Lincoln... Unchained?

[…] to be given dominion over another is a hard thing ;to wrest dominion over another is a wrong thing ;to give dominion of yourself to another is a wicked thing.Toni Morrison, A Mercy.

[…] to be given dominion over another is a hard thing ;

to wrest dominion over another is a wrong thing ;

to give dominion of yourself to another is a wicked thing.

Toni Morrison, A Mercy.

 

Ainsi se clôt le livre Un Don, sur cette adresse d’une mère esclave à sa fille Florens, libérée par sa clairvoyance, devenue une femme enchainée par l’amour qui la consume pour un forgeron noir libre dans l’Amérique coloniale du XVIIème siècle. Elle résonne comme un fil conducteur, grésille comme un filament électrique, entre les deux mots de ce titre, télescopés pour inviter à prendre ses distances avec l’air du temps hollywoodien, tour à tour frileux ou ébouriffant.

Si l’on doit aux deux films auquel ce titre fait allusion, une leçon de chose presque immédiatement applicable, elle n’est pas celle que l’on croit. Pour l’un, il s’agit de la salutaire remise à la mode de la couverture sur le dos en guise de chauffage ambulant qui ne quitte presque pas Abraham Lincoln, prescripteur tendance s’il en fut : en ces temps frisquets, il est bon de rappeler que ça coûte moins cher de rajouter une couche que d’augmenter le thermostat. Quant à l’autre, grâce à cette ironique trouvaille du nom à particule de la femme esclave germanophone, Broomhilda von Shaft, dans lequel le « broom » ne doit pas nous fourvoyer du côté du balai des sorciers d’un blockbuster enfin remisé au placard, il suffit de suivre l’inspiration de King Schultz. Au passage, ce king sonne comme une allusion à un Martin Luther King trahit de bout en bout par le recours à la violence que le dentiste éponyme prône sans hésitation. Grâce à son récit du mythe de Brünnhilde, il nous donne envie de découvrir ou de tenter de découvrir la Tétralogie de Wagner qui, quelle heureuse coïncidence, est à l’affiche de l’Opéra de Paris ces prochaines semaines. Tenter en effet, car la politique de vente des billets de notre opéra subventionné est telle qu’à moins d’y consacrer tout son temps, beaucoup de son argent et de ses capacités d’anticipation et de prévoyance, usuellement requises par d’autres enjeux plus vitaux, comme conserver son emploi, assurer sa retraite, suivre la scolarité de ses enfants, ou s’offrir le luxe trop rare d’exister sans crainte, cette tentative est vouée à l’échec par l’élitisme et l’entre soi qui commandent l’accès au Ring, ledit anneau, de feu dans la légende, délimitant le cercle très fermé de notre vie culturelle, où règnent ses membres réfractaires à toute ouverture. Face à cette inertie, nous voici sommés de choisir entre être cinéphile et mélomane. À moins que par cet excursus du côté d’un monument ô combien controversé, Wagner, Tarantino nous épargne de trancher dans le vif, alors qu’inexorablement le budget culture des plus démunis fond comme la calotte glaciaire. Pour toute ces bonnes raisons, au lieu de chercher à forcer les portes sous surveillance classsiste de l’opéra, allez plutôt voir le western spaghetti revu à la sauce Siegfried touillée par la blackploitation : c’est moins épuisant, plus modique et pour sûr, jubilatoire.

Mais je m’égare. Aucun de ces films ne prétend résoudre nos problèmes de changement climatique ou d’inégalités culturelles persistantes. Ils s’attellent à un autre climat et à d’autres inégalités, bien plus tragiques, tissés par la prose somptueuse et criblée de violence sourde de Toni Morrison.

