon en me suppliant. En vérité c'était à son père qu'elle demandait pardon, car à ses yeux j'étais la réincarnation physique de mon ancêtre. Et la confusion lui faisait croire, comme sans doute à mon père et aux autres, que j'étais « habité » par les djinns, des esprits.
Je me souviens qu'elle geignait en incantation: smahli ya ba hnini smahli ba hnini smahli ba hnini excuse-moi ba hnini (pardon papa-tendre).
J'avais grandi avec cette certitude : il fallait toujours éviter de mettre mon père en colère, sinon il y aurait assurément mort d'homme. Et paradoxalement, cette réputation qui me terrorisait, c'était celle-la même qui me protégeait: personne ne devait jamais porter la main sur moi. j'ai passé ainsi mon enfance à l'abri des brutalités des miens. Et en particulier des hommes incultes et violents de ma tribu, qui se considéraient comme de droit divin sur les femmes et nous autres enfants.

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Et si je parle de mon père aujourd'hui, et en ce jour international sur les violences faites aux femmes, c'est pour lui rendre justice au moins une fois dans ma vie.
Mon père était violent, analphabète, bouseux, inculte en tout à part sur les travaux de la terre.
Cet homme-là, je l'atteste, n'avait jamais porté la main sur ma mère. Il disait : un homme qui porte la main sur la mère de ses enfants n'est pas bnadem, béni-adam, fils d'Adam. N'est pas humain, n'est pas digne de l'humanité.
Et pourtant mon père était entouré d'hommes, arabes comme lui, musulmans comme lui, mais qui déversaient des violences inouïes sur leurs femmes et leurs enfants.
Un jour, voyant que ma mère tenait fermement tête à mon père, je lui avais demandé le secret de tout cela.
Et ma mère m'avait répondu que c'était une promesse que mon père avait faite à mon grand-père maternel.
Oh qu'on me permette de témoigner:
Qu'il repose en paix, mon père!
Qu'il repose en paix, mon grand-père maternel que je n'avais jamais connu!
Et qu'ils ne connaissent point la paix des morts tous ceux qui battaient leurs femmes!

PS : il n'y a pas longtemps, une amie d'ici m'a dit que son compagnon l'avait tabassé pendant une année. Je me suis révolté, non pas contre lui, mais contre elle qui lui laissait toute cette éternité de temps d'assouvir ses bas instincts bestiaux. Lui est un homme instruit, cultivé, de bonne famille, de bonne réputation et qui exerce un métier intellectuel et artistique. Elle, elle est instruite, cultivée, exerçant un métier noble, indépendante donc, avec des enfants instruits, cultivés, indépendants eux aussi. Et quand je lui ai dit sèchement ce que je pensais d'elle, elle m'a répondu qu'il était malade. Elle n'a pas ajouté « le pauvre », mais je l'ai entendu dans ma tête. Et quelle révolte dans ma tête, imaginez...

Mustapha Kharmoudi, Besançon le 25 novembre 2020

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