Ce que les miens font aux miens

Il a soudain une voix grave, et son visage prend encore plus de vieux. Il se met à me parler en chuchotant, comme pour me confier à moi seul quelque secret, alors même qu'il sait qu'à part lui et moi, personne ne comprend l'arabe. Ils était 600 dans deux embarcations, et l'une d'elle a chaviré sous le poids des passagers (...)

Chroniques de l'absurde

Prisonnier de mes empruntes

Je suis allé au Blue's Café parce que Bijou m'a dit qu'elle avait des choses pour moi. A peine arrivé, elle me sert un verre de rouge et me tend une petite fiche:
- Appelle ce gars, il est très intéressant...
Je regarde: un nom, un mail et un téléphone portable. Je fais des coudes pour me faire une petite place au bar, mais malgré l'ambiance bon enfant je fais trop pièce rapportée.
Je renonce et pars m'installer dans mon coin habituel (ben oui quoi). Et je me laisse aller à mes rêveries solitaires. Ma tête s'en va en vadrouille pour se délasser d'une journée éreintante. Je ne reviens à moi que lorsque le gars qui s'acharne sur l'ordinateur qui fait office de chaîne-hifi me lance d'une voix nonchalante:
- Écoute ça ! C'est un mix arabo-rock-électro.
Je fais mine d'apprécier, et nous partons sur une discussion un peu trop bizarre pour le lieu. Et comme je n'arrive pas à m'en débarrasser, je décide de m'en aller faire une petite marche.
Je dis à Bijou qui passe près de moi:
- J'aimerais te voir hors d'ici pour causer un peu de ce collectif...
- Vendredi matin je suis libre.
- Où ça?
- Ben... là où tu travailles?
- Au Calice?
- Pourquoi? Tu travailles ailleurs aussi?
- Non, j'y ai mes habitudes...
- Ok alors à vendredi...
Je précise:
- Mais tu sais, je bosse jusqu'à...
- Oui oui oui, je sais. Je viendrais pas avant 12h30
Je ris à haute voix, elle sourit avec une incroyable retenue.

Et la voilà qui déboule à ma table vendredi midi. Il y aussi l'ami Sylvain qui s'est aimablement joint à nous. Et Bijou n'est pas venue les mains vides. Elle dit:
- C'est Meçay !
Un adorable jeune homme éthiopien. Francophone. Très vite on sympathise et on plonge dans la discussion. Il me raconte d'une voix chaleureuse sa trajectoire, je la raconterai avec plus de recul le moment venu. Pour l'heure, j'essaie de faire face à l'accélération des choses. Car dans la foulée nous rejoint Lucas, un jeune bénévole du collectif Appel d'Air.
On commence à faire nombre, à table. Bijou règle le problème d'une voix éteinte mais curieusement autoritaire. Et nous voici sur la terrasse intérieure de la brasserie (unique terrasse intérieure protégée à Calais, me dit le serveur pour accompagner mon étonnement).
Une petite heure plus tard, Bijou s'en va à une autre occupation, non sans me montrer qu'elle est contente que le courant soit passé entre nous tous. Je sais déjà une grande partie de l'itinéraire de Meçay, et c'est déjà un plein d'émotions.