Il a déjà été beaucoup dit et écrit sur ces deux productions considérables. Les polémiques sur le mot nigger entendu dans l’un et l’autre film, et pour cause : comment l’éviter dès lors qu’il traduit et consacre la mise en ordre du monde esclavagiste. Que Spike Lee se pose en héritier respectueux d’une mémoire d’esclaves mal nommés, contre un Tarantino, dont le mauvais esprit garantit qu’il est bien mal blanchi, n’est pas sans saveur. Voici un indice tangible que le post-racial, célébré au lendemain de l’élection de Barack Obama, est une fable. La polarité et les tensions raciales sont bien toujours là, et si elles prennent la forme anecdotique d’une querelle de mots entre cinéastes, elles revêtent des formes bien matérielles, socialement insupportables, dans la société étatsunienne en général, et bien au-delà. Il reste que Tarantino est le mauvais objet de cette indignation, car le genre qu’il laboure et malmène dans sa pratique cinématographique le lave en grande partie du soupçon d’une volonté hégémonique d’humilier les opprimés du système esclavagiste en en parlant mal pour les avilir aux yeux de leurs descendants. De film en film, il enchevêtre une reprise des grands récits pour refaire le monde et changer le verdict de l’histoire, grande et petite, avec une échappée échevelée vers la violence comme motif récurrent et explicite de l’esprit du temps qu’il ausculte et dissèque, sans filet. Et si Spike Lee avait fait le même reproche à Steven Spielberg ? Car ses dialogues entre parlementaires égrainés tout au long de la saga lincolnienne ne sont pas expurgés du vilain mot. Quelle tournure cette polémique là aurait-elle prise ? Inspiré d’une histoire estampillée par une historienne irréprochable, se voulant fidèle au verbatim des débats conservés précieusement dans les bibliothèques commémoratives, le film ne pouvait pas éviter le N… word, comme disent les âmes sensibles. Et puis le réalisateur est un membre incontesté du panthéon cinématographique étatsunien ; de là à l’attaquer, il n’y a qu’un pas que notre Spike Lee s’est bien gardé de franchir.

Il faut bien admettre qu’entendre ce mot si puissant résonner dans ces deux films constitue un de leur grand apport, du moins pour un public français. Plus que tout moralisme affadi, il claque d’une charge sémantique et politique qui jaillit à tout bout de champ, des conversations privées aux dialogues de la série The Wire, ou d’un Pulp Fiction devenu culte. Il y alterne avec l’autre gros mot, pilier de la langue vivante populaire américaine, dont il importe de capter toutes les nuances, inaudibles au commun des mortels trop polis : le F… word : fuck.

Ces histoires de gros mot ne sont pas sans importance. Elles ressurgissent constamment dans les discours public, comme lors de cette émission si rosy et girly d’Oprah Winfrey, qui reprochant, toute effarouchée, à l’acteur Don Cheadle, afro-britannique qui a sans doute biberonné la littérature radicale sur son histoire, d’utiliser nigger, s’est vue rétorquer avec aplomb qu’il n’y voyait pas malice. Bien au contraire, il renforçait les liens, notamment avec ses frères noirs américains, dès lors qu’il manifestait la solidarité et l’entre soi, en ôtant de la bouche des blancs la marque de leur haine et le sceau de leur suprématie. Pour la rassurer, il a alors proposé une torsion ironique du mot, devenu ligger ou sigger, ou tout autre variation qui soulagerait d’un poids son hôte et alimenterait une langue secrète indéchiffrable par les non-initiés. L’examen de la radicalité noire anglophone est loin d’être épuisé : entre race, genre et classe, il reste quelques chapitres à écrire, en n'omettant pas d'explorer la situation française.

