Issu-e-s de... ou pas!

« La France s’ennuie » pouvait-on lire dans un journal du soir à quelques jours du déclenchement des grèves étudiantes en 1968. C’est ce même constat qui flottait dans l’air de la récente campagne présidentielle et ses suites. Relayé sans relâche, il dénotait une erreur d’appréciation, comme si ses portes-voix avaient malencontreusement projeté leur ennui sur l’humeur d’électeurs-trices requis par les nuages accumulés au-dessus de la zone euro. Auraient-ils confondu leur routine et celle, bien éloignée, des habitants de la France. Impatient-e-s, agacé-e-s, préoccupé-e-s, déçu-e-s, sans doute l’étaient-ils et elles, notamment par le fait de voir trop souvent leurs soucis mal traduits par des commentateurs habitués à parler entre eux, sinon d’eux-mêmes. Les rares étincelles éclairant la situation restèrent l’exception, et cela jusqu’au soir de la victoire de la gauche, jusqu’au cœur de la Bastille et dans ses antennes de proximité de la banlieue populaire. Et au-delà. Arpentages. Loin des conversations sans qualité de ces derniers jours.

Première erreur d’appréciation au soir du second tour : le sens de la pluralité des drapeaux sur la place de la Bastille. Aux côtés du drapeau tricolore, flottent les drapeaux de mouvements syndicaux, d’autres partis de gauche engagés dans la campagne, d’autres pays liés par l’histoire ou par un présent commun à la France, de militants ou de sympathisants de luttes en cours dans le pourtour méditerranéen, en quête d’un État, en attente d’une véritable démocratie. Certains emblèmes désignent autant de pays dont les manifestants possèdent (ou voudraient posséder) la nationalité et, parfois, la partagent, sans ambiguïté ni état d’âme, avec leur citoyenneté française. Voir tous ces drapeaux flotter côte à côte, oscillant au rythme des acclamations tantôt adressées au spectacle, tantôt saluant la brève apparition de tel ou tel artisanE de la victoire, témoigne d’un événement polysémique. La joie de retrouvailles résonne après une décennie de division et d’attisement de la suspicion et la haine. Cette victoire offre une inspiration et une stimulation pour d’autres luttes déjà engagées au sud pour exister politiquement.

Venus tous ensemble du défilé du 1er mai, dont l’interminable cortège offrait la mesure exacte de l’humeur combative et solidaire des manifestants, vers une Bastille emblématique, ces drapeaux étaient le signe que la France accueille toujours des citoyens du monde. Ils viennent d’horizons divers et communs, convergents, vibrants et, pour certains d’entres eux, en lutte pour leur liberté et leurs droits. Pas de quoi s’émouvoir, sinon pour le meilleur, ni de voir là quelque volonté de ternir l’instant et son lustre, de parasiter le puissant message d’espoir et de fierté que tout le monde partage. Au contraire, leur présence marque l’adhésion à l’esprit de rencontre qui souffle là, enfin. Ces bannières mêlées témoignent d’attachements qui ne sont pas contraires mais complémentaires, de continuités transnationales qui se proclament avec des traits d’union. Elles se tutoient, dialoguent en tête à tête ou en formation élargie. Elles reconnaissent l’exemple tricolore et le prolongent par d’autres combinaisons chromatiques qui conjuguent les mêmes mots d’ordre : liberté, égalité, solidarité... Elles témoignent d’intimités culturelles et mémorielles qui ne sont plus douloureuses que pour des chefs d’états ombrageux bloqués quelque part dans un espace-temps révolu.

C’est une image à laquelle se sont déjà acclimatés ceux qui la font vivre, tant elle est désormais installée pour le meilleur dans le paysage français : celle d’un pays fait des multiplicités que son passé et son présent tissent ensemble, ayant tout à gagner à les voir enfin, à la sortie du brouillard qui a enfumé tout le monde et fait prospéré le racisme. Ce même brouillard continue cependant à entretenir une vision stéréotypée des électeurs, deuxième erreur d’appréciation.

