Petit précis pour réussir un grand ménage de printemps à l'usage du président Hollande

La victoire doit toujours porter à la mansuétude. Contrairement à d’autres privilèges, en voici un qui n’appelle aucune abolition. Tout au contraire, il s’agit d’en user sans modération. Savoir discerner parmi les alliés les plus tenaces et les partisans les plus loyaux, même s’ils ne sont pas les plus mordants, et faire preuve de sagacité le moment venu de choisir avec qui parcourir le chemin accidenté s’étirant vers un horizon incertain. Savoir prendre ses distances avec des extrêmes nauséabonds sans prononcer d’inutiles anathèmes. Voilà qui garantit l’exercice d’un bon gouvernement.

Loin de prétendre désigner des têtes à faire tomber, évitons les motifs qui raviveraient la terreur, il s’agit plutôt d’identifier quelques spécimens dont l’omniprésence audiovisuelle et l’importune insistance idéologique n’ont pas cessé d’affaiblir et de diviser la gauche, de desservir ses objectifs de rassemblement et sa puissance d’agir collectivement. N’étant pas compétente pour repérer toutes celles et ceux qui correspondent à cette description et pourraient tomber sous le coup d’un congé salutaire, je me bornerai à décrire une trop longue séquence qui a plombé le climat politique, servi des adversaires trop heureux d’engranger tant de dividendes sans effort, et répandu une atmosphère irrespirable que la victoire enfin advenue ne suffira pas seule à dissiper.

Aux premières lignes, se comptent les croisées de la civilisation française qui, au prétexte de défendre les droits de femmes exotisées et indigénisées, ont installé dans un paysage devenu autochtone un racisme vertueux. Tout en s’affirmant de gauche, afin de rassurer les plus pointilleux ou frileux, elles et ils ont entrepris de pratiquer méthodiquement une inquisition aux relents islamophobe, arabophobe et négrophobe, et à l'antisexisme patriarcal. Sans oublier de brandir une laïcité méconnaissable, réduite à un bréviaire de la haine. Ainsi armés, ces entrepreneurs de morale n’ont cessé de désigner à la vindicte médiatique les ennemi-e-s de l’intérieur, nouveaux fauteurs de trouble à l’ordre public, unique péril pour un pays pourtant soumis à une menace bien réelle. La vente en douce à la découpe de son système de protection sociale n’a cessé de se préciser alors qu’il a pourtant résisté face aux coups de boutoirs de ses fossoyeurs au gouvernement et du désastre économique et financier. Car l’urgence est bien ailleurs, hormis ces enfiévrés de la mission civilisatrice, personne n’en doute plus.

Une des figures les plus symptomatiques de cette cause réactionnaire a longtemps défrayé la chronique jusqu'à ce que soit révélée son imposture. Disposant de multiples tribunes, toujours prompte à se trouver devant un micro ouvert lorsqu’il faut tancer haut et fort et à s’en éloigner pour passer à l’invective et l’intimidation, elle a bénéficié durant la dernière décennie d’une ascension fulgurante qu’elle a accomplie sur le dos de ses victimes préférées, impeccablement réduites au silence. Quel besoin auraient donc ces femmes sans qualité de parler, lorsqu’elles sont si éloquemment représentées, dites, parlées par un truchement si percutant ? Pour devenir l’égérie de toute une société déjà bien engagée dans la voie de la lepénisation, il lui aura suffi de faire tomber la puissante mâchoire d’un journaliste dur à cuire stupéfait par sa description, volée à des femmes absentes dont la confiance sera désormais abusée tant et plus, de leur ingénieux recours au morceau de foie frais logé dans le vagin pour simuler la rupture d’hymen lors la nuit de noce. C’est au récit d’une tranche de vie bien saignante, à un dépucelage télégénique et bien enlevé, auquel succèderont d’autres anecdotes toutes aussi édifiantes, qu’elle doit son ticket d’entrée dans l’arène médiatique, la seule qui vaille un combat, selon sa hiérarchie des valeurs. Il lui offrira tous les coins de la lucarne, lui ouvrira tous les micros, lui vaudra de parapher tous les contrats d’édition qu’elle considèrera siens. Sans protestation, ou si peu, elle sévira partout. Tant que personne n’aura le courage de lui opposer la contradiction nécessaire que ses attaques, ses formules à l’emportent pièce, ses réquisitoires outranciers prononcés sans appel auraient du lui valoir, le jeu s’éternisera. Elle désignera nommément les ennemi-e-s, idiot-e-s utiles, ou fascistes verts, pointant un doigt rageur vers celles et ceux qui prétendraient contredire ses verdicts et contrecarrer son dessein vengeur. Ascension fulgurante, accomplie aux dépens de la pluralité d’opinion et du débat contradictoire et accessoirement, en écrasant du talon ce qui à ses yeux n’est qu’une vermine rentable. Une guerrière équipée par d’indignes intrigants qui ferment les yeux sur le business profitable dont elle est seule bénéficiaire et s’emploient à convaincre quelques crédules qu’elle défend leurs valeurs et sauve leur projet de civilisation. Elle aurait du rester une actrice mineure si la scène politique n’avait pas renoncé à tous ses principes, et l’avait rappelée à la mesure et à la vraisemblance autant que nécessaire. Que nenni. Elle est devenue la nouvelle pucelle qui défend la France, et plus si affinités, contre tout ce qui la menace. La voici sûre de sa place, plein écran, et de son droit, pourvu qu’il soit outrageusement maquillé par l’excès du propos et l’abus de langage. Jusqu’à cette ahurissante démonstration de son culot et de sa mauvaise foi, lorsque sur le plateau d’une chaine parlementaire publique, elle affirma face caméra et sans susciter la moindre objection de la part de l’animateur ou des autres invités, qu’une femme portant la burqa en France mérite le même niveau de réprobation et de sanction qu’une personne vêtue des oripeaux du ku-klux-klan aux États-Unis. Face à l’infamie de cette mise en circulation iconique, que reste-il à penser de femmes intégralement voilées qui depuis un an arpentent les rues au Yémen, occupent les places de Bahrein, pour leurs droits ?

