«Pôvre» Eric Zemmour

Un tel déluge médiatique : déluge de critique, et, de plus, une exclusion d’antenne, de parole et de vision.

Mais, de qui parle-t-on ?

On ne vous verra donc plus, Monsieur Eric Zemmour, semble-t-il, à l’écran, au premier rang des interviewés ; on ne verra plus, semble-t-il, votre portrait si ingénu à la une de pas mal de journaux.

Un tel déluge de mots contre vous, de décisions contre vous, m’invite, quoique je ne partage pas vos … idées, morceaux d’idées, à peine idées, pourrait-on dire vos manques d’idées, oui, vous avez bien lu,  « m’invite » à vous défendre, vous personnellement, pour autant que vous avez le droit, puisque nous reconnaissons, nous, psychanalystes, à toute personne de dire ce qui passe par la tête, et, bien souvent, l’encombre.

D’ailleurs, cela serait tout à fait impossible, fatigant, et, désolant, d’avoir en sa tête toutes sortes de petites idées pas drôles qui tourneraient en rond à propos de toutes les personnes que l’on côtoie, perçoit, pensez donc, tenir en sa tête des arabes, des musulmans, musulmanes, voilées, pas voilées, des Françaises, des Français, qui vivent autrement, se déplacent, existent, des chrétiennes, des chrétiens, des juifs, des noirs, africains, dans sa tête, tout ce monde, ensemble, qui ne s’aimerait pas, qui serait si différent de vous, qui ne penserait pas comme vous, qui vivrait bien ensemble  tandis que vous, vous auriez, comme ça, tout ce monde dans votre tête sans ne plus pouvoir en parler comme vous le faisiez si volontiers et si farouchement…

Une telle situation deviendrait pour vous, et, pour quiconque, vite intenable. Il en irait même de votre bonne santé psychique : oui, vous connaissez ce mot, eh bien, il en irait, pour vous, ainsi si vous ne trouviez  plus un en endroit, un journal, un lieu pour vos petits-bouts-de-pensée-méchantes-qui-tournent-en-rond-dans-votre-tête, vous seriez bien encombré.

Heureusement que jusqu’à présent vous avez pu laisser sortir de votre tête tous-ces-bouts-d’idées-encombrants, un peu obsessionnels, sans doute, pas encore entièrement paranos, non, vous avez pu les laisser aller, en dehors de vous. Et, ce qui me laisse perplexe est que ces petits-bouts-de-pensées-méchantes-fermées ont trouvé un tel écho en dehors de vous que je me demande quelle est l’événement le plus terrible : est-ce ce que M. Eric Zemmour écrit et dit ? Ou bien est-ce l’écho assez favorable de ses paroles et ses écrits ? Personnellement, je trouve que c’est cet écho qui est le plus symptomatiquement terrible dans la France, la République d’aujourd’hui, puisque vos paroles, vos écrits, connaissent un vif et redoutable succès : qu’en pensez-vous ?

Plus amicalement, pour ma part, je préfère penser – réellement – que cet écho vous a porté préjudice, et vous a mis, en un terrible retour des anathèmes, en place de bouc émissaire, ce que vous devez, actuellement, penser de vous-même. Seriez-vous, à votre tour victime d’un complot, et, exclu… Vous commenceriez à vivre l’exclusion à la place des personnes, celles et ceux qui vous trottent tous ensemble et maintenant seuls, dans la tête.

Triste sort, le mal est fait…

Et, les réactions sont vives, après coup.

Même si vous avez réussi votre coup, médiatiquement parlant, jusqu’à présent, tout ce que vous avez si bien pensé risque de vous troubler bien davantage : effacer tous ces petis-bouts-de-pensées-méchantes qui trottent dans votre tête ne va pas être très facile. A moins que, par courage de penser vraiment, vous changiez votre façon de penser les «  autres » et, certainement, sans vous oublier vous-même. Eh bien, c’est ce que je vous propose : changer votre façon de penser le monde, l’histoire, l’exil, les personnes, la France, l’Algérie, Barbès, Bab Azzoun, le nom des gens, leurs prénoms, leurs immigrations, leurs départs, leurs provenances, leurs arrivées. Devenir autre et grandir, ne pas avoir peur, ne pas se servir de la peur. Dans le fond, si vous me le permettez, Monsieur Eric Zemmour, je vous propose d’aller mieux, de faire sortir de votre tête ces petis-bouts-des-autres qui vous rongent, semble-t-il ; non pas de les effacer, ce qui est, malheureusement, impossible. Non pas de les répandre partout à l’extérieur de vous, comme avant votre exclusion, c’est malheureusement déjà fait.

Les garder, pour vous seul, c’est, malheureusement, devenu impossible.

Alors, que faire ?

Seule possibilité, penser autrement. Et, ne pensez pas, ne dites pas, surtout ne dites pas, que c’est impossible.

Je ne vous laisserai pas penser ça ; cela serait provoquer ce que vous tentez d’éviter à tout le monde, je suppose, «  le suicide français ».

Oui, penser autrement, c’est, ici, encore possible.

Heureusement.

 

          

               Nabile Farès. 

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