Une étrange défaite, une leçon de civilisation

Une étrange défaite, une leçon de civilisation

 

L’année qui court vers sa fin impose aux hommes européens, au premier rang desquels des français (et encore bien trop de françaises) sanglés de certitudes inoxydables, deux défaites au goût étrange. Cette amertume en bouche, cette gorge sèche, cette désagréable sensation que les mots manquent ou sonnent faux, ils la doivent à la leçon de civilisation administrée par des mondes, étrangers l’un à l’autre, que l’on croyait définitivement neutralisés et sous contrôle et qui recommencent à bouger et à secouer le joug : « la rue arabe », « les femmes françaises ». Des appellations contrôlées, réduites au stéréotype commodément servi sur un plateau, dans les dîners en ville et dans les programmes de télévision croyant penser juste. Face auxquels, des fauteurs-ses de trouble portent la bonne nouvelle : the game is over : dégage !

La première défaite, prend la forme d’un dommage collatéral, infligé par des hommes sans qualité soumis à ces régimes autoritaires dont la longévité (et l’utilité) ne faisait aucun doute jusqu’au 14 janvier dernier. À compter de ce jour-là, le capital occidental de clairvoyance politique et de supériorité démocratique, programme quasi-génétique devenu une marque de fabrique, a été entamé par des vagues humaines soulevés contre leurs dirigeants. Hommes aux côtés de femmes, voire derrière elles. Pendant que sur le devant de la scène, elles scandent des mots d’ordre inouïs, ils les reprennent, en ajoutent parfois d’autres, entre satire et humour, les faisant résonner toujours plus loin. Loin des clichés confortablement enfilés dans les salons euro-atlantiques où l’on égrène le verdict dénonçant bestialité, archaïsme, acharnement à détruire la vie de leurs sœurs, épous-e-s, filles. Contraintes de graviter autour d’eux, comme l’exige un patriarcat figé par les guerres et les régimes autoritaires, elles seraient maintenues sous leur joug parce qu’ils l’exigeraient. Mais voilà que ces hommes empruntent des voies inédites. Voilà des arabes, des musulmans et bien d’autres, irréductibles au binarisme ethnique inflationniste sévissant dans nos contrées, qui savent se tenir et n’ont même pas besoin de contenir leurs pulsions tant ils sont absorbés à changer le monde.

Foin d’angélisme, bien sûr qu’ils ne sont pas parfaits ces hommes-là : mais pourquoi le seraient-ils là plus qu’ailleurs ? Au nom de quel dogme civilisateur soupçonneux et pointilleux faudrait-il qu’ils endossent des vertus qui sont portées aux nues par des hommes blancs se prétendant civilisés et érigés dans leur certitudes ? Des vertus que ces derniers n’hésitent à remiser au placard ou à oublier dès qu’ils sont saisis, trop souvent, d’une furieuse envie de n’en faire qu’à leur guise. Reste que beaucoup de ces hommes inattendus qui bâtissent une arène politique pendant que la nôtre se décompose, balbutient les mots bricolés de la liberté. Et ils ne les font pas mentir lorsqu’ils ne voient pas (plus) dans les femmes qu’ils côtoient à ciel ouvert des objets sexuels à soumettre à leur désir ou à asservir pour leur bien et contre leur gré. Le regard que le « monde démocratique » porte sur ces sociétés engagées dans des bouleversements encore fragiles serait inspiré de renoncer au confort du machisme de l’autre, ce coupable idéal dans la peau de l’arabe et du musulman, parfois noir, pour affronter ce qu’ils ont semé et laissé prospérer devant leur porte : un sexisme endémique.