En attendant, l’heure est à l’unanimisme du portrait aseptisé du grand président sous l’égide duquel tous se rejoue périodiquement. Cadeau d’un Spielberg assagi à une Amérique aveugle sur ses travers, son film assurera de bons et loyaux services. Mais pour faire oublier quelle faute politique, quel abandon historique ? La docile génuflexion devant le père fondateur de la modernité démocratique étatsunienne ne convainc pas. Même si l’intrusion dans son intimité, pantoufles comprises, prétend nous en restituer les aspérités et l’humanité, Lincoln semble engoncé dans son costume de sauveur de l’union. Il doit sa résurrection à Daniel Day Lewis, certes habité par le grand homme, mais surtout par les travers d’une Amérique dont il a tracé les convulsions de rôle en rôle. Il est pris dans un halo de religiosité, flanqué d’une femme anéantie par le chagrin de la mort d’un enfant, commodément présentée sous un jour hystérique que compense à peine un sens politique aigue. Elle incarne la mémoire de leur périple de culs terreux que rien ne destinait à la Maison Blanche, ainsi sauvée de justesse par l’interprétation de Sally Field. Ces à-côtés, domestiques et militaires, semblent servir à le détacher des esclaves réduits à n’être que des figurants ravis devant leur sauveur, alors qu’ils lui ont pourtant valu son moment et inspiré le script de son héroïsation. Une question émerge de la contemplation cinématographique de l’histoire en train de se faire : qu’aurait-il été, à cette heure la plus sombre de la guerre civile, sans l’enjeu de l’abolition de l’esclavage et les précurseurs et inspirateurs de la désobéissance ? L’élection de Lincoln anti-esclavagiste affiché fut une cause majeure du déclenchement de cette guerre. Mais le cheminement vers le 13ème amendement n’aurait pas été le même, ni même possible, s’il n’avait pas écouté Frederik Douglass, l’affranchi en marche vers l’abolition, et entendu ce que le discours de John Brown, dont on décèle le souffle dans celui d’Obama à Philadelphie, et plus encore ses actes exigeaient d’un président voulant ré-unir ce qui ne l’était plus.

L’hagiographie enfin disponible en HD et en Dolby contre les pieds de nez de la BO jubilatoire d’un film qui n’en est plus à un anachronisme et une invraisemblance près et possède une page wikipedia déjà très bavarde, sont autant de signes des temps.

Voilà entre quoi il faut choisir, ou refuser de choisir. On pourrait d’ailleurs y ajouter un autre film, tout aussi problématique, « Zero Dark Thirty », mais ne chargeons pas la barque et ne faisons pas si ardemment la fortune de l’industrie hollywodienne… (voir http://www.nytimes.com/2013/02/14/movies/awardsseason/screenwriting-lincoln-argo-and-zero-dark-thirty.html). À ce propos, je ferai juste mention d’une certaine gêne qui m’avait saisie lorsqu’écoutant le discours chargé d’émotion (comme il se doit) de Kathryn Bigelow pour l’oscar attribué à son précédent film, damnant ainsi le pion à son monumental ex-mari en compétition avec « Avatar », je l’entendis à deux reprises adresser de fervents remerciements aux soldat étatsuniens en Irak auxquels elle dédia son trophée. Pourquoi alors cette insistante effusion, entre gratitude et salut au drapeau hors de propos ? Intéressant d’y repenser en regardant son nouvel opus toujours à l’affut d’une défense et illustration de la sauvegarde de l’union sur de lointains et hostiles théâtres d’opération.

En somme, ce qui affaiblit le récit de l’un, tenu d’être loyal et de rendre disponible le héros universalisable, fortifie la fable de l’autre, tissée d’invraisemblances, jonchée de corps fracturés et de scènes truculentes qui n’a cure de la véracité des faits.

