L'abolition du droit de vote?

Je n’attends rien de ces élections et moins encore du candidat auquel j’accorderai ma voix au second tour, voire au premier. Je n’attends rien en effet du candidat pour lequel je vais voter en avril et mai prochain. Sur tous les sujets qui m’importent, il ne dit rien et, c’est à craindre, ne se prononcera pas, pour ensuite ne rien faire. Répéter ce constat, pour me convaincre de sa gravité, me laisse interdite devant la vacuité qu’il révèle. Non pas la mienne, mais celle du théâtre politique envahi par la bousculade des prétendants au suffrage universel. Au demeurant, je ne crois pas être la seule à regarder la scène avec perplexité et détachement. Entre gêne devant l’indigence des débats et impatience devant leur frilosité, je partage avec d’autres segments de l’électorat l’insatisfaction, l’indignation ?, devant ce qui ne sera ni discuté, ni envisagé. Chacun peut avancer sa critique de l’impuissance politique se complaisant dans les formules émotionnelles, insipides ou nauséabondes. Chacun-e de son point de vue et fort-e de sa conscience forgée au fil d’expériences marquantes, peut expliquer, exemple à l’appui, pourquoi l’exercice électoral se fera a minima, sans courage et sans espoir. C’est en cela qu’il annonce une abolition dans les faits, si ce n’est dans le droit, du droit de vote, expression majeure d’une liberté politique désormais mise sous tutelle ou prise en otage.

Pour ma part, l’inquiétude résulte de ce moment particulier qui tarde à venir, celui d’une décolonisation enfin accomplie et acceptée. Elle est pour l’heure différée par une matrice coloniale installée dans nos imaginaires et nos vies, entre oppression banalisée et silence complice. Cet engagement ambitieux transgresserait la limite confortable du consensus mou devenu notre pitance : les tenants de l’antisexisme patriarcal si sûrs d’avoir localisé leurs ennemis naturels qu’ils en oublient leurs propres turpitudes, et les prêcheurs de l’antiracisme de la diversité, convaincus d’avoir fait bouger le curseur alors qu’ils exemptent les auteurs d’un racisme structurel en leur fournissant une bonne conscience. Voici deux smic qui se cantonnent au strict minimum d’intérêt et de compassion. Un régime sec de désignation des victimes ainsi réduites à l’impuissance.

Est-ce là donc le propos d’une écervelée de plus qui dispose du précieux droit de vote par erreur ? C’est possible : après tout je ne l’ai obtenu que tardivement. Mon premier bulletin portait sur le référendum de Maastricht, déposé dans une urne à 30 ans passés, une fois épuisée une procédure longue et mouvementée de réintégration dans ma nationalité de naissance : française née en France métropolitaine en 1959 de parents nés indigènes, alors tout juste promus au second collège des français-musulmans d’Algérie par la grâce d’une politique d’intégration de la dernière chance, rendue inéluctable et déjà obsolète par la double déflagration des massacres de Sétif et du déclenchement de la guerre d’indépendance.

Toutes ces dates s’entrechoquent dans ma pauvre tête d’électrice malmenée par le brouhaha et les diversions qui tentent de réanimer une campagne terne et erratique. Nous traversons, presque sans le comprendre, l’année du cinquantenaire de l’indépendance d’un pays dont je détiens la nationalité, autant que la nationalité française, sœurs siamoises mutuellement entretenues dans des fâcheries qui confinent désormais à la puérilité, où j’ai vécu assez pour éprouver déception et étrangeté, et où je m’apprête à nouer des liens universitaires en participant à l’organisation d’un colloque nommé à dessein « 1962, un monde » pour lequel les financements tardent à venir, et qui se tiendra quoi qu’il advienne, à Oran. Ce cinquantenaire laisse incrédules des pans entiers des sociétés des deux rives, incapables de sortir de la répétition coloniale, rejouée à bas bruit, là-bas comme ici, avec une constance décourageante. Ouvrir cette histoire-là, la sortir du placard où elle est confinée avec ses héritiers, pour la projeter vers d’autres horizons qui l’accueillent déjà, voilà une façon de surmonter le silence politique qui domine cette étreinte étouffante entre France et Algérie et sied aux candidats peu enclins à attester des traces et des tracés sensibles qu’elle nous lègue.

