2014, l’Empire de la désolation

Quelques jours avant l’assassinat d’Hervé Gourdel en Algérie par un groupe islamiste récemment affilié, scotché, au dit Etat Islamique Daech, Gilles Kepel était en Kabylie non loin du lieu qui connut la mise en scène impitoyable, importune, sans honte, de cet assassinat.

Quelques jours avant l’assassinat d’Hervé Gourdel en Algérie par un groupe islamiste récemment affilié, scotché, au dit Etat Islamique Daech, Gilles Kepel était en Kabylie non loin du lieu qui connut la mise en scène impitoyable, importune, sans honte, de cet assassinat.

Le dit nouveau Califat Etat Islamique conjugue à lui seul la nomination de deux empires « Ommeyades » et « Abbassides » historiquement datés par/pour les historiennes et historiens de la civilisation de l’islam classique (IX°-XIII°siècle).

Si, jusqu’aujourd’hui, décembre 2014, Gilles Kepel, par ses livres, a habitué ses lectrices et lecteurs à une narrativité qui serait à situer entre une anthropologie politique et une sociologie historique des sociétés, plus que des Etats, traversées, prises, atteintes, troublées, mise à mal par les violences, mouvements,assassinats,prétentions, croyances, fois, idéologies, illusions, tragédies islamistes, il se trouve que pour la présentation nouvelle de ses livres celui-ci a écrit un texte intitulé «  Passion en Algérie » en référence à la mort, martyr, selon le mot, cette fois « passion » d’Hervé Gourdel.

Ce texte, c’est pourquoi nous en parlons ici, pourrait nous inviter à lire tout à fait autrement son œuvre, aux  nombreux titres : Passions arabes, Passions françaises, Djihad, Chronique d’une guerre d’orient, suivi de brève chronique d’Israël et de Palestine, Fitna, Banlieue de la république, 93, Les banlieues de l’Islam, Intellectuels et militants de l’islam contemporain, la revanche de Dieu, A l’ouest d’Allah, Exils et royaumes, Terreur et Martyr..,. tous animés par une intention critique et de découverte de ces tragédies actuelles qui ne finissent pas de nous sidérer, de provoquer indignations et révoltes, par leur tentatives et progressives destructions, régressions, proliférations, sans issues autres que celles de plus amples mises en scènes macabres, insoutenables, absurdes, effroyables, dans leur prétention, jeux et jouissances de monstrations et exemplarités.

             Les analyses de ces tragédies contemporaines, car elles sont bien de «  notre » monde et non plus seulement des mondes islamiques, orientaux, maghrébins, palesti- niens, israéliens, de par leur extension, depuis la guerre civile que connut dès les années 1992 un pays comme l’Algérie, l’épopée talibanne, l’attaque du 11 septembre, les attentats de Madrid, de Londres et bien d’autres , ne sont pas présentées comme de simples notations suivies, enregistrées, développées, écrites, afin que nous prenions connaissance de la réalité et violence d’évènements qui font maintenant partie, toute proportion et raison gardées,  d’une quotidienneté vécue selon les convictions et les peines, les désarrois, les souffrances, les pays, les territoires, les atteintes, différemment.

               Ce que ces analyses nous donnent à lire, en un déplacement vertigineux de frontières, de pays, de l’Arabie saoudite à l’Afghanistan, du Pakistan au Maghreb, de New Delhi à Londres, Paris, de l’Irak à Washington… ce sont les textes d’un écrivain, érudit, témoignant, aujourd’hui, au-delà d’une connaissance universitaire bardé de diplô- mes et de reconnaissance, d’un amour prestigieux et constant à une langue apprise, bien sûr le français, mais, à cette autre langue apprise, elle aussi, en France, dans l’une de ses universités, l’arabe, par un enseignant, un profes-  seur, un maître de pensée et de recherche, français, algé- rien et kabyle, aujourd’hui décédé, Mohemed Arkoun, qui avait dirigé un remarquable ouvrage, «  Histoire de l’islam en France, du Moyen-âge à nos jours » publié aux Edi-tions Albin Michel en 2006..

        

        « Passion en kabylie », « Passion d’Hervé Gourdel », texte de Gilles Kepel, écrit en cet automne de l’année2014,  accompagne l’ensemble des deux autres « Passions  arabes », « Passions françaises » et, très singulièrement, nous rend sensible l’analyste, le voyageur, l’écrivain orientaliste immergé dans ce monde contemporain en proie à une si malheureuse hybris, folies de vengeances, fureurs construites, destructrices de soi et de tant d’ autres.

           Dans ce texte, si proche de cette passion personnelle et, aussi bien, collective, Gilles Kepel donne à lire un double paysage, celui de l’enfance et celui de cette actualité historique rencontrée au cours de cette visite au village de Taourirt Mimoun, lieu de naissance du regretté Mohemed Arkoun.

         Lisons le début de ce texte et laissons nous aller à l’ouverture qu’il suppose de la proximité de cet autre, professeur d’arabe, de naissance kabyle, dont la fille Sylvie Arkoun vient de réunir un ensemble de lettres que Gilles Kepel a fait publier récemment aux Presses Universitaires de France : «  13 septembre 2014. Au-delà de Tizi-Ouzou, la route s’engage dans la montagne, laissant sur la gauche le lac de barrage de Taksebt, qui alimente Alger en eau potable. Son nom kabyle typique a été gravé en lettres arabes monumentales sur l’ouvrage d’art. L’état algérien modernisateur a signé son emprise par cette arabisation exclusive, occultant du même coup l’histoire berbère du Djurdjura et son passé français colonial. Après le lac, la beauté de la ligne de crête me coupe le souffle, évocation du Mercantour arpenté dans ma jeunesse, mais le massif parait plus rare, inaccessible, et le vacillement de l’air semble mystérieux. Les plantes, la couleur de la terre, des pierres sont familières, les bouffées de parfums végétaux entrant par la fenêtre entrouverte créent une troublante intimité, me renvoient à mon enfance au piémont des Alpes Maritimes. Mais en laissant trainer mes yeux sur le bas côté, je n’aperçois qu’un long jonchement d’ordures, de canettes de bière verdâtres jetées par les automobilistes, d’emballages divers jaunies par le soleil, et de sacs en plastic multicolores accrochés aux branches et aux épineux. Au dernier barrage de gendarmerie, après les chevaux de frise et les blindés légers, j’entame l’ultime ascension vers Taourit Mimoun, le village natal du regretté Arkoun. Je viens le visiter pour comprendre d’où vient le savant méconnu qui fut mon professeur et dont je publie la biographie par sa fille. »

            Texte qui parle du mystère, d’une correspondance entre des paysages d’enfance, de jeunesse, de maturité, qui, de part et d’autre de la méditerranée, se répondent, tissant, déjà, une terre d’accueil à celui qui, Hervé Gourdel  en subit, après tant d’autres personnes, journalistes, écrivains, femmes, hommes, enfant, en cette terre d’Algérie, de Kabylie, et, du monde, la passion, le martyr

Nabile Farès,

Ecrivain, psychanalyste     

           

       

 

 

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