Vous avez dit loi El Khomry

Comment ne pas voir dans la mise en avant de Myriam El Khomry, une sous-traitance voulue et instiguée par Emmanuel Macron qui n’en est plus à un diktat près pour imposer « ce qu’il veut » ? En parfait aristocrate désinvolte de la société de cour, il joue en sous-main et échafaude avec son premier ministre les stratégies qui permettent d’exposer et discréditer les maillons les plus faibles d’un gouvernement déjà fort affaibli, et de les évincer pour reprendre la main, dès le niveau critique de protestation atteint.

Comme la semaine de la francophonie qui s’achève semble dédiée à célébrer la langue française, commençons par un exercice éclairant de traduction vers le français. Ladite loi improprement nommée « loi sur le travail » ou sous sa forme condensée et hashtagée #loitravailnonmerci s’appelle aussi, pour le pire, « loi El Khomry ». Or, s’il s’agit de parler français, il faudrait l’appeler « loi Lebrun », puisqu’en arabe, el khomry (prononcer le kh comme la jota en espagnol) veut dire le brun. Mais ce serait sans doute trop céder à l’effort idiomatique et donc rendre anodin le patronyme d’une ministre à laquelle on inflige un label désormais infâmant que de s’en tenir à une traduction littérale de l’arabe au français. Parce que el khomry évoque bien plus qu’une nuance d’épiderme, en l’occurrence un teint mat, et que l’expression résonne dans un monde dont les effluves coloniales sont loin d’être dissipées, le mot « basané » serait plus exact. Par extension, arabe étant, délit de faciès oblige, la figure récurrente du basané ou du brun en France, cela offre deux appellations au choix : « Loi Le Basané » ou « Loi l’Arabe ». Cela sonne juste et violent, comme le sont les termes du problème qui a suscité tant de clics sur la toile depuis 3 semaines.

Pour que Myriam El Khomry, en loyal soldat d’un gouvernement à la dérive, assume d’entrée de jeu et sans sourciller un tel projet de loi, il lui fallait être sous influence, j’y reviendrai, et/ou hors sol, comme seuls peuvent l’être les ministres et leur cabinet retranchés sous les ors de la république du 7ème arrondissement. Sinon comment s’expliquer qu’elle n’a pas vu qu’il est le camouflet de trop. Depuis des mois le climat est saturé par, excusez du peu, l’improbable tentative de constitutionnalisation de l’état d’urgence, et son cortège d’exactions, et de la déchéance de nationalité. Les voici à deux doigts de sombrer corps et biens, non pas par une décision courageuse du Palais, mais au terme d’arguties, de contorsions et de misérables calculs pré-électoraux. Aveugle ou sourde, elle ne comprend pas, ou feint de ne pas comprendre, que c’est un casus belli pour des franges bien plus larges de la société française que celles qui se sentent déjà attaquées par le chapelet de projets de lois sur le renseignement, sécuritaires, renforçant l’état policier. Alors que l’orage gronde, elle s’imagine bénéficier d’un micro climat tout à fait clément qu’elle aurait déduit de sa cote favorable dans les sondages et, tout sourire, elle en assure même la promotion sur le site de son ministère, ce qui en l’occurrence confine au sacerdoce. Personne ne lui en demandait autant, et certainement pas celles et ceux qui portent un nom qui résonne un peu, beaucoup, comme le sien.

Comment se fait-il qu’elle se laisse embarquer dans une telle galère, alors que son prédécesseur, François Rebsamen a compris que le vent tourne et qu’il est temps de vaquer à d’autres occupations ? Son ambition a-t-elle prévalue sur toute autre considération telle que la loyauté à l’égard de certains idéaux de gauche, qui, désormais, gisent aussi en charpie à ses pieds ? Qui a pu lui faire croire qu’elle laissera son nom à la postérité avec une loi aussi indigente et indigne ? Sans parler de ce que cette loi fait à la mémoire de personnes dont elle ne peut ignorer la proximité, fusse patronymique : les ouvriers immigrés, pour certains main d’œuvre importée de colonies ou d’anciennes colonies. Ou des conséquences qu’elle aurait pu avoir sur leur vie au travail si elle leur avait été appliquée alors : faciliter encore plus des licenciements déjà massifs, hypothéquer des revenus déjà bien maigres, briser des vies et des espoirs, ruiner la stabilité d’un emploi recherché en vain par des générations entières de jeunes. Mais foin d’anachronisme, inutile de s’appesantir sur le passé, puisque c’est un présent « pourri » et un avenir bouché que cette loi prétend offrir à une jeunesse fragilisée par des conditions d’éducation et de formation de plus en plus précaires et inégalitaires, et des voies d’accès de plus en plus étroites, conditionnelles et pour tout dire discriminatoires aux stages et à un travail décent.