On pensait manger là, mais finalement l'infatigable vent de ce pays a eu gain de cause de moi. Sylvain s'en va nous arranger les choses, et on retrouve ma même table. Comme quoi les serveurs ça connaît la psychologie de leur bergerie...
Lucas s'en va, mais un autre migrant nous rejoint. Abdi est mi-somalien mi-éthiopien, du moins c'est ce que je crois comprendre. L'horloge de son visage indique au moins dix ans de plus que son âge réel, mais il paraît si insouciant. Meçay me provoque, non sans un sourire en coin, entre test et moquerie:
- Il parle arabe !
Et très vite Abdi et moi nous partons dans une discussion surréelle. Et d'abord comment parle-t-il arabe? Il se marre:
- L'exil mon frère, l'exil !
Il m'explique tout joyeux que ce n'est évidemment pas sa langue maternelle, et qu'il ne l'a pas apprise non plus à l'école. Il hausse les épaules:  
- J'ai appris comme ça !
- Comment ça comme ça?
Il lance un vague geste de son bras qui s'en va: 
- Comme ça, sur les routes...
Il prend le temps de rire de mon état ébahi. Puis il m'explique qu'il a dû traîner ses guêtres sur les routes - et les années de route - au Soudan et en Egypte, et qu'il lui avait bien fallu grappiller de-ci de-là des mots d'arabe pour s'en sortir...
Je m'étonne:
- Mais tu le parles parfaitement!
Il rit encore et cède:
- Ouais j'ai eu tout mon temps de me perfectionner dans mes années de Grèce...
- En Grèce? Mais... ils ne parlent pas arabe en Grèce?
- Ah si, si. Beaucoup... euh... moi j'étais toujours dans des camps de réfugiés, et il y avait beaucoup de Syriens, Irakiens et Yéménites cantonnés tout comme moi...
- Et pourquoi tu es passé par la Grèce?
Il a soudain une voix grave, et son visage prend encore plus de vieux. Il se met à me parler en chuchotant, comme pour me confier à moi seul quelque secret, alors même qu'il sait qu'à part lui et moi, personne ne comprend l'arabe. Ils était 600 dans deux embarcations, et l'une d'elle a chaviré sous le poids des passagers. Si bien que presque tous sont morts sous ses yeux. Je demande d'une voix éraillée:
- Tous?
Il se rattrape, se gratte les cheveux et les poils de la barbe, comme pris sur le fait. Il fige un bon moment, je ne dis rien. Puis lentement il esquisse un vague geste de sauveur en tendant la main vers le bas de la table. Comme pour finir une tâche en  souffrance dans sa tête:
- On n'a pu en sauver qu'une trentaine... mais tu sais.... au final... ça n'a servi à rien... car plus loin...
Il n'a pas envie d'en dire davantage. Je me sens mal à l'aise, où veut-il en venir?
Je me surprends à penser à ma ville, Besançon. A mes promenades paisibles le long de ma rivière. Avec mes amis. Je me gronde, je me dis qu'il faut faire face. Mais mes esprits resquillent encore. Je me vois marcher sur les belles plages de Calais. Avec dans la tête cette fille-là qui ne serait jamais venue. Je me gronde à nouveau. Et cette fois-ci ce sont les deux caps qui détournent à leur tour mon attention: Cap Blanc-Nez et cap Gris-Nez. Où j'adore me rendre pour me vider la tête...
Mais bon. Comme ressentant mon état vulnérable, Abdi se lance dans une petite séance d'anecdotes amusantes. On ne peut qu'en rire, tant c'est tragi-comique. Je ris d'un rire bref mais sincère. Je me dis que c'est bon, qu'il peut reprendre le cours de sa vie, le cours de son errance, le cours de l'humanité. Il m'explique alors dans une grande gêne que le moteur de leur embarcation était tombé en panne, et donc que d'autres passagers allaient mourir à petit feu... pendant dix jours. Et en tout premier celles et ceux qu'ils avaient sauvés...
Puis il se tait. Je m'apprête à lui sauter au cou, et lui demander pourquoi ceux-là en premier. Mais je choisis de garder ma question pour moi. Et de toute façon, ça se voyait qu'il ne m'en aurait rien dit. Il saute cette étape en enchaînant directement sur le bateau grec qui avait sauvé les survivants. D'où sa présence en Grèce...
Nous convenons d'un commun regard silencieux que c'en est assez pour ce jour. Nous aurons bien d'autres occasions pour visiter ensemble les histoires absurdes des peines à l'âme...