C’est sans doute ces vagues de drapeaux mêlés à la Bastille qui flottaient dans la tête de ce couple de cousins retraités revus après tant d’années dans une petite cité située au pied du bâtiment de l’Illustration. Ce n’est pas la moindre des ironies que de voir ce temple où furent imprimés les articles glorifiant ardemment la mission civilisatrice dans les colonies veiller désormais, du haut de sa tour incluse dans l’enceinte d’un campus universitaire, sur la vie sans relief de tant d’immigrés venus s’installer là voici des décennies. Immigrés, immigrés, c’est vite dit. C’est bien ainsi qu’il me semblait connaître mes cousins, Algériens titulaires d’une « carte de résidence privilégiée », jusqu’à ce que ma question sur leur participation aux récentes élections législatives algériennes et leur prochaine possibilité de voter aux municipales donne lieu à un quiproquo. Ils me répondent qu’ils ont bien sûr voté, à chaque fois. Ah bon, à chaque fois ? À quel consulat ? À celui de Bobigny, mais avant, ajoutent-ils, « on est allé voter Hollande ». Je crois avoir mal compris… « Hollande ? Vous êtes pour Hollande ou vous avez voté Hollande ? La réponse de ma cousine, évidente : « Oui, on a les papiers, donc on vote. Alors on a voté Hollande, deux fois ». Glissant sur l’étape réintégration, une évidence pour eux, ils parlent laconiquement de leur bi-nationalité et de leur double vie d’électeurs, pour le meilleur, en tout cas ici. Ils sont très contents qu’il ait gagné, précisent-ils en arabe pour conclure cet épisode.

Ces deux contresens entretenus par les cohortes commentatrices sont résumés dans l’usage inflationniste du mot « issu ». Appliqué aussi bien à l’agriculture biologique qu’à l’adaptation d’un roman au cinéma, ou fort commode pour désigné le pédigrée d’une célébrité, ce petit mot a réussi son OPA sur les esprits en mal de qualificatif confortable tant il claque bien aux oreilles par sa brièveté et son inconsistance. Fort de cette faiblesse, il trace cependant une claire ligne de démarcation suffisamment étanche pour qu’il ne soit pas possible de devenir un transfuge une fois ainsi étiqueté. Il colle à la peau des porteurs de ces drapeaux vécus comme des intrus : « issus d’où ? ». Il y a désormais les « issus » et les autres. À cette aune, ces derniers ont précisément pour caractéristique de ne pas être autre mais d’incarner le « même » : les autochtones. Comme tant d’autres assignés à le demeurer, mes cousins sont « issus de ». En l’occurrence ils sont « Français issus de l’immigration » pour ne pas dire français-nés-français-musulmans dans un département de l’ancien empire colonial : l’Algérie. Mais il est vraisemblable qu’ils continueront, sauf face à la police des frontières, d’être pris pour ce qu’ils ne sont plus : des immigrés.

Comme ces jeunes « issus » soit des quartiers, soit de l’immigration, soit des deux. Lire : jeunes hommes et femmes stigmatisé-e-s et démuni-e-s en raison de discriminations cumulées, de sexe, de race, de religion, de patronyme, d’accoutrement, d’origine, d’état civil, de résidence.

Comme les femmes « issues d’ailleurs ». Lire : venues, souvent contraintes et en d’interminables périples dignes d’une Ulysse moderne et un tantinet queer, des périphéries de l’économie mondialisée, souvent anciennes colonies, pour occuper au centre des emplois périphériques, souvent au noir, qui leur vaudront l’exploitation entre femmes promise par le care.

Ou encore les ministres récemment nommé-e-s « issu-e-s » de la diversité, de l’outre-mer ou, encore ce classique, de l’immigration. Lire : ayant des appartenances, des saillances identitaires, des biographies remixées pour prendre place sous les ors de la république aveugle aux différences importunes.

Ou les pas-encore-nommé-e-s ou pas-nommables membres des cabinets ministériels, « issu-e-s de la diversité visible » (sic). Là, on se perd en conjecture afin de savoir de quelle étoffe ces précieuses recrues peuvent bien être faites, pour mériter une telle étiquette qui les distingue d’une diversité qui elle serait « invisible », une image aussi énigmatique qu’instructive sur l’état d’esprit troublé et indécis qui règne dans les hautes sphères du pouvoir.