Comment ne pas voir dans la mise en avant de Myriam El Khomry, une sous-traitance voulue et instiguée par Emmanuel Macron qui n’en est plus à un diktat près pour imposer « ce qu’il veut » ? En parfait aristocrate désinvolte de la société de cour, il joue en sous-main et échafaude avec son premier ministre les stratégies qui permettent d’exposer et discréditer les maillons les plus faibles d’un gouvernement déjà fort affaibli, et de les évincer pour reprendre la main, dès le niveau critique de protestation atteint. Tout comme Valls a évincé Christiane Taubira lorsqu’elle a signifié son désaccord sur la déchéance de nationalité, Macron puis Valls sont de nouveau à la manœuvre. Quitte à sacrifier à la cause le soldat El Khomry pour sauver ce qui peut l’être d’une loi dont le retrait pur et simple est pourtant exigé par des mobilisations massives que la police commence à réprimer sans discernement.

Diverses formes de dominations s’emboîtent les unes dans les autres dans cette affaire atterrante : la volonté de toute puissance d’un patronat dont la morgue n’a plus de limite n’avait échappé à personne. D’autres modes plus feutrés méritent d’être soulignés. L’asymétrie de genre, en somme le sexisme ordinaire, est ici flagrante : les hommes forts du gouvernement revenant aux affaires dès qu’une femme ministre ne se montre pas à la hauteur des enjeux et apte à maintenir un rapport de force favorable à un projet, surtout s’il est indéfendable. Si Taubira a su résister à ce procédé, il n’est pas sûr qu’El Khomry en sorte indemne et moins encore grandie. Plus invisible encore et donc plus insidieuse : cette éternelle répétition de la cérémonie du dévoilement qui met en scène le simulacre d’une possible égalité entre femmes indigènes et blanches, sous le contrôle d’un pouvoir colonial généreusement prêt à leur montrer la voie de leur émancipation en déléguant ses femmes pour accomplir la tâche. En prenant au sérieux le sens et la sonorité orientaliste du nom de la ministre du travail qui circule désormais sur toutes les lèvres et est raillé sur tous les tons, on comprend combien elle est en position de subordination et n’a aucune capacité à agir souverainement en raison des conditions de sa nomination à ce poste, et de la coloration inavouable de sa place au sein de cet appareil d’état mis au service du capitalisme financier. La tourmente venue et l’ampleur de la rébellion avérée, la voici redevenue subalterne, renvoyée à sa position marginale et accessoire et réduite au silence dans les médias. Descendante d’anciens colonisés, qu’elle le veuille ou non, c’est de cette généalogie politique de l’exploitation capitaliste à tout prix qu’elle participe. Reste à savoir si elle se résout à y participer, sans réserve. Et reste que pour l’heure, toute invocation de son nom associé à l’infamie d’un tel dessein, écorche la conscience de celles et ceux qui en partagent les sonorités et les résonnances.

La francophonie fêtée voici quelques jours n’est que l’envers et le prolongement de la colonie. Il serait bon de qu’Hollande s’en souvienne alors que dans un climat hostile, il vient de prononcer pour la première fois un discours faisant place dans la mémoire officielle au 19 mars 1962, date de signature des accords d’Évian marquant la fin de l’Algérie française. Lui qui rejoue à l’envi et sans en avoir l’air la cérémonie du dévoilement de femmes indigènes un 13 mai 1958 à Alger, voulue par des généraux bientôt putschistes, il doit clarifier les motifs qui, comme son prédécesseur, l’ont conduit à exploiter le filon d’une politique des identités racialisées qui ne dit pas son nom. En nommant des femmes arabes ou noires au gouvernement pour en tirer profit et les gager dès que les calculs sont faussés par une résistance inattendue, Hollande s’englue dans un passé colonial qui ne passe pas.

Ne pas fermer les yeux sur les sens et les ressorts cachés de ce projet de loi venu s’ajouter à l’inutile mascarade de la constitutionnalisation permet de mesurer combien ils suscitent l’ire d’une population de plus en plus malmenée et dont la colère entremêle les élans d’une émancipation aussi bien sociale, antisexiste, antiraciste que décoloniale. Désormais, la suite se joue dans la rue. En marchant, de nouveau, sur Versailles ou ce qui en fait office.

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