Je quitte l'arabe -la langue arabe - avec soulagement. Je reprends langue avec Meçay. Et Sylvain. Meçay, bon enfant, semble se réjouir que je m'entende avec son compatriote. Il en rit d'un franc rire, d'un rire enfantin. Et l'on se met à parler de choses et d'autres, avec quelque légèreté. Mais toujours les choses graves nous rattrapent. A chaque tournant de pensée. Au détour de chaque phrase. Sylvain parle peu, mais se tient en phare. Et à chaque qu'il émet une réflexion, ça me déstabilise. Je le trouve aussi entêté que moi, refusant de prendre pour acquis la stupidité humaine. Il est là à me couper la parole à chaque fois que l'émotion me submerge. Comme pour botter en touche - il avait été handballeur professionnel:
- Je ne comprends rien à tout ça. Je ne comprends pas les frontières, je ne comprends pas les réglementations, je ne comprends pas, je ne comprends pas...
A un moment, Meçay me répond qu'il n'a aucun projet en Angleterre, que c'est en France qu'il aurait le plus de chances d'exercer son métier d'instituteur - il avait suivi une formation de professeur des écoles à Lyon.
Je lâche avec un petit écœurement:
- On manque d'instits en France...
- Oui... je n'aurais aucun mal à trouver une place...
- Et alors?
Et c'est là que j'ai presque regretté de ne pas m'être tu, tant ça m'a fait du mal, tant ça me fait du mal. Il dit en souriant:
- Je suis prisonnier de mes empruntes....
- Quoi?
- Je suis prisonnier de mes empruntes....
- Mais ça veut dire quoi?
- Ça veut dire que partout où je déposerai une demande en Europe, on prendra mes empruntes, et on saura que c'est en Allemagne que j'avais eu la stupidité de débarquer quand je me sentais en danger dans mon pays...
Sur le coup je reste figé, incapable de comprendre toute l'ampleur de sa réponse: prisonnier de mes empruntes.
Quelle tragédie, quelle stupide tragédie.

Plus tard, chez la paisible Jeanne et son Sylvain-à-fleur-de-peau, je reviens sur cette chose qui ne trouve toujours pas place dans ma tête. Je redis ma peine avec philosophie. Je dis que, en tant qu'écrivain, auteur de théâtre et scénariste, jamais cette réplique ne me serait venue à l'esprit. Et que maintenant que ma tête en est toute envahie, je ne saurai pas plus la mettre en valeur dans aucun dialogue possible.
Sylvain, comédien par ailleurs, me paraphrase:
Ce que les miens font aux miens...

blues1

 


Le soir au Blue's Café, je retrouve les amis, et en particulier les éthiopiens. C'est plus détendu. On se parle avec légèreté, comme pour se ménager les uns les autres...
Je discute calmement avec Abdi. Puis avec Fred, un gars très sympa. Et très vif. Il est chef cuisinier en Angleterre.
Très vite il me relate la belle histoire d'un certain Noël qui lui avait sauvé la vie. C'est très beau : il venait de divorcer et il déprimait gravement quand ce Noël-là s'était dangereusement approché. Pour la première fois de sa vie, il allait se retrouver tout seul, sans sa femme et leurs trois enfants. Il ne savait que faire, jusqu'à ce qu'un couple d'amis lui avait dit qu'on manquait de cuisiniers dans un camp de migrants. Sur le coup il avait décliné l'offre, ce ne devait pas être digne d'un vrai chef de cuisine. Puis de trop de peur, il s'y était résolu. Et c'était le plus beau Noël de toute sa vie...
Longtemps je sirotais mon verre en écoutant le bonheur monter en moi grâce à ce merveilleux conte de Noël.
Mais voilà, il a fallu que cette écossaise s'en vienne chambouler le peu de bonne humeur que je recouvrais. Elle vient s'asseoir à mes côtés, et la voilà qui me raconte, dans un français minimaliste, qu'elle était venue il y a quelques années à Calais pour s'occuper des migrants. Et qu'elle y est restée tant les besoins sont énormes. Je me sens titillé, je lui lance avec une petite touche d'agacement ::
- Tu trouves qu'il n'y a pas assez de Français pour s'occuper des migrants à Calais ?
Elle répond en douceur :
- Cette question is not une question de nationalité...
Elle pose sa main sur son cœur en prière. Je me sens heurté au plus profond de moi. Je me lève, je décide d'aller marcher.
Sylvain me voit en peine, il m’intercepte:
- Ok on rentre à la maison, y a Jeanne qui a dit qu'elle ferait une tarte à l'oignon ou une quiche lorraine.
C'est déjà mieux une tarte ou une quiche, je me dis, c'est déjà mieux....
Même si la nuit se fera un peu trop envahissante en visions morbides. Et que les âges de Meçay et d'Abdi les situent entre les âges de mes propres enfants...
Ce que les miens font aux miens, est parfois bien trop lourd à porter...

(MK, Calais, avril 2019)

 

 

 

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