Voici dix ans, j’écrivais un texte en appelant à la fin de l’impensé colonial postalgérien, en faisant place à la date du 19 mars 1962, paru dans Libération le jour de la mort de Pierre Bourdieu. Coïncidence ? Peut-être pas, si l’on considère son appel à la décolonisation des esprits. Peut-être bien, si l’on constate qu’il fut entendu, (qu’il l’entendait ?), comme une métaphore mise au service d’une épistémologie pur jus, désespérément accrochée aux basques positivistes des pères fondateurs, bien loin de toute action politique postcoloniale. Mettons ce doute au compte de ma réticence à tresser des lauriers à des protagonistes de cette guerre restée longtemps sans nom et dont les méandres comme les suites demeurent encore impossibles à articuler politiquement. Cette même année, un 21 avril a eu raison de toutes les illusions nourries sur l’exercice démocratique et sur les promesses qu’il lui revient de tenir. Si alors le portrait de la république était encore pimpant, voire pour beaucoup incomparable, à tout le moins regardable, depuis il s’est ourlé de convulsions politiques jusqu’alors dissimulées. Il s’est crevassé de toutes les haines que seuls les opprimés, les marginalisés et autres minorés colorés, migrants et descendants compris, connaissaient trop bien, de face, et de profil, au quotidien, dans leur expression routinière. Il est éclaboussé de toutes les vomissures d’un pays qui souffre d’indigestions identitaires répétées. Un portrait de Dorian Gray bien de chez nous, qui n’a rien à envier à la glaçante apparition à la fin du récit éponyme.

Depuis lors, les fantômes de la cinquième république la hantent et dansent une danse macabre en invoquant ses grands hommes dont le cadavre bouge encore, parfaite diversion fomentée par ses meilleurs imposteurs, enfilant l’uniforme d’un lustre passé, sentant le renfermé, volé à un modèle aux épaules trop larges. Cette quête éperdue d’une figure rassurante, salvatrice, contraste avec, ou explique, les scrutins présidentiels devenus désormais l’occasion d’une mise en scène cathartique de la prise de risque électoral. Voter comme on saute à l’élastique, en espérant très fort qu’il ne craque pas. Élire un nouveau président tout en croisant les doigts et en fermant les yeux, pour éviter la catastrophe, pour ignorer les conséquences de ses actes. Vaine conjuration du sort qui a conduit à la fonction suprême, comme ils disent avec un tremblement dans la voix, un intendant, un teneur de comptes et de registres de ses commanditaires. À choisir un coach payé à la mission qui, et pour cause, n’a même pas pu, voulu, honorer son contrat à durée déterminée et remplir son cahier des charges, on a pris le pauvre symptôme d’un régime qui a vendu ses principes au plus offrant des repreneurs pour la cause du mal qui ronge l’électorat français et le conduit à s’asseoir sur son droit de vote. Plutôt que d’accepter ce qu’est devenu ce pays, plus souvent qu’il n’y paraît le lieu d’un possible plus harmonieux, pourvu qu’on le veuille, beaucoup préfèrent de nouveau lier leur destin à une figure providentielle qui n’est rien d’autre qu’un magicien d’Oz à la mécanique déglinguée. Ils refusent de regarder l’histoire en face et le visage qu’elle prend dans la France d’aujourd’hui : celui d’un pays moyen, fort de ses richesses, qui ne se réduisent pas à son modèle social, mais entravé par sa cécité raciale et sexuée, aveugle aux oppressions que leurs dépositaires contraints encourent.

Et voici qu’on remet le couvert, comme disent les nostalgiques de la grande époque où on pouvait en découdre avec tout ce qui dérange sans rendre des comptes. La mauvaise pièce de l’impuissance politique s’éternise, et je ne fais pas exception à cette frange de l’électorat qui se demande ce qui lui arrive, ou plutôt, pourquoi ça tarde à arriver. Il faut donc bien se rendre à l’évidence de l’abolition du droit de vote, de la confiscation de l’exercice démocratique qui donne tout son sens à une élection et à la vie dans une cité politique prétendant se fonder sur le droit. Et ce ne sont pas les babillages médiatiques et leurs échos démultipliés qui prennent en otage des cerveaux consentants qui convaincront du contraire. Grossièrement troussés ces jours-ci, en attendant un prochain épisode, autour d’un droit de vote des étrangers qui conduirait tout droit à l’islamisation généralisée par l’obligation de manger de la viande halal déguisée, risque présenté comme majeur, surtout pour nos chères têtes blondes, les chapitres divertissent des électeurs revenus de tout. Mais pourtant prêts, et c’est bien là le plus alarmant, à se jeter de nouveau dans le vide. Sans élastique, cette fois ? Contre cette conduite à risque, ne reste-t-il que l’acceptation d’un vote à minima, d’un choix qui n’en est pas un ? N’est-il pas temps, pour les plus conscients, de se dire qu’à trop regarder ailleurs pendant que des infamies se font et se disent, souvent en leur nom, ils finiront par se faire voler leurs droits fondamentaux ? Céder sans résistance, est-ce à cela qu’est voué cet animal politique, espèce menacée d’extinction, l’électeur made in France ?