À ce moment précis, la quintessence d’un discours de haine vient d’être livrée en toute impunité, l’outrance le disputant à l’arrogance, elle laisse sans voix, elle réduit à néant toute capacité de riposte, de protestation, de dénonciation de l’aberration qu’elle vient de prononcer. Vainqueur par KO. C’est comme ça qu’elle s’y prend, parce qu’elle le vaut bien… et que tout le monde laisse faire.

Car personne, ou presque, ne pense à lui dire que son martellement compulsif sonne fort juste aux oreilles des tenants et sympathisants de l’extrême droite et achève de désensibiliser les esprits jusqu’alors accessibles à une certaine honnêteté politique ou une humanité minimale. Ni à lui rendre ce qui lui appartient : l'imposition d’un double standard de désignation des individus en fonction de leur ethnicité et d’une double assignation qui condamne à l’échec les basanés réduits à leur apparence. Ni à noter cet étrange air de famille entre elle et ses prétendus adversaires de l’extrême droite. Ni à lui retourner l’argument des alliés objectifs de l’islamisme radical. Ce qu’elle est, et ce depuis longtemps : elle sert les tenants les plus extrêmes et les plus entreprenants des mouvements islamistes de part le monde musulman. Elle leur fournit les arguments et les éléments de langage sur la haine que l’occident nourrirait contre les sociétés musulmanes. Trop heureux de pouvoir la citer dans le texte ou de reprendre ses arguments en les présentant comme un mal endémique, la fraction extrême d'un islam prenant en otage ses fidèles la remercient in petto de se voir simplifier la tâche. Elle mâche le travail d’exacerbation des émotions, de refus voire du rejet de l’altérité dite occidentale, de la part de segments, loin d’être majoritaires, de ces sociétés longtemps plongées dans l’oppression, la pauvreté et le désarroi, aujourd’hui en quête de transformations radicales encore balbutiantes.

Jusqu’à un livre, mal venu et déplacé au dire des relais d’opinion, qui a révélé l’imposture et mis des mots sur ce qui ne devait pas être formulé : sa trahison de la gauche dont elle a défiguré le visage par un rictus réactionnaire. Entre homonationalisme, blanchiment  des bons petits soldats de sa croisade nouvelle mode et rétraction identitaire, les dommages sont considérables.

Jusqu’à ce Y’a bon award décerné avec d’autres membres du jury du prix éponyme, à l’invitation des Indivibles, une association qu’il faudrait inventer si elles n’existait pas, auquel sa menace de plainte donne tout son sens et en atteste l’opportunité.

Jusqu’à ce chahut rythmé de « Burqa, blah, blah », rituel admis de longue date comme expression de la controverse, à l’Université Libre de Bruxelles, durant une de ses conférences. Elle venait y présenter son nouveau plan com’, tendance, consensuel, celui qui lui devrait lui permettre de prendre ses distances avec l’invective islamophobe quelque peu éventée qui l’a propulsée si haut et a été sa marque de fabrique durant des années de complaisance médiatique et politique. Sa trouvaille vaut le détour : le front national relooké en bleu marine est voué à rester ce qu’il est. Cette nouvelle tentative pour étendre son fonds de commerce a fait voici quelques jours un dommage collatéral : un jeune universitaire belge a été suspendu de son poste. Face à l’outrance, il avait considéré que seule une outrance tout aussi performative était de mise. Ce fut la fois de trop. Elle peut s’en féliciter et l’accrocher à son mur de trophées.

Reste à comprendre comment une telle capacité de nuisance n’a pas encore rencontré une résistance déterminée, décisive, définitive. Je fais le pari, de Pascal ?, qu’elle se trouve en gestation dans le changement annoncé. Il importe de le réaliser pour la gauche et au-delà. Pour que cesse le brouhaha anti-musulman, anti-tout, anti-nous. Pour qu’enfin, le passage vers l’essentiel, nos vies à vivre, ne soit plus obstrué par de fausses alternatives et de fallacieuses divisions. Pour que la lutte contre les injustices et le racisme qu’elles entretiennent devienne un objectif impérieux, le seul.

Plutôt que de diviser et de soustraire, comme ces entrepreneurs de morale l’ont trop longtemps pratiqué impunément et à leur seul bénéfice, le bon gouvernement repose sur l’addition des énergies et la multiplication des intelligences pour ne plus avoir à céder à l’intimidation et à l’impuissance.

La grande vertu du ménage de printemps est d’ouvrir des horizons jusqu’alors bouchés par la routine des choses telle qu’elles vont. Contre l’obstruction et l’empilement, de nouveaux agencements deviennent possibles, des assemblées jusqu’alors impensables s’imposent dans toute leur impérieuse nécessité, des transformations s’opèrent sans douleur et sans regret. De vains colifichets politiques sont enfin vu pour ce qu’ils sont : un leurre, un alibi. Leur abandon dispense d’une perte de temps et d’énergie, détourne d’un dangereux divertissement. Ce ménage ne va pas non plus sans allègements. On jette ce qui n’a plus d’usage, on recycle ce qui est obsolète, on donne ce qui pourrait être utile à d’autres. Reste à savoir laquelle de ces trois techniques sera la plus appropriée aux surplus mis de côté au fil du grand ménage qui s’annonce. Bien d’autres y apporteront leur touche. Soyons fous, croyons-y, fort. Forts de toute notre vigilance.

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