Je vais t'épouser

- Comme je suis contre le mariage, c'est pas toi qui devras demander ma main, c'est moi. Et comme je suis contre qu'une femme porte le nom de fa­mille du mari, ça sera toi qui porteras le mien. T'es d'accord ? - Euh... je vais y réfléchir... - Non non, il faut me dire oui tout de suite. Comme ça je vais passerai tout mon week-end à dénoncer ce régime de merde...

Je vais t'épouser

(chronique de Mustapha Kharmoudi)

Parfois ce n'est pas l'heure de répondre mais je réponds quand-même. Comme par quelque impératif catégorique. Surtout à cette rebelle qui est tout le temps à fleur de peau. Je l'imaginais en colère contre ces procès marocains dignes du temps du sadisme de Hassan II : 360 années de prison pour les participants à la contestation sociale du Rif, le Nord du Maroc. Dont 20 ans pour chacun des principaux leaders.
Hassan II est de retour...
Et donc je m'attendais au pire. Est-ce que tu as vu cette horreur ? Et qu'est-ce que tu fais monsieur l'écrivain? Pourquoi tu n'écris pas sur ça ? Et mille autres questions, y compris de celles qui jettent le trouble en vous, du genre gramscien : " tu es un intellectuel au service de qui au juste?"
Mais bon, ça sera peut-être pour une autre fois. Car à peine je décroche que sa voix m'indique un tensiomètre au plus bas. Une voix ténue, lointaine, presque pleureuse. Elle dit qu'elle ne sait pas où elle est, qu'elle erre depuis un bon moment à travers les rues, avec un cœur qui saigne de tristesse, de chagrin, de peine, et d'autres mots en langue maghrébine qui rallongent la plainte mais qui disent exactement la même chose.
En vérité ça me rassure. Je me dis qu'elle a enfin réussi à ne pas tomber dans le piège royal de l’État marocain. Et puis je relativise tout cela en me disant que déambuler sans but dans Lausanne, cela reste tout de même une belle promenade.

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Elle ne me fait aucun reproche, mais elle veut comprendre. Je la prends par les sentiments, je lui explique qu'un État qui abat une telle répression sur le peuple est un État qui a peur. Je lui répète que c'est mieux que la peur soit du côté des dirigeants. Je lui relate de mémoire une réplique d'un personnage de mon vieux roman " Une petite vie marocaine ", qui traite des années de plomb, sous le règne pervers de Hassan II. A un moment, mon personnage, pourtant un homme du régime, se confie: Comment se fait-il qu'une dynastie vieille de quatre siècles s'apeure de quelques dizaines de jeunes étudiants idéalistes et de surcroît non violents ?
C'est dire, c'est tout dire...
Elle se réjouit de ce que je lui raconte. Sa voix et ses propos trahissent une joie retrouvée. C'est du bonheur d'entendre ses éclats de rire quand elle est heureuse.
J'ai cette chance.
Parfois je me ferais Charlot-boxeur pour des jours et des nuits avec elle.
Mais ça ne dure pas. Elle repart à l'attaque:
- Et pourquoi le peuple ne se soulève pas face à de telles injustices?
Sa voix redevient rocailleuse, cassante. Là encore j'use de ma vieille expérience. Je lui raconte cette anecdote dans un foyer de travailleurs immigrés, en ce temps-là, temps bien reculés. Un jour, mon vieil ami, camarade et frère, Lahcen, qui s'en ira plus tard mettre fin à ses jours à Amsterdam, un jour donc, Lahcen lance à la gueule d'un immigré que notre présence terrorisait:
- Quoi, tu as peur même en France de la police de Hassan II ?
Et l'immigré de répondre:
- Oui, mais c'est surtout de vous que j'ai peur !
Ça m'a choqué:
- Quoi ? Tu as peur de nous?
- Oui c'est de vous que j'ai peur. Hassan II est un lion, mais vous aussi vous êtes des lions. Alors que nous on est juste de pauvres bêtes sans défense...
De cette parabole, ma rebelle a tout saisi. Elle éclate de rire, elle se sent lionne, elle aussi. Elle rit, elle rit encore. On est loin de son état délabré de tout à l'heure. Elle parle, elle parle et elle parle encore.
Puis soudain, elle s'arrête, elle pouffe de rire, je l'entends qui s'étrangle. Je me précipite:
- Ça va ?
Elle ne m'entend même pas, elle lâche d'une voix presque désespérée:
- Tu sais quoi, toi je vais venir t'enlever et te garder pour moi seule!
Et c'est parti pour un fou rire sans fin. Comme surprise elle-même par ses propres paroles, par son culot. Longtemps elle rit encore. Puis un moment sa voix se voile, et je m'en inquiète à nouveau. Elle me rassure en disant qu'elle est en train de se moucher, tant ça coule tout partout sur son visage : de sa bouche, de son nez et surtout toutes ces larmes de ses yeux. Des larmes de joie.
Je proteste d'une voix amusée:
- Et pourquoi tu m'enlèverais ?
- Pour t'épouser...
- Quoi ? Je croyais que tu étais contre le mariage?
Elle n'en finit pas de rire. Je ris aussi. Je me réjouis toujours de ses assauts de rebelle, et plus encore de ses assauts de rebelle romantique. Elle ajoute :
- Comme je suis contre le mariage, c'est pas toi qui devras demander ma main, c'est moi. Et comme je suis contre qu'une femme porte le nom de famille du mari, ça sera toi qui porteras le mien. T'es d'accord ?
Je concède sur un ton moqueur:
- Euh... je vais y réfléchir...
Elle s'esclaffe, enchantée par le jeu:
- Non non, il faut me dire oui tout de suite.Comme ça je vais passer tout mon week-end à dénoncer ce régime de merde...

MK, Besançon, juin 2018

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