Tu m’as l’air à nouveau en forme mon p’tit gars
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Autant vous le dire tout de suite : j’ai rarement eu l’air aussi ridicule. Et par la plus intello des Elsa : Laurence…
Je vous raconte :
Elle est venue depuis l’autre coin de l’Hexagone (ou presque) pour m’aider à soigner mes petites blessures à l’âme, comme elle l'a écrit. Mais surtout pour m’inciter à vite reprendre l’écriture, vu qu’elle sait que seule l’écriture pourrait m’extirper de cet état lamentable dans lequel je patauge. L'écriture ou la déchéance, pour paraphraser l'autre.
En vrai, pour elle, mon état lamentable est juste le résultat d’un ennui merdique par faute de projet d’écriture. De vrai projet d’écriture, dit-elle, pas ce genre de petits poèmes à faire pleurnicher tes bourgeoises… Poèmes que pourtant elle-même adore puisque je les lui envoie avec régularité… à sa demande expresse…
Le reste de mes malheurs actuels, elle le range, en me paraphrasant vicieusement, dans la catégorie : «petits soucis des gens heureux». Aussi ridicule que malsain, qu’elle lâche d’une voix de dégoût… comme quand on reproche à quelqu’un de s'être laissé stupidement tomber si bas…
Et au fond c’est vrai : qu’ai-je à me plaindre de cette belle vie qui est ma vie ? Et qu’ai-je à râler contre des gens qui ne font même pas partie de ma vie ?
Et donc, le premier objectif à réaliser sans plus attendre, c'est me faire sortir pour une belle balade dans Besançon, en longeant le Doubs tout autour de la Boucle. C’est qu’elle sait que seule Besançon sait soigner mon piteux état d’âme. Mon petit état d’âme à peine à peine égratigné, dit-elle avec dédain.
Et à notre retour, elle m'apaise avec une longue séance de lecture continue de plusieurs textes qu’elle adore. Et qu’elle sait que je les aime tout autant. Dont des nouvelles de Colette, les vrilles de la vigne. Ou encore : «Notre besoin de consolation est impossible à rassasier», de Stig Dagerman…
Et surtout, avant le film Out of Africa, un bon bout de soirée avec «Dialogues d’exilés» de Bertold Brecht, pièce qu’elle dit avoir revue avec bonheur l’été dernier…
Et donc recentrement sur la culture la vraie. Comme elle aime à toujours me rappeler son unique devise : «Il n’y a que deux choses sérieuses dans la vie : baiser baiser et baiser comme des vraies bêtes sauvages qui ne savent que baiser, et ensuite se perfuser le cerveau avec une bonne dose de lecture pour redevenir à nouveau humains.».
Si bien que voilà : avec elle tout partout envahissante, tout semble reprendre son cours normal dans ma vie. Sauf le Doubs qui continue à déborder, mais là à voir la mine défaite de Laurence, ça se voit qu'elle n’y peut rien…
Et puis va savoir ce qu’il lui a pris de soudain me demander de lui lire un de mes poèmes. Celui qui m’avait été inspiré par sa vie, par son état à elle d’être à la vie, aime-t-elle à dire. Elle sait pourtant que je n’aime pas lire moi-même, mais là, ça ressemble à une facture : faut payer le service à la psy en elle …
Alors j’obtempère. Je fonce dans ma chambre et je reviens avec un vieux manuscrit, et je commence à lire « Elsa-Elsa moi je veux bien ». Elle me coupe : «Non pas celui-là, l’autre, qui parle aussi de moi…».
Et là c’est le drame : aucun poème ne me revient parce que, la concernant, je n’ai jamais écrit que celui-ci… pour la simple raison qu'il dit tout, absolument tout d'elle...
Mais comment le lui dire ?
Je feuillette le vieux manuscrit qui contient quelques vieux poèmes sur d’autres Elsa, mais rien ne me semble avoir quelque rapport avec elle.
Sauf un, sans doute le plus beau. Laurence sait parfaitement qu'il m’avait été inspiré par une autre Elsa, une belle gitane à te châtrer si tu ne baises pas avec elle au moins jusqu'à l'aube. Je me lance : « Euh… là j’en ai un, mais…». Elle me coupe sèchement : « Vas-y, ça doit être sûrement le bon… ».