Les audaces visuelles d’une esthétique du sang versé, arrosant, délavant, repeignant, teintant, s’épanchent jusqu’à l’overdose en un liquide signant l’impossible rédemption d’une nation marquée par la faute originelle de la réduction à l’esclavage des africains et l’extermination des amérindiens. C’est là d’ailleurs que le profil de Daniel Day Lewis, l’interprète habité de Lincoln rejoint les torrents de sang versés, les corps dépecés tant par la guerre civile que par le balancement entre exploitation effrénée et jeux inhumains d’un sudisme tout à sa jouissance. Il n’est pas non plus très recommandable, cet acteur, et il pourrait bien finir dans un film de Tarantino. À supposer que cela soit encore une façon suprême de s’encanailler. Mais, en réalité, il n’a pas besoin de cela pour attester de son mauvais esprit ou de sa clairvoyance d’acteur : son rôle dans There will be blood illustre sa capacité à fouailler dans les plaies les plus béantes de l’Amérique maudite. La violence, qui sourd en ce personnage avide de faire fortune pour mieux s’arracher au monde de rapaces dont il participe, prêts à tout pour la poursuite de leur bonheur, surtout s’il fait le malheur des autres, et ne cesse de gonfler jusqu’à le submerger se résume à cette réplique qui fait écho à une autre, proférée par un Lincoln mettant fin aux illusions du général sudiste venu en vain négocier. Devenu misanthrope et meurtrier de son dernier ennemi, l’un répond au majordome demandant s’il peut débarrasser son repas derrière lequel git un cadavre : « I’m done », pendant que le grand homme assène d’un ton implacable à son interlocuteur : « Slavery, it’s done ». Dans cette fin de non recevoir, cette fin tout court, qu’est-ce qui du magna du pétrole démesuré subsiste dans l’esprit de l’acteur lorsqu’il joue le président qui, une fois achevé le sale boulot de la corruption et de la réduction des idéaux à une réalité viable, s’achemine vers sa mort violente ? Une mort qui rend inéluctable les désillusions de l’après émancipation. Peu importe, après tout. Mais c’est à ces réminiscences que se pèse la puissance d’un jeu d’acteur. Et que se mesurent les giclées de sang dont il faut éclabousser les murs de la grande maison du sud pour en laver les crimes sur lesquels elle s’érige.

Inutile d’en rajouter ?

Sinon pour le temps d’un intermède, libérer Lincoln de ses chaînes panégyriques et le rendre aux contingences qui, au-delà de sa valeur personnelle, l’ont fait. Hiver 2009, en arrêt devant la vitrine de la librairie de Cambridge, Harvard Bookstore, une institution fragilisée par la vente en ligne qui s’efforce pourtant de faire bonne figure. Deux portraits d’hommes en habit sombre, à la pose raide et à la mine très sérieuse, Lincoln et Darwin, y trônent sous le signe de la sobriété en noir et blanc. Ils sont affublés de chapeaux pointus aux couleurs claquantes et disparaissent sous les serpentins d’une fête fictive. La librairie rappelle que ces deux grands hommes sont célébrés ensemble, parce qu’ils sont nés le même jour, le 12 février 1809, l’un dans le Kentucky et l’autre à Shrewsbury en Angleterre. On fête leur bicentenaire.

Des rencontres et présentations de livres tout juste publiés prévoient de rappeler l’influence de l’un et l’autre, de l’un sur l’autre, alors que les préparatifs de l’investiture du premier président noir américain battent leur plein, donnant raison, et tort, à l’un comme à l’autre. On peut, moyennant un droit d’entrer, y écouter Henry Louis Gates Jr, Skip pour les intimes, parlant de deux livres parus ensemble. Dans l’un, il est question de Lincoln, avec la ferveur toute en distance feutrée, d’un héritier de la cause abolitionniste, et de bien d’autres choses encore, notamment de son relatif dédain sinon sa méfiance à l’égard des noirs qu’il se résout à libérer de l’esclavage. L’air de ne pas y toucher, il cause aussi de l’autre, Darwin, lorsqu’il détaille dans le second livre sa mise à disposition des africains-américains d’une généalogie assurée par la force de frappe de la technologie génétique de l’église mormone. Avec la verve et le brio propre aux descendants d’esclaves devenus des universitaires reconnus, qui n’entendent plus laisser personne parler, et écrire, à leur place, quel que soit le sujet, il est pleinement à son affaire. Il inscrit dans l’actualité le héros de la nation alors que bientôt le président noir affirmera combien le président abolitionniste fut pour lui une source d’inspiration. Il omet un rappel utile des intrigues de ladite Église du Saint des Derniers Jours quelques mois auparavant, n’hésitant pas à arroser de plusieurs dizaine de millions de dollars tous les groupes de pression accessibles à leur argument Gay-unfriendly afin de faire passer la proposition abolissant le mariage entre personnes de même sexe en Californie. Pourquoi aurait-il pu faire ce rappel ? Parce que l’arbre du racisme cachant la forêt de l’homophobie, ce fut le vote noir en Californie qui fut tenu pour seul responsable du passage de cette proposition. Accréditant au passage l’idée bien confortable que les noirs, hommes plus encore que femmes, sont plus enclins à l’homophobie que les blancs. Un reste d’infériorité, à les en croire. Une rengaine en tout cas qui en rappelle d’autres, serinées de ce côté-ci de l’Atlantique… Mais revenons à nos grands hommes.

