Créer, accueillir, éduquer, transmettre

Ce que les meurtres récents indignes, inutiles, révoltants, d’écrivains, de dessinateurs, de créatrices, créateurs, citoyennes, citoyens, femmes, hommes, qui nous peinent, nous donnent à penser : il est grand temps de faire exister, et coexister autrement les institutions familiales, écoles, ministères, associations qui ont en charge les transformations, créations,  impasses, passages, des vies sociales communes, étatiques, solidaires, éthiques et existencielles.

Ce que les meurtres récents indignes, inutiles, révoltants, d’écrivains, de dessinateurs, de créatrices, créateurs, citoyennes, citoyens, femmes, hommes, qui nous peinent, nous donnent à penser : il est grand temps de faire exister, et coexister autrement les institutions familiales, écoles, ministères, associations qui ont en charge les transformations, créations,  impasses, passages, des vies sociales communes, étatiques, solidaires, éthiques et existencielles.

Surtout lorsque ces vies sociales communes, nationales et internationales, sont faites, construites par les multiples différences, conflictuelles ou non, des immigrations, mémoires, histoires de guerres, génocides, colonisations, exterminations, expulsions, et, à l’encontre de ces foutus, envahissants, malheurs, les tentatives de faire vivre ensemble, créer ensemble, des enfants, des adolescentes, adolescents, des adultes, d’histoires, formations, cultures, langues, différentes.

La France est un immense laboratoire d’espoirs pour les personnes qui ont dû quitter leurs pays – sont-ils les leurs ? – de provenances, ou, mieux les premiers pays, chronologiquement, de leurs existences pour des raisons multiples très aisément identifiables par leur manque d’espoir de vie, de devenir, de connaissances, de désirs de cultures, développements personnels, familiaux et, aussi bien, collectifs.

Plus de trente années passées à travailler, enseigner, dans les différents lieux qui ont justement en charge le développement de celles et ceux qui au tout début de leurs existences puis, avec quelque bonne chance, se développent, s’émancipent si cela leur est possible, si elles, ils, aussi le veulent, toujours intensément et initialement, à leurs corps et âme défendant, oui, travailler, enseigner, créer, dans les écoles, les lieux publics, les collèges, les lycées, les universités, les livres, les bibliothèques, les associations, à basse terre, si j’ose dire, en tenant compte plus des difficultés que des réussites – ( entre parenthèses, dans un langage un peu direct : qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse que l’autre semblable réussisse, si « moi » j’échoue) – oui, plus de trente années, sous différentes latitudes, permettent de dire que les situations et vocations des écoles, des familles, des institutions, des médias, qui ont, précisément, en charge le développement des  mises en commun de la culture, de la liberté d’expression et de vie, d’éducation, ne relèvent plus d’une pensée binaire, du ceci et pas cela, mais d’une pensée qui prendrait vie en tenant compte de la réalité multiforme des sociétés.

Marcel Mauss, dans sa grande œuvre anthropologique vivifiante, condensait l’existence des échanges symboliques, matériels, de la vie sociale, non pas simplement chez les Esquimaux, à partir d’un quadripode donner-recevoir-rendre- sans oublier, reconnaître, constituant et instituant ainsi la dette «  dûe », cela vaut la peine d’insister, de chacune envers chacune, chacun envers chacun, toutes sociétés et personnes, comprises.

La dite «  mondialisation » a sans doute un prix.

Il serait temps, pour éviter, et cela devrait être possible, pour  enrayer les tragédies qui se répètent et s’accentuent comme celles qui ont eu lieu en France, à Paris, à Toulouse, dans d’autres lieux, de rappeler et dire aux familles, enseignants, éducatrices et éducateurs, somme toute, associations, que leurs obligations ne sont pas coupées en différentes assignations et cases, - à moi la famille, la prière, la religion, à elles et à eux, l’école, la rue, le travail, la laïcité…- mais qu’elles ont toutes, à des niveaux différents, des obligations et missions multiples et semblables, celles, primordiales, de bien – oui, bien – accueillir dans le respect de soi et  de l’autre, d’éduquer, c'est-à-dire, de conduire en d’autres lieux que ceux de l’oppression, de l’autoritarisme, de la punition-répression, du manque de parole et d’histoire, de nom, de prénom, celles et ceux dont elles, ils, ont la charge de transmettre, c’est à dire, à plusieurs voix, mémoires,  histoires, éducations de soi et de l’autre, et, surtout, de créer, créer de la vie sociale qui ne vit que de créations, de répétitions, innovations et créations.

