Nadejda Soukhoroukova
Abonné·e de Mediapart

1 Billets

0 Édition

Billet de blog 21 mars 2022

Marioupol, dans cette ville, tout le monde est en train d’attendre la mort

Le 20 mars 2022, 25e jour de la guerre. Quand le bombardement s’arrête, je sors dans la rue. Il faut que je promène mon chien. Il gémit sans cesse, il tremble et il se cache dans mes jambes. Je n’ai plus peur de regarder autour de moi. Deux semaines se sont écoulées et je ne crois plus qu’avant nous ayons pu vivre une autre vie. Par Nadejda Soukhoroukova, habitante de Marioupol.

Nadejda Soukhoroukova
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Témoignage publié initialement ici :  https://www.pravda.com.ua/rus/columns/2022/03/20/7332894/

Le 20 mars 2022, 25e jour de la guerre.  

Quand le bombardement s’arrête, je sors dans la rue. Il faut que je promène mon chien. Il gémit sans cesse, il tremble et il se cache dans mes jambes.

J’ai tout le temps sommeil. Encadrée d’immeubles, ma cour est silencieuse et morte. Je n’ai plus peur de regarder autour de moi.

En face, l’escalier de la maison numéro 105 finit de brûler. Le feu a avalé quatre étages, le cinquième se consume. Le feu crépite dans la pièce calmement, comme dans une cheminée.

Les fenêtres noires calcinées sont sans vitres. Les rideaux carbonisés pendent, telles des langues lambeaux. Je regarde cela calmement, avec un sentiment de condamnation.

Je suis sûre de mourir bientôt. Il ne me reste plus que quelques jours.

Dans cette ville, tout le monde est en train d’attendre la mort. Je désire juste qu’elle ne soit pas trop atroce.

Il y a trois jours, un ami de mon neveu aîné est passé chez nous et il nous a annoncé qu’une bombe est tombée exactement sur la caserne des pompiers. Les pompiers sont morts. Les éclats ont arraché la tête, une jambe et une main d’une femme.

Je rêve que les parties de mon corps restent ensemble, même si une bombe larguée par un avion explose.

Je ne sais pas pourquoi c’est important pour moi. D’autre part, comme les combats continuent, il n’y aura personne pour nous enterrer de toute façon. C’est ce que nous ont dit les policiers que nous avons abordés dans la rue pour leur demander ce que nous devions faire avec le corps de la grand-mère de nos amis. Ils nous ont conseillés de l’entreposer sur le balcon.

Je me demande combien de corps sont ainsi couchés sur les balcons.

Notre maison se trouve sur l’avenue de la Paix : c’est la seule qui n’ait pas reçu directement de bombes. Par deux fois les obus l’ont touchée, les vitres dans plusieurs appartements ont volé en éclat, mais elle n’a pratiquement pas souffert et, à comparer avec d’autres maisons, la nôtre a eu beaucoup de chance.

Le sol de la cour est entièrement couvert de débris de verre, de cendres, d’éclats de matière plastique et de métal.

J’essaie de ne pas regarder l’horreur métallique qui a atterri sur le terrain de jeu des enfants. Je crois que c’est une fusée mais peut-être est-ce une mine. Cela m’est égal, c’est juste désagréable. Dans la fenêtre du deuxième j’aperçois un visage et je frissonne. Je me rends compte que j’ai commencé à avoir peur des gens vivants.

Mon chien se met à hurler et je comprends que bientôt ils vont recommencer à tirer.

Je suis dans la rue en plein jour et un silence de mort m’entoure. Il n’y a ni autos ni voix, ni enfants ni petites vieilles assises sur les bancs. Même le vent est mort.

Il y a quand-même quelques personnes. Leurs corps sont couchés sur la place près de la maison, ils sont couverts de vêtements. Je ne veux pas les regarder. J’ai peur d’y voir quelqu’un que je connais.

Maintenant la vie de ma ville entière se meurt doucement dans les caves. Elle ressemble à la bougie qui brûle dans notre coin dans la cave. Il est si facile de l’éteindre. Le moindre frémissement ou courant d’air et l’obscurité s’abattra sur nous.

J’essaie de pleurer mais je n’y arrive pas. Je me plains moi-même, mes proches, mon mari, mes voisins, mes amis.

Je retourne dans la cave et j’écoute le grincement métallique répugnant. Deux semaines se sont écoulées et je ne crois plus qu’avant nous ayons pu vivre une autre vie.