Cinquante ans après la signature des accords d’Évian, vingt ans après avoir reçu ma première carte d’électrice, dix ans après avoir du voter contre mes convictions pour éviter le pire, est-ce tout ce qu’il me reste : voter pour du beurre, accepter d’abolir mon droit de vote à une raison politique vacillante ? Tout cela pour ça.

~

Des spécimens comme moi de cette espèce basanée et désabusée, il y en a de plus en plus sur les listes électorales françaises, et des pires que moi aussi paraît-il, voilées, suspects, ou trop colorés par exemples. À force de feindre ignorer ce passé entaché d’une subalternité indigène, autant dire indélébile, nombre de commentateurs sont conduits presque malgré eux à s’interroger sur la qualité de l’exercice électoral dont ces héritiers illégitimes s’acquittent trop rarement une fois estampillés français. Comme s’ils étaient condamnés à mal faire et ne jamais cesser de faire la démonstration, à eux-mêmes et à autrui, de leur capacité à devenir français, donc électeurs, en une épreuve reconduite tout au long de leur vie et réactivée en toute circonstance, du contrôle au faciès au passage dans l’isoloir. Presque une contradiction dans les termes : est-ce bien ces mêmes jeunes hommes qui subissent des contrôles d’identité et des fouilles au corps (tant qu’on y est, explorons ce mystère jusqu’à ses tréfonds) et qui détiennent une carte d’électeur français ? Face à cet oxymore, créature monstrueuse née de circonstances historiques et juridiques marquées du sceau de l’exception, les dates et les événements ne sont pas d’une grande aide, ils scandent les étapes d’une impuissance politique croissante nourrie par une obsessions incurable : l’invasion d’une altérité indétectable sous sa fausse identité nationale. Contre ce risque fantasmé, un seul prêche passe en boucle, celui d’un pur exercice citoyen, libéré de ses attaches sociales, sexuées, ethniques et raciales, tout juste bonnes à rabaisser le politique à la domesticité, à entacher la qualité de citoyen-ne par des contingences importunes. Comme si l’exercice politique n’avait pas tout à gagner de savoir traduire pour le bien commun les leçons tirées d’expériences personnelles ou collectives restées silencieuses ou méconnues.

Ainsi les signes avant coureurs d’une asphyxie démocratique sont sensibles depuis longtemps et ils ne doivent rien à la présence croissante de noms imprononçables sur les listes. Sans qu’on y prenne garde et que les avertissements passés aient été entendus, ce qui constitue le centre de gravité de la qualité, si prisée et tant protégée, de citoyen, l’exercice de réflexion et de débat qui conduit à l’acte de voter, est en train de disparaître des radars de l’activité démocratique. Abattu par les opérations répétées de communication et de chantage électoral auxquelles se réduit aujourd’hui la parole politique. Rétréci pour entrer dans le périmètre d’un bavardage politicien proliférant sur tous les supports audio-visuels et virtuels. Pris en otage par les relais d’opinion, qui n’ont jamais si bien porté leur nom, depuis qu’ils assurent scrupuleusement la mission de filtrage et de triage exigée par les diffuseurs de la bonne parole politique. Le droit de vote, et ce qui en garantit le plein exercice, sans limitation partisane et restriction programmatique, est en train de dépérir. Y voir un signe des temps, ne dispense pas de chercher, comme d’autres, à comprendre pourquoi j’observe que ma capacité d’électrice, à décider de mon choix, est d’emblée soumise à un principe de réalité qui me réduit à un seul choix, à peine modulé entre les deux tours. Mon vote m’est soustrait et est en somme déjà arrêté, donc arraisonné. À peine, suis-je autorisée à hésiter au premier tour, et encore, à mesure que les jours passent, et que les gros mots pleuvent sur l’électorat, même cette légère marge de manœuvre s’efface, au profit d’un choix dicté dès la première visite aux urnes.

De quoi est donc faite cette abolition à bas bruit ? Que donne-t-elle à voir et à comprendre d’une société ambivalente face aux défis d’une démocratie vivante qui lutte contre la stérilisation politique ?

