Profondeur de champs

 Dans le registre du divertissement pascalien, il semble bien que la scène française ait atteint dans le même mouvement les sommets et les bas-fonds de son répertoire. Que l’on colle au mot à mot extorqué aux différents protagonistes, ou que l’on tente de resituer ces litanies dans une généalogie nationale-footballistique, il est impossible d’échapper à l’étreinte de l’instant.

 

Dans le registre du divertissement pascalien, il semble bien que la scène française ait atteint dans le même mouvement les sommets et les bas-fonds de son répertoire. Que l’on colle au mot à mot extorqué aux différents protagonistes, ou que l’on tente de resituer ces litanies dans une généalogie nationale-footballistique, il est impossible d’échapper à l’étreinte de l’instant. Voilà qui se comprend venant de supporters déconfits, atterrés d’être privés d’une fête qui traînait déjà dans son sillage un parfum frelaté. Mais que faire lorsque le foot n’est pas une raison d’être, n’a pas conduit à s’endetter pour aller en Afrique du Sud, ne surnage que de proche en proche dans un flot continu d’informations et d’événements tous plus considérables les uns que les autres. Il reste peut-être à chercher la bonne focale, à multiplier les points de vue pour ne pas s’en tenir à la contre plongée qui condamne ces hommes accablés. Les voici voués à entrer en collision avec une nation qui n’avait pas attendu cette dernière défaite pour se laisser prendre au jeu d’ombre de ses spectres.

Au vue de la main mal placée, du seul but qui n’ouvre aucun droit à une retraite bien méritée, des cageots d’insultes en guise de syntaxe de l’autocontrôle sportif, de l’accent infantilisant (« des caïds immatures commandant des gamins apeurés ») des tombereaux de rappels à l’ordre et à l’honneur, des comparaisons balayant d’un revers de la main le travail méticuleux et prudent d’exposition des marges ségrégées, quelques réglages des instruments de vision s’imposent.

Pour commencer, il serait intriguant de savoir ce qu’aurait conclu une certain dame de France, si, déjouant le cordon de sécurité l’entourant, une main, animée d’autres intentions, avait atterri sur son respectable arrière-train : « pas vu, pas pris » aurait-il été de mise ? Et que faire du virilisme dégonflé qui s’affaisse sous nos yeux ? Des larmes de rage et de la voix qui déraille de tel démissionnaire des instances du football national, des responsables naguère encore érigés qui ne savent plus à quel sexe se vouer sinon pour s’en remettre au choc des mots et enchaîner les déclarations à peine voilées pointant ici et là un doigt accusateur vers des joueurs jugés incapables de redresser la tête ? Cette accumulation de virilités défaillantes, y compris en la personne de la ministre tançant martialement les naufragés du foot, peut inquiéter les partisans d’un nationalisme sportif campant clairement dans le camp masculin. La nationalisation de l’équipe de France traduite en des termes guerriers présenterait certes l’avantage de renouer avec des accents gaulliens inespérés, mais ce ne serait qu’une pâle copie de l’original.

La promesse, ou le risque, question de point de vue, de lendemains qui chantent la fin du sexisme est ténue à en croire le psychodrame orchestré par les hommes en charge. Le danger ainsi écarté laisse apercevoir la scène primitive de la nation exposée sur son flanc minoritaire et tentée de céder au devoir sacré de chercher un bouc émissaire à châtier. Aisément logé dans cette équipe parée de tous les défauts, basse extraction, verbe en berne et chromatique caractéristique, l’ennemi parfait est soupçonné d’affaiblir la vigueur nationale et devient le coupable tout désigné à la vindicte populaire. Ils étaient désirables tant qu’ils parlaient de leur victoire dans un français certes populaire mais sans faute, ils sont voués aux gémonies dès qu’ils laissent leurs passes et leurs phrases s’égarer sans but. Même les exceptions à la règle de la médiocrité sont toutes trouvées en la personne des bons élèves soumis à la tyrannie de la majorité. Le mauvais film des enfants ingrats retrouve son public de prédilection.

