Université d’été du féminisme, le règne de l'entre-soi

Moi, Mylène Juste, du Collectif des Femmes de Strasbourg Saint-Denis et Secrétaire générale du Strass, je pousse un coup de gueule contre la programmation de l'Université d'été du féminisme qui se tient à partir de jeudi. Les minorités sont invisibles et les «prostitué·e·s» exclu·e·s du débat.

Sous l’égide du secrétariat d’État chargé de l’Égalité entre les femmes et les hommes se tient, ces 13 et 14 septembre, une 1ère Université d’été « du » féminisme. De notre point de vue, partagé notamment par nombre d’associations et groupements féministes, le programme et les conviéEs manifestent le règne de l’entre-soi et de « l’invisibilisation » des minorités. C’est en quelque sorte ne donner la parole qu’à celles et ceux qui réussissent (socialement).

Notre premier constat à la lecture du programme, le plus évident et le plus frappant ressort de sa violence d’exclusion : il donnera notamment lieu à un monologue sur la prostitution sans les personnes concernées.

Notre première réaction fut : comment accepter que le secrétariat d’État pour l’égalité Femmes/Hommes, censé lutter contre le patriarcat, les inégalités, les violences, la domination, l’assignation de rôles aux minorités condamnées au silence, peut-il agir ainsi ? Accepterait-on qu’une discussion publique sur l’avortement se fasse uniquement entre hommes ? Un débat officiel sur l’homophobie entre hétérosexuellEs ? Cette démarche qui relève de l’imposture n’a, de ce fait, plus rien de légitime, sincère et honnête…

 La réflexion doit être approfondie car il ne s’agit pas uniquement de s’arrêter sur les violences et le mépris manifestés à l’encontre des « prostituéEs », terminologie utilisée à dessein par un courant se définissant abusivement abolitionniste pour rabaisser, avilir, et infantiliser aux yeux de l’opinion des sujets décrits sans conscience de leur condition … Cet ersatz de débat excluant l’ensemble des personnes réellement concernées se départit du combat féministe fédérateur entre et pour toutes et tous.

Ce féminisme institutionnel mépriserait-il celles d’en bas ?

C’est la réunion de l’entre soi, celle d’intellectuelles et d’hommes qui ont bonne presse, de celles et ceux qui réussissent, des performantes. De qui assigne aux non-performantes le rôle de sujet obéissant à leur vision.

Il y a certes dans les intervenantEs des personnes qui œuvrent pour l’égalité et contre les violences mais ce ne sont exclusivement que des personnes qui au sens social, réussissent.

Le message est clair, le ressenti est violent car l’injonction est : faites et dites des choses en accord avec la société que nous, les intellectuelLEs et performantEs associatifVEs proposons pour demain… sinon vous êtes et resterez excluEs du débat.

Aucun débat contradictoire n’est proposé.

Aucune intervention des femmes les plus en souffrance : lesbiennes, bi, trans, travailleuses du sexe, migrantes, racisées, grosses, malades, femmes des quartiers, femmes du monde rural, femmes voilées, femmes structurellement et socialement, sociétalement violentées.

C’est l’agora des « premières et premiers de cordée ».

C’est la réunion des sachantEs qui confisquent et parlent à la place des autres.

 

En nom propre, je me suis adressée par lettre à Madame la secrétaire d’État. En voici la teneur :

 

Madame,

Puisqu’une femme qui se bat pour ses droits n’a pas votre attention, ce n’est pas en tant que Secrétaire Générale du Strass que je m’adresse à vous mais en tant que maman, citoyenne, porte parole de mes consœurs toutes, migrantes ou françaises (ce qui fait notre population locale et nationale) et prostituée puisque cette terminologie emprunte de domination patriarcale et matinée d’avilissement de la personne vous sied mieux que travailleuse du sexe.

Vous méprisez la battante depuis septembre 2017. Vous avez délégué notre entretien et c’est par mon insistance que vous m’avez accordé 10 minutes de votre temps en septembre 2017. Mon courriel d’invitation à la journée des violences faites aux travailleuses du sexe le 17 décembre 2017 est resté sans réponse.

La violence je la connais. Celle du patriarcat depuis longtemps. Celle opposée à mon engagement pour le respect de mes consœurs et de leurs droits.

Je vous ai déjà rencontrée, avant votre mandat ministériel et je connais votre engagement, votre parcours et le mépris que vous me portez et qui vaut pour toutes mes consœurs en est d’autant plus violent. Je sais que vous comprenez.

Que peut bien être l’origine de votre démission sur vos engagements de construction d’une société égalitaire, ou plutôt votre fourvoiement ?

J’ai bien peur de connaitre la réponse. 

Savez-vous quelle violence on peut ressentir lorsqu’on souhaiterait les éradiquer et que notre parole, notre propre vécu sont ignorés ? Oui. Puisque Metoo est censé être votre, notre crédo.

Et pourquoi ne vaut il pas pour mes consœurs ?

J’ai connu la violence. Mon conjoint, pervers narcissique m a fait vivre le fauteuil roulant. J ai failli y laisser la vie. Un enfer de six ans avec coups et intimidations. Et si ça vous intéresse je vous dirai comment j’ai développé des armes pour dépasser et lui et la violence.

Je n’ai jamais été frappée par un client en 16 ans de prestations sexuelles. Parce que mon contexte de travail est l’un des plus performants pour prévenir des violences.

Je suis sur la rédaction de mes mémoires de femme violentée conjugalement, de femme pute et de militante. Mémoires qui intéressent.

Mes consœurs pleurent tous les soirs et je le les entends. Et j’en ai marre de les accompagner d’assistantes sociales et de commissariats en morgue depuis la loi. Cela doit cesser.

Sans que vous ne vous en émouviez, sans que cela ne résolve la violence que subissent celles qui sont subordonnées et leur désir d’émancipation.

Je suis au regret, au constat du traitement de notre population, les prostituées, de vous dire que ce ministère tout comme le premier, n’y aura pas le plus beau rôle mais celui qui sur ce thème, aura récupéré une loi d’aisance car non gênante politiquement (quoique… la majorité des personnes ayant voté cette loi n’ont pas eu besoin du parcours de sortie de la vie politique) et aura collaboré au continuum de toutes les violences sur les prostituées en faisant fi de leurs revendications et de leur parole. Mais aussi de leur expertise. Vous ne semblez pas vous interroger sur la vacuité de la loi récupérée par les associations abolitionnistes (conflit d’intérêt ?) et la conséquence des transferts des échanges économico sexuels et prestations tarifées sur les populations qui ne sont pas préparées pour ça. Je vous parlerai de ce qui se passe pour nos filles et nièces sur les sites de rencontre si cela vous intéresse. J’avais déjà évoqué ceci à Mme Olivier qui a traité la question par un vide de réponse.

D’un parcours de sortie à 330 € /mois juste au-dessus du budget des français consacré à l animal de compagnie et en dessous du budget pour l automobile. Une imposture féministe, égalitaire et humaniste.

Nous ne sommes pas les seules à être vent debout sur cette invisibilisation des plus fragilisées par l’exclusion et la stigmatisation qui ne seront pas entendues mais plutôt représentées soit par celles qui réussissent soit par des usurpateurICEs de combat lors de l’Université d’été.

Vous avez compris que par ce courriel, je vous invite à me rencontrer pour non seulement vous proposer notre expertise pour avancer contre les violences mais aussi vous parler plus précisément de la condition des prostituées.

Mylène juste

Collectif des Femmes de Strasbourg Saint Denis

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.