Proliférant sans se heurter à aucun obstacle, passé à la clandestinité, il s’est retrouvé en bonne place dans le long chapelet des aversions déversées par le chargeur d’un terroriste qu’on n’attendait pas sous les traits d’un blanc-blond-aux-yeux-bleus, venu du nord. Personne ne devrait s’étonner de la haine anachronique qu’il a simultanément proclamé contre les musulmans et les homosexuel-les, contre « l’islamisation » et « l’efféminisation » qu’il voit comme la source unifiée de tous les maux de l’Europe : extinction de l’espèce par la menace d’une islamisation des ventres, ou leur stérilisation par une homosexualité présentée comme une perversité. Islamophobie et homophobie procèdent de la même matrice patriarcale prompte à diaboliser toutes les altérités qui menacent la reproduction du même, du masculin s’entend. Nourrie jusqu’à la nausée durant le dernier siècle, cette matrice prospère sous nos latitudes grosses d’anxiétés aussi bien identitaires que sociales qui s’alimentent entre elles pour mieux enfler puis se dévorer.

L’homosocialité, ce goût des hommes à être entre eux et qu’ils continuent d’ériger en principe d’organisation politique et de séparation symbolique à de beaux jours devant elle. C’est à elle que se heurtent les femmes qui s’aventurent dans les couloirs du pouvoir et dans les travées de l’assemblée nationale (qui n’ont pas été conçues pour qu’y naviguent des jupes courtes et serrées perchées sur des talons). Ce pouvoir exercé entre hommes, entourés de quelques femmes aux ordres, trouve dans l’homonationalisme, cette défense du bout des lèvres de minorités sexuelles et/ou raciales, tenues à bonne distance hygiénique, une puissante justification. Cette préemption tactique d’une cause qui n’a pas vocation à être promue, comme celle des femmes, vaut moins au sud de la Méditerranée qu’au nord, tout au nord. Devenue une valeur toujours à la hausse, elle fournit à peu de frais une bonne conscience gay-friendly et séductrice, contrefaçon de l’antisexisme que rien ne semblait pouvoir entamer. Jusqu’à une certaine affaire.

Le capital d’une virilité vertueuse et factice, bien mal acquis par des hommes blancs contents d’eux-mêmes, entre dans sa phase de démonétarisation. Il est désormais en butte à des attaques internes qui pourraient bien le ruiner (le faire entrer en crise ?). Ces attaques marquent l’autre étrange défaite qui empoisonne l’atmosphère française jusqu’alors accommodée à l’hypocrisie d’un « délicieux commerce des sexes ». Immunisés, paraît-il, contre toute déclaration de guerre des sexes sous-traitée aux arabes et autres barbares, dépositaires exclusifs de mœurs bestiales, ces rapports enchantés, d’un genre particulier, sont, à compter du 14 mai, apparus pour ce qu’ils sont : une imposture. Guère plus qu’un remake séduisant et mensonger de l’hégémonie patriarcale d’hommes prêts à tout pour préserver leurs privilèges de sexe. Depuis, le déchaînement est à la mesure du refoulement : sans entrave. La réaction sexiste perd la main… et la tête à mesure que la scène des affaires strausskaniennes, devient planétaire. Les plaintes jusqu’alors étouffées ne peuvent plus être réduites au silence.

Habitués à masquer leur détermination d’un anti-sexisme patriarcal bon teint, à lutter pour des avantages qu’ils feignent d’ignorer, ces hommes érigés (et leurs comparses féminines) se laissent aller à des aveux qui en disent long sur la sincérité de leur engagement. Ils affichent avec ostentation un service minimum des droits encore et toujours indexé à l’étalon homme. Ils prêchent avec une arrogante ferveur l’égalité homme-femme à l’attention des retardataires et des récalcitrants d’une autre origine, prisonniers de zones en guerre, de basse ou de haute intensité, en banlieue comme ailleurs, pour mieux oublier de l'appliquer aux femmes qu'ils côtoient et lèsent sans sourciller. Bref, avec un cynisme confondant, ils détournent l’attention, donnent le change, ménagent des digressions, jusqu’à ce que l’un des leurs, distrait par sa toute puissance, dévoile le stratagème. Les relâchements dans le verbe statuant sur ce qui se serait passé outre-atlantique, ont révélé la panique d’être découverts, d’apparaître désormais pour ce qu’ils sont : des sexistes forcenés. Au point qu’ils pourraient en remontrer aux basanés et métèques si ardemment fustigés et accusés à longueur de commission parlementaire et de mission civilisatrice.

