Obama for America, Clinton in Washington...

Parce que leur rime semble révéler quelque chose de ce qui se joue dans les primaires démocrates aux US, ces slogans méritent qu’on y regarde de plus près pour déceler ce qui les rend tout à la fois vraisemblables et trompeurs.

Parce que leur rime semble révéler quelque chose de ce qui se joue dans les primaires démocrates aux US, ces slogans méritent qu’on y regarde de plus près pour déceler ce qui les rend tout à la fois vraisemblables et trompeurs. Mais d’abord une précision de taille : si le premier est bien celui que l’on peut lire sur le site officiel de Barack Obama, le second est une pure invention.

Cela étant, la mise en parallèle des deux traduit une part de la réalité de la course à l’investiture comme des contradictions qui l’agitent et des non-dits qui la lestent. Car chaque candidat ne peut pas tout dire de ce qui l’anime tout comme il ne peut pas tout dire non plus de son adversaire du moment, qui demain devra devenir son allié. Ainsi, le contraste entre les deux patronymes annonce les divergences des parcours de campagne des deux protagonistes. La consonance / dissonance des deux noms et le genre des deux prénoms n’est pas qu’un artifice ou un hasard : elle est le fruit d’une histoire agitée. La dimension inédite de ces deux candidatures marque l’inflexion qu’est en train de connaître une Amérique entrée en récession, se tenant au bord du gouffre qu’elle a creusé en Irak sans pouvoir reculer. Le premier candidat noir qui est littéralement africain-américain, de père Africain et de mère Américaine, espère déplier un horizon qui englobe toute l’Amérique (entendu comme l’espace étatsunien) et le relier à une multiplicité de lieux d’un monde devenu peu ou prou commun. La première femme candidate, épouse d’un ancien président, s’est fixé pour objectif, bien avant de se lancer dans la campagne victorieuse des sénatoriales, de remplir complètement de son énergique présence l’espace saturé de sens de Washington.
Si l’immensité, relative, des États-Unis d’Amérique laisse toute sa place à l’incohérence et au contraste et semble réfléchir le surgissement inopiné et nécessaire d’un homme noir dans ce paysage accidenté, rien de tel n’est possible dans la capitale de l’union. Washington a été pensée et dessinée par Pierre L’Enfant, un architecte français, au lendemain de la révolution américaine, comme le réceptacle du pouvoir et le lieu ordonné de sa distribution raisonnée. Cette capitale a été conçue pour capter les regards et être vue de partout, comme un panoptique se voulant démocratique révélant aux américains, fussent-ils à l’autre bout du continent, ce qu’il leur revient de plein droit constitutionnel : comment les affaires de l’union sont gérées sous le regard altier et acéré des pères fondateurs de la nation. Pour un visiteur qui n’est pas américain, ni pétri de la centralité du lieu depuis son enfance, ni traversé par l’émotion et la ferveur lors de son pèlerinage, Washington apparaît comme une gigantesque géométrie symbolique en trois dimensions qui emprunte autant à la science euclidienne, à l’ésotérique maçonique qu’à la progression alphabétique. Il peut aisément être piégé par le trompe-l’œil d’une harmonie des équilibres sans voir la voûte transparente sous laquelle sont emprisonnés les différents attributs et les multiples lieux du bon gouvernement selon les Américains. Car, dès sa conception, cette capitale a été vue d’en haut, par Dieu ?, même si personne ne pouvait disposer à l’époque des moyens techniques pour l’embrasser à bonne hauteur d’un seul regard circulaire. C’est d’ailleurs la vision aérienne, et crépusculaire que nous en avons, clichés éculés, dans les films et les feuilletons qui ont pris pour théâtre des opérations ce lieu surchargé de sens à proportion des vides qui le maintiennent en tension.
C’est cette ville à la symbolique empesée, ponctuée de monuments paquebots et parsemée de « memorials » édifiants, que veut conquérir Hillary Clinton, toute à son idée qu’elle est déjà passée par là et qu’elle y a tout appris, y compris par imprégnation, pour « commander ». C’est sans doute moins la motivation de Barack Obama si l’on en croit ses déclarations, beaucoup plus tourné vers l’Amérique, vers les Amériques serait-on tenté de dire, pendant que son adversaire louche du côté de ses anciens quartiers. Ce strabisme divergent des démocrates laisse penser que la page d’une certaine politique américaine est tournée. Car, même si Hillary a l’air de marcher dans les pas de son mari, et si Barack a l’air du premier de la classe qu’il a été à Harvard, elle comme lui sonnent le glas d’une Amérique dont il a été possible de suivre la généalogie non pas tant dans les discours, quoique celui de Obama sur son intimité avec la race restera à juste titre dans les annales, mais dans ce qui fait l’Amérique urbi et orbi : son cinéma.