Ce hasard des naissances et des festivités d’un bicentenaire n’en est pas un. Si l’on considère les détournements de la théorie darwinienne, proportionnels à la révolution qu’elle annonce, et qui trouve un écho certain chez le futur président lorsqu’il en lit l’exposé écrit : ils étaient faits pour s’entendre ces deux-là. Lincoln en tirera toutes les conclusions afin de corriger les méfaits qu’une lecture littéraliste et qu’une violente récusation de ces thèses, augurant du futur courant créationniste, ont entretenus dans l’union divisée et en guerre. Un certain « sens moral » procède peut-être de ce qu’il a compris de la pensée darwinienne, tout comme elle irrigue les deux films qui se situent durant la période charnière où la hiérarchie entre les races entre dans la séquence de son démantèlement.

Les implications de cet ébranlement sèment le doute chez Candy, le maître plantocrate, dandy jusqu’au bout de sa cruauté, et plus encore l’effroi chez les démocrates réactionnaires de la chambre, qui votent presque tous contre l’abolition de l’esclavage face à des républicains radicaux qui emmènent la frange trop timide, et un brin raciste, de leur groupe : le monde à l’envers. Tous doivent être taraudés par l’idée qu’un noir pourrait bien un jour faire exception à la règle de la soumission, une fois la servitude abolie. Notre présent confirme leurs inquiétudes. C’est comme si les deux cinéastes avaient voulu faire résonner cet écho tout au long de l’histoire qu’ils filment. Celle d’une possible clairvoyance des oppresseurs comme des libérateurs face aux noirs dépouillés de leur humanité et qui la recouvrant pourraient bien dépasser les bornes. Au point qu’il faudra tracer la Jim Crow Line, la ligne de couleur, pour que tout ne change finalement pas tant que cela. À cette réserve près que cet horizon d’attente qu’Obama est censé réaliser, sans grand succès pour l’heure, semble s’éloigner. Au lendemain de sa réélection, le Colbert Show ironisait sur le fait que durant son premier mandat, Obama était noir, et qu’étant métis, il pourrait bien être blanc durant le second. Ou vice versa : cela reste à établir.

En outre, le portrait hagiographique omet le cheminement, convergent des deux mythes vivants, Darwin et Lincoln, vers le doute et l’effacement de la foi. Le film passe sous silence ce qui semble presque impensable dans une Amérique d’aujourd’hui reprise par ses tremblements prophétiques. Un agnosticisme qu’il ne fait donc pas bon mentionner, même en filigrane, dans un film destiné à devenir la référence officielle pour toutes les générations étatsuniennes à éduquer et édifier. Ou encore cette trop brève mention de la portée universelle de l’adoption du 13ème amendement, anticipée, soutenue, espérée par des ouvriers grévistes en Angleterre, comme en atteste les échanges de lettres entre Lincoln et Marx par l’entremise de l’ambassadeur américain à Londres (voir ce texte très éclairant : « Guerre de sécession, Lincoln, émancipation des esclaves, Spielberg, Tarantino... et Marx » sur le site des éditions Syllepses) . Sans parler du périple durable de la conclusion de son adresse de Gettysburg, reprise presque mot pour mot dans un des slogans de l’Algérie indépendante : le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple… Une telle frilosité face au souffle d’internationales ouvrières soutenant Lincoln trahit une vision provincialisée d’une État-nation toujours indécis sur son destin universel : le revendiquant, hésitant à s’en saisir, attendant que les circonstances l’y contraignent pour en abuser, et finalement s’en défaire comme d’un accessoire encombrant.