Une famille, une société, sans créativité sont impossibles à vivre.

En plus des 2 fois 3, six obligations d’enseignement concernant les 3 opérations, additionner, soustraire, multiplier, et lire, écrire, compter, sont les créations : le théâtre, le dessin – les dessins de paysages que l’on aimerait visiter, inventer, les paysages que l’on aimerait fuir, ceux qu’on a quitté, des foules de paysages, jusqu’à ceux de Winnicot, du  « squiggle », entre autres – la photographie, les musiques, le chant, la danse qui apprivoise le vide, le corps autre, la séparation, le toucher, l’équilibre, le déséquilibre, le cinéma, les arts que l’on pratique parce qu’ils permettent de faire, de voir, d’entendre, d’écouter, de réfléchir, de montrer et de composer ; les arts, qui sont aussi, des métiers que l’on apprend et que l’on goûte ; les contes de tous les pays, les noms, réunis ou en conflits qui permettent à condition de les écrire, les réécrire soi-même, de penser, de mettre en récit, de se sentir bien, dans sa peau, accepter, reconnaître celle des autres, dire.

Même un écrivain, marocain et français, aussi reconnu que Tahar Benjelloun vient de publier une livre dont le titre est «  Mes contes de Perrault », aux éditions du seuil, à Paris, en France : «  Tu te rends compte ! m’a dit mon petit-fils, Louis, qui lui, à le voir, est asiatique, coréen,  vous me direz, qui parle un français bien en avance sur le mien, et, quelle politesse. »

Accueillir, éduquer, transmettre, ne suffit pas : il faut créer.

Créer les espaces de travail, les ateliers, les temps de travail, qui exigent beaucoup de patience, de goût, de savoir-faire et de considération : mettre ensemble nos vies n’est pas une mince affaire ; plus de trente années passées dans les différents rouages qui ont en charge l’émancipation des personnes, des sociétés, des groupes, des peuples, des états, et, une bonne pratique de psychanalyste sans divan dans les écoles et les livres, et, de divan, m’a appris que l’émancipation, le droit de parole, de bafouiller, d’existence et de reconnaissance, n’est pas une simple pratique de discours officiels réitérés, incantatoires, médiatiquement promus, mais une nécessité de la vie des enfants-naissants, des adolescentes, adoles- cents, et des adultes, au-delà de leurs provenances, langues, cultures ou pas.

Et, ici nous parlerons des adultes qui, à leur tour, ont à apprendre à se démettre de leurs oripeaux de maîtrises et prétentions d’incarner la mesure et surtout  d’être l’image, bien vite caricaturable, de l’intelligence et de l’exception de la vie sociale commune vécue toujours dans et par le privilège du «  haut » « beau »  « bon » « cultivé » « civilisé » « racé », et j’en passe.

Accueillir, créer, éduquer, transmettre, et, à travers cela : vivre, être «  reconnu » vivant, dans un monde lui aussi traversé par tant de haines, violences, inégalités, guerres, ségrégations, dictatures, anathèmes, intolérances, confusions, mépris, injonctions vaniteuses, aujourd’hui.

Peut-être que la force des caricatures qui attirent tant de haines et foudres, meurtres, nous enseigne-t-elle, par contagion, créativité, existence, que nous sommes bien entrés, en paraphrasant un beau poème de Desnos, dans un monde de caricatures, qu’elles se réfèrent au politique, au littéraire, au médiatique, au social, au religieux, à l’idéologique, au royal, au militaire, et, au démocratique…

Peut-être sommes-nous devenus les caricatures de nous-mêmes, de l’humain, pauvres humains toujours et encore rivés aux prétentions vanités orgueilleuses d’un monde d’outre-foi…

De même, est-il possible que dans un monde de guerres, sans créativité pour les interrompre, créatrices et créateurs deviennent, paradoxalement et efficacement, les boucs émissaires de toutes les médiocrités, apparats, jalousies, impossibles, envies, rêves de meurtre rapts, chantages, otages et coercitions.

                      «  Qui sait »

                      A la place du «  Que sais-je »

                      «  Du bon français, j’espère, me dit, il y a bien longtemps, un instituteur. »

                      Le poème de Robert Desnos s’intitule «  Corps et biens. »

                          Il est temps de réagir…

                          Et, surtout, …d’agir…

                          C’est possible ?

 

Nabile Farès, écrivain, psychanalyste,

                       Lire, à ce propos le miroir de Cordoue, ed l’harmattan.

                      

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