Pour un nombre considérable de spectateurs, le fait de montrer, monstration valant démonstration, l’état de l’Amérique, non pas telle que le traduit et le distord le président lors d’un discours annuel rituel, mais dans tous ses états et tout particulièrement ses plus effrayants, aura été une épreuve radicale. Voici déjà quelques années qu’une veine qui ne s’est jamais vraiment tarie a pris une ampleur et atteint une sorte de récurrence dans l’effort de dire et de donner à voir. Comme si la symbolique du panoptique démocratique devait quitter son écrin protégé et proliférer, se répandre par la voie de contamination la plus sûre : celle du divertissement et de son industrie de l’image. Le résultat est impressionnant tant les films qui ont été montés et montrés ces dernières années sont parvenus à dire quelque chose de l’Amérique qui renoue avec les sentiments partagés, liens forts et ambivalents, qui unissent ce pays à de multiples attaches. Deux exemples récents situent parfaitement l’entreprise de deuil politique dans laquelle est engagé ce pays et résonnent dans la campagne démocrate.
Le deuil est bien le propos de « There will be blood », tant il est vrai qu’il invite brutalement à se souvenir que dès les premiers forages le pétrole et Dieu ont été liés par le sang. La quête hallucinée pour l’un et pour l’autre a toujours conduit aux mêmes excès, aux mêmes trahisons et aux mêmes mensonges. Le jeune illuminé qui torture Daniel, le foreur implacable, autant qu’il se torture lui-même est déjà présent dans le film écarlate de John Huston « Wise blood », mais cette fois-ci nous le retrouvons sur le théâtre de ce qui va devenir la source de toutes les richesses et de tous les maux de l’Amérique. Ce lien indéfectible entre énergie fossile et message divin fait écho à la complaisance faite d’affinité de l’Amérique avec des monarchies pétrolières qui ont souscrit au même credo. Derrière la scène finale, où le désormais tycoon en finit avec lui-même, faux père cruel, et avec Dieu en la personne de son menteur attitré se profile l’ombre des guerres à venir, toutes injustifiées et toutes irresponsables. « I’m finished » annonce-t-il à son majordome, jouant sur l’ambiguïté de l’aveu : s’agit-il juste d’enlever les reliefs de son repas pendant que se répand la flaque du sang du prédicateur ou d’annoncer l’inéluctable châtiment ? Ce sang-là n’est certes pas celui des Afghans ou des Irakiens, mais il continue bien de couler sans que rien ne semble pouvoir l’arrêter, se mêlant à celui des victimes jonchant le film des frères Coen : « No country for old man ». Là aussi l’absurdité et le hasard signent la fin de l’ordre parfait que prétendait dessiner pour tous les plans de la lointaine capitale. Vu du Texas des grands espaces vides comme de la Californie des prospecteurs, l’utopie américaine s’est dégonflée, pulvérisée par la violence qui la tenait en joue depuis le début et n’a cessé de tirer sans sommation. Ces films comme d’autres se livrent à cet arpentage méticuleux des territoires de la liberté dévastés par des intérêts contraires que les doctrines unies de Benjamin Franklin et d’Adam Smith n’ont pas su dompter. Au point que la mort n’est plus qu’une formalité, vite expédiée, ou gracieusement différée. Que l’opérateur arbitraire d’un sort incertain s’en sorte toujours n’est que la preuve supplémentaire de la volatilité des principes gravés dans le marbre, là-bas tout près du Capitole. Les valeurs, à la hausse, ont pris le dessus depuis longtemps. Les hommes blancs jadis debout, barrant de leur corps érigé l’horizon à conquérir, sont fatigués. C’est assis que nous les retrouvons, découragés par tant de destruction et d’incompréhension, n’osant plus hisser leur regard vers un avenir qui n’est plus le leur. L’heure de la femme blanche et de l’homme noir est venue, même si leurs temporalités sont déjà désajustées pour leur électorat.
C’est à ravauder cette Amérique-là que s’emploient les deux candidats démocrates, chacun tourné vers son horizon de prédilection, chacun occupé à tenter d’écrire dans une grammaire politique compréhensible ce qui s’est effacé avec le temps, chacun parfois tenté de n’en faire qu’à sa tête, là où un aigle bicéphale serait le bienvenu dans ce monde de chasseur / réducteur de têtes. Nous saurons bientôt si les anti-héros de films inspirés ont contribué à l’œuvre de désenchantement de l’Amérique pour qu’elle puisse enfin faire partie du monde commun où elle est attendue en la personne d’un(e) président(e) démocrate au visage inédit. Alors, il ou elle sera bien avisé(e) de mettre un peu de désordre dans la gravité d’un ordonnancement des choses et des lieux qui n’a pas su tenir ses promesses.
À suivre…

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