À Marioupol, les gens continuent à rester dans les caves. Chaque jour ils ont de plus en plus de de difficulté à survivre. Ils n’ont plus d’eau, de nourriture, de lumière, ils ne peuvent même pas sortir dans la rue à cause des attaques permanentes.

Les habitants de Marioupol doivent vivre. Aidez-les. Racontez ce qui s’y passe. Pour que tout le monde sache que l’on continue à massacrer une population paisible.

Par Nadejda Soukhoroukova (НАДЕЖДА СУХОРУКОВА), habitante de Marioupol

Traduit en lituanien par mb ; traduit en français par am

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Écologie
Écologie : encore tout à prouver
Le remaniement ministériel voit l’arrivée du novice en écologie Christophe Béchu au ministère de la transition écologique et le retour de ministres délégués aux transports et au logement. Après un premier raté sur la politique agricole la semaine dernière, le gouvernement de la « planification écologique » est mis au défi de tenir ses promesses.
par Mickaël Correia et Amélie Poinssot
Journal — Histoire
De Gaulle et la guerre d’Algérie : dans les nouvelles archives de la raison d’État
Pendant plusieurs semaines, Mediapart s’est plongé dans les archives de la République sur la guerre d’Algérie (1954-1962), dont certaines ont été déclassifiées seulement fin 2021. Tortures, détentions illégales, exécutions extrajudiciaires : les documents montrent comment se fabrique la raison d’État, alors que l’Algérie célèbre les 60 ans de son indépendance.
par Fabrice Arfi
Journal — Société
Maltraitances en crèche : le bras de fer d’une lanceuse d’alerte avec la Ville de Paris 
Eugénie a récemment raconté à un juge d’instruction le « harcèlement moral » qu’elle estime avoir subi, pendant des années, quand elle était directrice de crèche municipale et qu’elle rapportait, auprès de sa hiérarchie, des négligences ou maltraitances subies par les tout-petits.
par Fanny Marlier
Journal — Justice
Affaire Darty : cinq mises en examen pour blanchiment et association de malfaiteurs
En juillet 2021, Mediapart révélait un système d’encaissement illégal d’argent liquide au sein du groupe Fnac-Darty. Depuis, quatre directeurs de magasins Darty et un directeur régional ont été mis en examen. Selon de nouveaux documents et témoignages, de nombreux cadres dirigeants du groupe auraient eu connaissance de ces opérations réalisées dans toute la France, au-dessus des seuils légaux. 
par Nicolas Vescovacci

La sélection du Club

Billet d’édition
Le purgatoire de grand-père
Dès les premiers instants au camp de Saint-Maurice-l’ardoise, grand-père s’isola. Près des barbelés, les yeux rivés vers l’horizon. Il se rappelait l’enfer. La barbarie dont il avait été témoin. Il avait vu le pire grand-père. La mort qui l’avait frôlé de si peu. Ils avaient tous survécu. Ses enfants, son épouse et lui étaient vivants. Ils étaient ensemble, réunis. C’était déjà un miracle.
par Sophia petite-fille de Harkis
Billet de blog
Glorification de la colonisation de l’Algérie et révisionnisme historique : le scandale continue… à Perpignan !
[Rediffusion] Louis Aliot, dirigeant bien connu du Rassemblement national et maire de Perpignan, a décidé de soutenir politiquement et financièrement la 43ème réunion hexagonale du Cercle algérianiste qui se tiendra au Palais des congrès de cette ville, du 24 au 26 juin 2022. Au menu : apologie de la colonisation, révisionnisme historique et glorification des généraux qui, pour défendre l’Algérie française, ont pris les armes contre la République, le 21 avril 1961.
par O. Le Cour Grandmaison
Billet d’édition
60 ans d’indépendance : nécessité d’un devoir d’inventaire avec la France
L’année 2022 marque les 60 ans de l’indépendance de l’Algérie. Soixante ans d’indépendance, un bail ! « Lorsqu'on voit ce que l'occupation allemande a fait comme ravage en quatre ans dans l'esprit français, on peut deviner ce que l'occupation française a pu faire en cent trente ans.» Jean Daniel  Le temps qui reste, éditions Plon, 1973.
par Semcheddine
Billet d’édition
La révolution, le martyr et l’avenir
Comme toute chose périssable, une Révolution peut-elle vieillir ? Au rendez-vous des célébrations décennales, elle est convoquée au gré des humeurs présentes. La Révolution se met à la table des incertitudes du moment, quand elle n’est pas mobilisée en morphine mémorielle afin d’endormir les espérances d’émancipation encore vivaces.
par Amine K.