Car ce qu’aucune de ces appellations très contrôlées n’ose dire, tient en quelques mots : l’hybridation des parcours, la pluralité des attachements et des appartenances. L’impureté revendiquée de ces mondes partagés dont les occupants se nourrissent, participent pour l’enrichir. Ainsi rhabillés de prêt par les costumiers de la bienséance républicaine, ces habitants participent déjà de plusieurs mondes, minoritaires et majoritaires. Ils sont attaché-e-s à de multiples identités sans y être réductibles, en inventent d’autres sans crier gare, appartiennent à autant de sphères que l’on a de vies, sans qu’elles soient pour autant clandestines ou déloyales. Par paresse intellectuelle ou par soumission au format limité du nombre de signes (règle à laquelle je déroge), le choix du petit mot prévaut, comme s’il clarifiait le statut des métèques cooptés. Pourtant, c’est le flou qui prévaut pour les « issu-e-s de », les quelques rescapés, les survivants, sauvés du réduit d’où ils-elles sont issu-e-s. Encadrer, avoir à l’œil sans qualifier précisément, c’est à cela que sert ce mot valise. Rappeler à un passé sans gloire qui fait triompher sans éclat, c’est à cela que sert l’étiquette « issu ». Pour ces exfiltrés d’un monde sans qualité, seul le lien au sauveur-sauveteur confère une existence toute relative. Autant d’appellations contrôlées qui trahissent la mise sous contrôle, voire sous tutelle. Autant d’euphémisations qui effacent les reliefs, rabotent les rugosités, corrodent les aspérités. Autant de preuves d’une frilosité à appeler les gens par et avec ce qu’ils sont sans chercher à phagocyter ce qui pourrait chez eux, sur eux être indigeste. Autant de rappels à l’évidence d’un inconfort à nommer la pluralisation d’une société multiculturelle, multiconfessionnelle, multilingue et à explorer ses variations, en suivre les replis dans ce qu’elles contribuent à bâtir de remarquable. Bref, voici un hochet verbal propre à divertir de l’essentiel : le régime d’oppression bien réel, et fort ingénieux devenu le lot commun des « issu-e-s de », celui de concessions faites à des rescapé-e-s.

C’est fou ce qu’un mot de quatre lettres, qui ne vaut rien au scrabble et figurerait sans éclat dans une grille de mots croisés, peut, par la magie de l’escamotage qu’il opère, réussir dans la vie politique et médiatique. Ayant en commun de vouloir faire court (nombre de signes oblige) et de simplifier à l’extrême, ces deux corporations ont cédé à la courte vue et à la réduction au plus petit dénominateur commun. Ce mot fait des miracles dans l’expression politique vernaculaire : il permet d’effacer les passifs d’une histoire blessée, les identités trop vivantes, les vies qui n’auraient pas été suffisamment passées au crible avant d’être autorisées à entrer sur le territoire nationale et surtout, dans la mythologie républicaine. Enfin, il ampute ses destinataires de leur généalogie familiale, de leur mémoire intime et collective, d’un passé vivant propre à fabriquer un avenir tenable. Pas descendants, pas héritiers, pas enfants, ils sont devenus un ectoplasme informe et malléable. Sans lien, sans continuité/discontinuité, sans capacité à se penser avec et donc à agir sur, ceux-celles que cette expression dé-nomme sont réduits à l’impuissance par la désactivation. À peine une icône, soumise au bon vouloir des faiseurs de miraculé-e-s.

Expulsés de leur vie, comme ils semblent l’avoir été du ventre de leur mère, ils et elles sont sommés de rejoindre la société majoritaire tout en étant empêchés de choisir comment par le maintien même de l’étiquette : « issu de ». Celle-ci voulant dire sans point d’ancrage possible ni destination tangible. Certes les « issu-e-s de » sont promis à l’égalité mais toujours avec un léger décalage, une pointe d’altération, un zeste de limitation, un bémol, en bref une égalité sous condition, différée et minorée.