Intruse dans des conversations, pourtant enregistrées et diffusées, à mes frais de contribuable, tout me semble se réduire à un simulacre. Il me semble assister par effraction à des réunions de famille où tout le monde se déchire, ou capter des bribes d’une conversation de comptoir que je ne peux éviter d’entendre en raison du niveau de décibels qu’elle atteint. Toutes ces situations me pousseraient presque à présenter mes excuses pour mon indiscrétion et à me retirer sur la pointe des pieds, en éteignant le poste ou la télé, tant l’uniformité du propos et le mode inégalitaire de distribution de la parole laisse penser que j’ai pris une conversation en route dans laquelle je n’ai rien à faire. À ce degré de privation et de privatisation de la parole publique, il ne reste plus qu’à s’interdire toute forme d’objection politique. Cette certitude est d’ailleurs entretenue par l’absence des parties prenantes lors de mises en causes outrancières, comme celle du halal, pour ne citer qu’un récent rebondissement du feuilleton. Taxés d’inculture ou d’inaptitude à articuler ce qui est attendu, les amateurs de politique, les citoyens, marqués ou pas d’une origine, qui ont leur mot à dire, sont congédiés et parlés par des prestataires de service jugés plus compétents, visitant tous les plateaux. Qu’ils soient les plus ardents participants d’une vie démocratique n’a d’attrait pour personne. L’imposture est telle, les mêmes visages se succédant, il est désormais inutile de garder le son, tant l’image suffit à produire l’effet de sidération attendu.

À moins qu’une question lancinante ne taraude un électorat s’efforçant de faire la part entre abolition d’un droit ou abolition d’un privilège. Si encore c’était de cela qu’il s’agissait, nombre d’électeurs-trices seraient prêts à admettre que ce droit de vote, réservé aux citoyens-nationaux, doit enfin être étendu. Aux contribuables et autres contributeurs de la vie sociale, publique et politique de ce pays sans qu’ils aient jamais été consultés, si ce n’est aux élections prudhommales, et encore, s’ils ont un emploi stable, parce qu’ils n’ont pas la bonne carte d’identité, il est en effet plus que temps de leur rendre la parole et la puissance d’agir pour le bien commun. Car, contrairement à la menace agitée par des défenseurs d’une nature française, parfait parangon de la nature humaine, les basanés et métèques, les extra-communautaires comme on les nomme, qui seraient invités à voter demain aux élections locales, sont tout aussi aptes à voter dans l’intérêt de tous que les français naturellement français. C’est pourquoi, trente ans plus tard, il n’y a ni gratitude, ni sollicitude, ni reconnaissance du ventre à témoigner à l’égard de promoteurs tardifs, réveillés de leur amnésie, d’une décision politique qui aurait du inaugurer l’ère de la décolonisation mentale et symbolique de la France face à la perte de son empire. Parce qu’il semble fort clair, et ça l’était plus encore en 1981, que les nouveaux collèges électoraux qu’ouvrirait cette loi, si elle était votée demain par une nouvelle majorité parlementaire, seront alimentés par des résidents en France venus d’anciennes colonies. Qu’elles soient françaises ou britanniques, ou belges, ou néerlandaises, importe peu puisque ces anciennes puissances coloniales sont aujourd’hui unies dans leur projet d’européanisation et gèrent en commun leurs minorités. Or le passage d’un ancien second collège, notamment dans le contexte de l’Algérie française, à un second collège d’anciens colonisés, devenant ainsi des administrés auxquels serait accordée voix au chapitre, ne serait-ce qu’au niveau municipal, est resté en travers de la gorge de nombre de législateurs qui n’ont sans doute pas supporté l’idée de contribuer à ce retournement de l’histoire. Ironiquement, leurs successeurs y seraient donc finalement contraints. Cela ne participerait pourtant pas d’une folle audace. Mais est-ce une raison, à la veille de l’entrée discrète de ces nouveaux électeurs mineurs dans le cercle des égaux, le plus prisé et le plus fermé, de vider de tout son sens l’exercice auquel ils pourront enfin se prêter ? Saborder l’institution électorale pour se punir de n’avoir pas su la préserver contre son extension inconsidérée, voilà qui trahit un sens aristocratique de la citoyenneté sans doute fidèle à la conception ancien régime qui perdure sous les ors de la république. Ces trésors-là n’ont pas vocation à être partagés. Et voici donc que le collège électoral, encore légitime lui, celui des vrais-français-citoyens et assimilés, subirait le dommage collatéral d’une possible accession, toute relative et limitée, à l’exercice électoral de non-français. D’où ce signe des temps de l’abolition, pure et simple, du droit de vote. Par le simulacre, par l’imposture, par la mascarade et le carnaval politique qui nous est offert en flux continu et tendu pour nous faire oublier les déconvenues à venir. Ces futures recrues en viendraient presque à s’excuser des désagréments occasionnés par leur arrivée et installation dans la maison France, celle qu’atteste la détention d’une carte d’électeur. En effet, ne faudrait-il pas leur faire reproche des remous qu’introduit leur présence parmi les électeurs attachés à la règle d’airain de la fusion, confusion, entre nationalité et citoyenneté ? Cette lancinante question que les nationalismes ont inoculée, comme un poison à effet différé, dès le 19è siècle dans les processus de formation des états-nation ne finit pas de provoquer des convulsions dans les quêtes et les reconquêtes nationalistes contemporaines. Fussent-elles entreprises aux dépends des peuples.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.