Tout cela fait fâcheusement écho à un second mandat recentré sur les affaires domestiques, entre dispense du financement de la contraception par les congrégations religieuses qui le demandent et contrôle des armes pour sauver des enfants érigés en martyrs d’une protection trop rapprochée. Une fois enregistrée la calamiteuse fermeture du dossier Guantanamo, pour mieux laisser ouvert le centre de détention et de torture, il n’y a guère que la question de l’immigration pour redonner du souffle face à un tel retranchement dans la zone de confort. Régulariser quelque 11 millions d’immigrants et leurs descendants, cela n’est pas sans évoquer l’esprit qui présida à l’émancipation de 4 millions d’esclaves. Même s’ils furent voués à connaître, trop brièvement, la liberté, juste avant que l’égalité ne leur soit ravie par la loi instaurant la ségrégation. Faut-il craindre un revers de ce projet devenu consensuel ? Une contrepartie à acquitter pour les futurs régularisés ? Difficile à dire. Serait-ce le signe qu’Obama sera finalement noir durant son dernier mandat ? Pour se hisser à la hauteur d’un dessein qu’il a conçu voici bien longtemps afin de prendre place dans la postérité ? Après avoir pris sa part de décisions politiques en souffrance ? Comme celle d’abolir le pouvoir d’oligarchies financières sur la vie de ses administrés qu’elles parasitent jusqu’à leur sucer le sang ? Faisant ainsi un exemple à répliquer de part le monde ravagé par le capitalisme ? Je m’égare de nouveau.

En attendant, attachons-nous enfin aux à-côtés de ces histoires d’hommes très érigés, tout à leur vengeance et leur gouvernement. Des à-côtés qui n’ont rien de mineur. Qu’y a-t-il à méditer dans cette mise en garde que Toni Morrison nous envoie par Florens interposée ? Elle remonte de ce temps où la malédiction esclavagiste n’était pas encore inéluctable, où une bifurcation aurait pu éviter que sa tache indélébile ne s’étale de la fondation d’une colonie en Amérique, persiste jusqu’à son indépendance et ne lui survive longtemps après sa guerre civile, puis d’autres guerres encore, pour la hanter jusqu’à ce siècle.

Vibrante, cette exhortation nous transperce de part en part, nous les habitant-e-s de mondes auto-proclamés libres et égaux. Ne pas céder sa souveraineté, ne laisser personne prendre l’ascendant sur soi, car il n’est ni juste ni facile de s’arroger ou de se voir attribuer le droit de le faire : voilà ce qu’elle distille à notre attention. Une proposition qui renverse l’ordre des responsabilités pour en rejouer les termes. Si les maîtres et les oppresseurs restent seuls sur le banc des accusés, derrières eux se tiennent dans l’arène politique, leurs comparses et leurs opprimés. Par ce simple énoncé, la scène du tribunal est comme abolie. Prenant congé d’un des tropismes les plus investis du récit étatsunien, celui de l’arène, tribunal où le procès et son verdict disent la transcendance de la loi et la puissance de l’état, Morrison nous guide vers le fors intérieur de chaque protagoniste. Elle nous reconduit vers nous, face à nous-mêmes.