Les voilà retenant leur respiration alors que le centre de gravité de l’affaire se déplace vers une « douce France » entretenue dans l’illusion que s’y distillent les effluves les plus raffinées d’une culture éternelle, à commencer par son terroir incomparable, et de ses femmes, quintessence de l’élégance, que tout le monde nous envie, paraît-il. Ce même terroir qui manquerait sous les semelles de celui qui a fauté. Ceux qui, juste avant le 14 mai, se risquaient à invoquer un cosmopolitisme suspect, étaient à deux doigts d’y adjoindre un autre relief qui ne se tient jamais très loin dans le paysage encombré de l’aversion. À moins qu’il n’ait été déjà là, sous forme subliminale, toujours prêt à surgir de l’oubli dans une Europe encore travaillée par un christianisme passéiste. Les frasques de celui qu’ils avaient à l’œil les ont sauvés du pire : redire haut et fort un certain préjugé qu’on croyait éradiqué de nos contrées trop prompts à le localiser chez les coupables idéaux, les ennemis de toujours renvoyés à leur zone réservée.

L’impulsion de ces deux défaites revient à des sujets sans importances qui jusqu’alors étaient bien rangés, séparément, sur les étagères de la compassion ou de la suspicion. Des femmes, excédées par le silence bien pensant, décidées à se tenir aux côtés d’une femme noire migrante (droit de regard sur leurs motivations ?). Des hommes arabes marchant avec des femmes arabes pour changer leur monde. Ces deux types de trouble-fête ont ceci de commun qu’ils ont eu raison, à divers titres, de l’illusion tenace d’un art de vivre à nul autre pareil, marque de fabrique d’hommes blancs aveugles à la mécanique infernale maintenant leurs avantages indus.

Divers degrés distinguent ces deux scénarii et l’implication des auteur-e-s du désordre ne se recouvrent que partiellement.

Transformation dans un cas, effondrement dans l’autre. Transformation inéluctable au terme d’un moment révolutionnaire qui, laissant toutes les combinaisons ouvertes entre islamisme, démocrates contrariés et partisans d’une émancipation étendue, cherche à viabiliser ces nouveaux espaces politiques qui inaugurent la séquence du post-nationalisme arabe où toutes les luttes convergent. Effondrement des illusions de la bonne entente entre sexes qu’atteste la béante blessure narcissique d’hommes trahis par leurs routines sexistes. La proposition peut aussi s’inverser. Effondrement des institutions pour l’heure dans les pays arabes où l’étau de l’oppression et de l’humiliation se desserre en attendant une reconstruction suspendue à un avenir incertain. Transformation en France dans les relations entre toutes les identités sexuées enfin libérées du huis-clos étouffant masculin-féminin. Rompre le charme d’un émerveillement devant ce supposé miracle français d’un libertinage aseptisé assurant des transactions apaisées entre sexes. Et pourquoi pas les deux ensemble puisque rien ne les oppose : une conjointe transformation ici et là-bas, tirant profit de la leçon de civilité qu’administrent sans le savoir et au prix de leur vie les occupants des rues de ces villes arabes et les « indignés » devenu des combattants.