L’autre spectre, celui de la racialisation qui n’ose pas dire son nom, est bien plus redoutable que toute défaite, fut-elle en coupe du monde. Il plane au-dessus de la société française et déploie l’ombre portée de la glaciation identitaire qui, après avoir de loin en loin détourné l’histoire, occupe des esprits disponibles à toute diversion. En cette matière, l’euphémisation équivaut à une capitulation. L’allusion fleure bon le temps révolu des colonies. Accepter d’ignorer ce qui ne doit pas être nommé revient à minimiser les effets réels et massifs du retournement de la couleur contre ses porteurs assignés. Pour qui regarde la scène de la trahison nationale, la signification imputée en silence à la peau des joueurs bruisse de pensées inavouables. Tout comme le rappel à l’obligation de représentation nationale fait écho à celui infligé à une certaine lauréate du Goncourt qui curieusement partage avec eux le même chromatisme. Incités à trop exiger de sportifs pourtant formatés pour un seul objectif, tour à tour réduits au rôle de figurants ou naïvement adulés, les enfants pris en otages par des adultes sans scrupule auraient finit le regard éteint s’ils n’étaient armés d’un solide sens de la distance. S’abstenir de déclarer, comme ce fut pourtant assené sans ambage voici encore peu, que certains joueurs heurtent l’identité nationale et précipitent son effondrement civilisationnel, finit toujours en un détour par les cités devenues la métonymie du pire. Ce dernier artifice n’empêche pas que se répande le bruit assourdissant d’un silence raciste enrobé d’une sainte colère. Ainsi paré, il sous-tend bien des déclarations et supporte bien des invectives. Que penser ainsi d’un appel à user « du goudron et des plumes » lancé par un quotidien prenant la tête de la curée ? Qu’il n’a rien à voir avec le lynchage pratiqué par les blancs racistes, sexistes et suprémacistes du sud des Etats-Unis, endossant les symboles et les rites du KKK ? Qu’il ne charrie pas des relents raciaux et racistes pouvant demain alimenter le défouloir social que nous réservent les irresponsables chargés de liquider le contrat social ? À qui voudrait-on faire croire que l’ombre portée du racialisme ne risque pas de brouiller une fois de trop la perspective de toute une société désorientée et incapable de choisir les bons instruments de son gouvernement ?

Dans la profondeur de champs se dégagent quelques pistes par delà ce désastre. Relever ces joueurs d’attentes exorbitantes imprudemment projetées sur eux afin qu’ils puissent trouver sans tuteur un sens et une dignité à leurs actes. Parier que s’ils étaient moins tenus par l’argent et ses compromissions, moins enclins à chercher des expédients dans des solidarités à courte vue flottant dans un air du temps raréfié et pollué, ils n’auraient peut-être pas raté le rendez-vous avec le continent noir et la nation arc-en-ciel. Incapables de porter leur regard au-delà d’une inflation de l’ego trop tentante, ils ont accepté que soit tranché par de mauvais génies le lien qui les unit à ces vies africaines exposées au pire et à ce récit sud-africain gros de tous les possibles. Ils ont ainsi renoncé à une exaltation surpassant la stratégie du pain et des jeux qui depuis la Rome impériale sévit dans les sociétés qui ont mal à la politique. La dépolitisation de leur vie et de leur itinéraire s’est négociée à un très bon prix. Eux comme tous ceux qui suivront le même chemin accidenté risquent de le payer bien plus cher encore tant qu’ils n’auront pas conscience qu’il leur revient de lever le poing pour ne plus avoir à baisser les bras en des temps si contraires. Voilà les piètres damnés d’une terre où le football est hissé au sommet par un État foulant aux pieds l’avenir d’une jeunesse dont il se dédouane en croyant pouvoir lui livrer ces Bleus là en pâture.

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