Ce participe passé adjectivé connote l’idée d’une évasion, d’un sauvetage, suite à un surgissement de nulle part, du néant que serait l’ailleurs : ce ventre d’une femme immigrée ou ultramarine qui met au monde, sans modération disent certains ; ce quartier disqualifié et marginalisé que les gens habitent autant qu’ils en sont habités ; cette vie qui, selon les critères dominants, n’est pas bonne à vivre et qu’il faut se résoudre à échanger, souvent au prix fort, contre celle conforme qui rassure le plus grand nombre. L’altérité se réduit ainsi comme peau de chagrin au profit d’une seule alternative. Pour les « happy few » troquer contre « une vie de malheur », une réussite de surface, toute de superficialité et de frivolité, ne posant pas les questions qui fâchent et ne revendiquant pas les privilèges réservés pour les abolir une seconde fois. Pour l’immense foule anonymes des « issus », reste à trainer ce fatum comme un boulet jusqu’à ce que peut-être, ils en soient sauvés, débarrassés, lavés par la grâce de la substitution d’un singulier distinctif, les extrayant du pluriel de l’indistinction. Tout le charme, et la violence, de ce terme réside dans sa réversibilité. C’est le nom que l’on donne aux rescapés, aux survivants d’un monde englouti ou détruit, à celles et ceux que des anges tutélaires ou des tuteurs désignés ont arrachés à un destin contraire, dont ils n’auront de cesse de devenir les obligés éperdus de reconnaissance.

Serait-ce là le nom de code de la providence, de l’État providence, la démocratie providentielle ? Tout juste bonne à sauver ce qui peut l’être, et ainsi signifier qu’il y en a qui, à toujours rester bloqués à la case « issu », n’arriveront nulle part.

Ce que ce mot résume, c’est l’échec individuel toujours déjà là, comme le vers dans le fruit, activé par sa simple invocation du mot d’ordre d’intégration. Devoir en passer par là, c’est être déjà voué à ne pas y parvenir, le déficit étant le propre de la doctrine d’intégration. Les « issu-e-s de » en sont les candidats idéaux et exclusifs, rarement victorieux, toujours sursitaires. Être pris dans les filets de cette injonction paradoxale condamne à ne plus s’appartenir. Être soustrait à un ailleurs menaçant tout en demeurant hors de soi. Pourtant, la simple révision de ce répertoire politique elliptique et nocif pourrait en venir à bout, en rétablissant la profusion des termes dans lesquelles ces participants inattendus et durable de la vie française se disent et se désignent. Il suffit maintenant de les mettre en circulation. Car il est temps que ces mots sortent de la contrebande dans laquelle ils sont maintenus pour être légalisés. Pour le plus grand bien de notre cité politique.

C’est aux invités triés sur le volet de la dernière cérémonie commémorant l’abolition de l’esclavage qu’il fut donné d’en vivre un savoureux échantillon. Le torrent poétique qui s’est abattu sur les participants ne laissait aucune place à l’eau tiède des appellations aseptisées. En invitant sous ce kiosque, entouré d’un cordon d’officiers de sécurité et d’huissiers en grande tenue, requis par la présence du président nouvellement élu, la prose chavirée et hérissée de Césaire, Fanon, Glissant et Chamoiseau, les instigateurs de ce théâtre d’ombre postcolonial, ont offert à un auditoire coloré, basané et ému, les horizons alternatifs dans lesquels ils se reconnaissent sans mal. Il n’y avait que les hexagonaux mal acclimatés au tumulte de ce verbe sans laisse pour s’inquiéter de ce qui bruissait là-dessous. Le comble de l’ironie, involontairement entretenue par des organisateurs trop attentifs au protocole, fut de séparer les deux catégories de convives pourtant exposés à la même prose, selon qu’ils étaient autorisés à serrer ou pas la main de l’insigne invité, en tendant une chaine en plastique blanc de part en part du périmètre du jardin du Luxembourg privatisé pour l’occasion. Se pourrait-il que cette chaine courait, comme une maladroite réminiscence d’un passé esclavagiste révolu, entre les « issu-e-s de » et les vrais français, blancs ou pas, dignes de tous les égards et dépositaires de privilèges certes indus, mais pour l’heure incontestés ? En brisant de nouveau cette chaine de pacotille, se peut-il qu’enfin cette appellation d’origine contrôlée disparaisse pour laisser place à toutes les singulières existences qui conjuguent déjà la France de demain ?

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