Alors, les deux défaites se métamorphoseraient pour ouvrir l’horizon aux vaincu-e-s d’hier comme à celles-ceux d’aujourd’hui encore dans l’ombre. De ce côté-ci de la scène, pris la main dans le… sac du sexisme décomplexé, ces hommes incrédules devant l’indignation qu’ils ont soulevée ne perdent rien pour attendre. En usant face à eux de tous les moyens proposés, certes le droit, mais surtout la désobéissance civile et la résistance à bas bruit et à hauts cris, ils finiront par être délogés d’une bonne conscience qui jusqu’à hier les a dispensé de tout. Avoir raison de ceux qui se sont installés dans le confort d’avoir toujours raison. Sidérés devant des révolutions inattendues, tant ils n’en croyaient pas leurs yeux de voir cette masse indistincte se métamorphoser en acteurs-trices inspiré-e-s de leur vie. Désarçonnés devant l’insistance de femmes qui savaient bien que tout ne finissait pas pour le mieux dans le meilleur des mondes commun. Les unes comme les autres ne parvenaient pas à se faire entendre à des hommes durs d’oreille. La fin de la distribution des indulgences ne sera pas de trop pour qu’ils se résolvent à reconnaître leurs excès et leurs limites. Limites de leur puissance politique, somme toute bien faible dès qu’elle capte sans les comprendre des signaux inconnus émis par des peuples méprisés. Limite de leur puissance sexuelle, qui n’a pas vocation à étendre son empire indument en s'accaparant ou en envahissant le corps de l’autre, considéré comme disposé et disponible.

Les voilà dont défaits, ces hommes si habitués à ne pas compter leurs victoires, à ne pas compter les efforts des autres pour les leur obtenir et à s’en laisser conter (se la raconter) sur le sort d’un monde naguère entre leurs mains. S’ils n’ont ainsi pas hésité une seconde à faire endosser aux trop nombreux hommes arabes venus s’installer sur leur sol ou obstruant leur horizon, le rôle du dernier spécimen masculin violent, ils sont rattrapés par l’ironie du temps. Quelle ironie, en effet, que des hommes arabes, figurants contraints d’une guerre des sexes orientaliste, voient leur semblables, arabes de l’autres rive, désarmés, passés maîtres dans l’art de la désobéissance civile et portant témoignage sur la toile, naviguant à vue dans les eaux agitées du post-benladen qu’ils annonçaient sans le savoir, bouleverser la donne géopolitique. Mais quelle plus grande ironie qu’ensemble ils regardent le spectacle pathétique d’un pays déchiré par la querelle d’interprétation, véritable exégèse d’une religion sexuelle, du comportement d’un homme politique considérable un certain samedi midi dans un hôtel newyorkais. Comme si cette conception dominante de la (sa) liberté sexuelle, également partagée par ses partisans, n’avait rien à voir avec (ou à envier à ?) l’hétérocentrisme encore peu imputée aux hommes arabes et consorts, noirs et musulmans. Ce sont pourtant ces derniers qui se sont mués en acteurs de transformations qui nous content une autre histoire.

Incommensurables, ces deux conceptions n’avaient donc pas vocation à être comparées. Jusqu’à ce que s’érode la superbe d’hommes, assoupis dans leur routine sexiste et réveillés par un « beau sexe » remonté. Et pendant ce temps des hommes ,supposés prisonniers d’un patriarcat orientaliste ombrageux, apprennent aux côtés de l’ancien « sexe faible » à composer un nouveau monde. Si là-bas ils se côtoient sur les places d’une fragile libération, résonnants de slogans émancipateurs portés par des femmes voilées, ou pas, ici les protagonistes de la démocratie sexuelle sont à couteaux tirés. Allez comprendre !

La libération de tous les otages de ces guerres factices ne fait que commencer. Que ce soit dix ans après l’effondrement de tours emblématiques d’un monde shooté à la peur ne fait qu’ajouter aux signes des temps qui s’entremêlent. Combien la dés-orientation est encore à venir et combien elle est grosse de promesses inédites. Ces étranges défaites d’hommes érigées seront amères et indigestes, ou pourvoyeuses d’horizons imprévus. Les victoires de leurs ennemi-e-s préféré-e-s s’esquissent par touches hésitantes. Leurs scènes se multiplient et se font écho. 14 janvier, 14 mai. Deux dates, deux défaites, deux victoires à venir, d’autres possibles.

 

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