J’hésite à lui expliquer les choses mais elle s’impatiente : « Mais vas-y qu’est-ce que t’attends ? ».
Et à peine je lis les deux premiers vers qu’elle s’écrie : « Ouais c’est celui-là… !». Je la regarde avec consternation, et elle persévère : « Ben quoi, t’as encore oublié quand c’était ? ». Je ne dis rien, je suis sûr de moi, mais va la contredire…
Et c’est alors qu’elle lance : « Tu l’avais écrit quand on était dans mon Van du côté du Lac Saint-Point, tu te souviens ? ».
Et là, je pouffe de rire : elle sait pertinemment que je n’ai jamais été avec elle dans son fichu Van, je ne sais même pas comment il est…
Tout en moi se moque d’elle : mon rire, mon regard moqueur, mon index qui la pointe comme on montre un clown au cirque, etc.
Elle comprend, elle se ressaisit, ça lui revient, alors elle se lève et elle me lance : « Connard, pourquoi t’as jamais voulu venir avec moi dans mon van ? T’avais peur que je te viole ou quoi ? ».
Je pouffe encore de rire, et je lui dis : « Ok, je veux bien me rattraper, alors si tu veux, emmène-moi faire un tour en Suisse dans ton van »…
Elle tique d’une grimace et je fais d’une voix pleureuse : « S’il te plaît, cet automne je ne suis pas allé à Martigny comme je le fais tous les automnes…».
Elle hésite un bon petit moment, puis elle cède d'une voix lasse : « Ok, mais pas si loin… ».
Puis elle tranche : « On va seulement jusqu’à Neuchâtel, on se balade là-bas, et on revient vite camper la nuit au lac Saint-Point…».
Et comme elle voit que je suis sur le point d’émettre quelque protestation au vu de la saison, elle précise : T’en fais pas, le Van est super chauffé, et je t’inviterai dans un super restaurant totalement isolé en haute montagne… ». Je reste bouche bée, elle m’assomme : « Un resto que tu pourras jamais oublier…».
Je pouffe de rire, je lâche d’une voix moqueuse : « Qu’est-ce qu’il peut avoir de si spécial ? », manière de lui demander si c’est un resto où on baise sous les tables après avoir mangé…
Et elle m’assomme : « C’est un restaurant chic où ne vont que les couples illégitimes suisses… ».
Je bafouille d’une mine moqueuse : « Comme nous ? ». Elle proteste avec mépris : « Où est-ce que t’as vu que toi et moi on a été légitimes pour devenir illégitimes, hein ? »…
Je ne comprends rien, mais je ris de mon plus beau rire…
Alors elle me fixe bizarrement, d’un regard qui d’abord m’intrigue. Puis qui me plaît, qui me rassure.
De ces regards qui disent qu’elle est comblée…
Et puis elle se lève, elle vient vers moi, elle me tire vers elle. je me lève à mon tour, et elle me prend dans ses bras, et elle me serre dans ses bras.
Puis elle me chuchote à l'oreille d'une douce voix charnelle : « Là comme tu es, mon p’tit gars, ça m’a tout l’air que t’es à nouveau en forme… ».
C’est trop beau comme c’est dit, je me serre contre elle, j’ai envie de pleurer comme un petit garçon que le bonheur déborde…
Mais je me retiens…
Je me laisse envahir par ce sentiment qui toujours m’habite, à l'obsession : vite classer ce passage de Laurence dans le registre des plus grandes dettes qu’il me faudra rembourser en bonne et due forme à l’univers : en feuilles noircies par les grandes et petites peines des miens…
Par les hautes peines que les miens font aux miens…
Des peines qu’il me revient de dire avec des mots.
Comme le faisait jadis dans ma contrée natale cet homme-là qui s’en venait une fois par mois transcrire en lettres les plaintes que les femmes de ma contrée natale souhaitaient transmettre à leurs époux. Aux pères de leurs enfants qui s’étaient exilés au loin là-bas chez les riches pour leur vendre leur vie, leur jeunesse… et la plupart de leurs rêves… sinon tous…
Le 27 novembre 2025
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