Elle établit l’exacte mesure politique de tout acte de soumission, fut-il contraint. Ainsi la domination est un rapport, et pour s’y laisser prendre, il faut être au moins deux. Quelque soit l’asymétrie des moyens et des statuts qui y sont engagés. Personne n’est tenu de se laisser réduire aux moyens et aux statuts auquel il, elle se trouve assigné. Il demeure toujours possible d’excéder ce stricte cadre de limitation et de le déborder par tous les côtés, accessibles ou pas, si possible en le faisant voler en éclat. En résistant. Même si les forces en présence sont toujours inégales, la reddition à l’autre ne doit pas être : elle n’est pas pensable, elle n’est pas possible, car elle conduit à la perdition de soi, corps et biens. L’esclavage est certes une circonstance aggravante, la traite un motif de plus. Ni l’un, ni l’autre ne doivent distraire de l’essentiel : exister sans rien céder de soi, rester inentamé par le sort, les épreuves et les trahisons, c’est la seule chose qui vaille. Quel qu’en soit le coût.

C’est à l’aune de cette promesse murmurée, que s’éprouve l’existence et s’ajuste son sens.

Et qu’à l’inverse éclate l’invraisemblance d’un scénario qui réduit aux acquêts la place des noirs. Des grappes de soldats morts ou vifs, une veuve digne ici, une compagne discrète là, des figurants du théâtre législatif, incapables juridiques et politiques mis sous tutelle, aussitôt reçue, telle une aumône, l’émancipation. Non content de contredire l’histoire factuelle et les suites pourtant inéluctables de la thèse de Darwin, au risque de les faire mentir, ce rétrécissement de l’histoire, par Lincoln interposé, est maladroit. Car il rejoue le fâcheux centrage sur les blancs comme protagonistes ultimes de tout changement civilisationnel. Il trahit une tendance, involontaire ?, à reprendre l’ascendant sur les esclaves et leur descendants : la suprématie blanche.

Un écueil que Django ne risque pas de heurter, tant tout dans ce récit de pacotille est affaire de lutte pour la souveraineté des damnés de cette terre et contre l’oppression ordinaire. Dans les scènes les plus outrancières, les plus grinçantes comme les plus graves, les personnages restent en alerte parce que leur vie en dépend. D’ailleurs plus que l’ancien esclave inaccessible sur sa monture, c’est la femme encore propriété de son maître plantocrate, héroïne malgré elle d’une légende grandiose, qui donne raison à Minha Màe, la mère de Florens, née et morte esclave. Broomhilde von Shaft attend l’heure d’être à nouveau la diablesse qui lui a valu d’être marquée au fer. Personne n’a d’ascendant sur elle, même lorsqu’elle flanche, ou pleure, pas même lorsqu’elle aime. Enterrée dans un cachot, elle reste libre, elle est la sœur en révolte de Florens. La révolte de celle-ci, Morrison la lui octroie en la chaussant, marquant une proximité avec sa maîtresse dont elle partage les pieds tendres, inaptes à marcher nus sur le sol accidenté dévolu aux esclaves. Sauvée par son Django-Siegfried, l’une accomplit sa vie, là où nous quittons l’autre, devant déjouer l’anéantissement qui la guette parce qu’elle a voulu aimer, de toutes ses forces, s’arrogeant une liberté qui ne lui était pas destinée et qu’elle retourne contre elle, comme une arme prête à la détruire.

En définitive, c’est bien l’invitation impérieuse de Toni Morrison qui donne une saveur inattendue à ces deux films vus l’un après l’autre, comme rien ne l’exige, mais comme il est fortement conseillé de le faire. Ni l’un, ni l’autre n’évitent la facilité d’accorder une trop grande place à des hommes, fussent-ils d’exception, trop souvent blancs, à l’ombre desquels des femmes attendraient l’heure de leur accomplissement. Ils sont longs, trop longs peut-être, mais moins que le chemin qu’il nous reste à parcourir pour jouir pleinement de la liberté et l’égalité, que nos états, dits de droit, ne peuvent pas nous garantir, tant ils cèdent à cette volonté obscure, imposée par d’innombrables subterfuges qui divisent et dispersent, de conserver l’ascendant sur nous.

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