"Fais soin de toi" : l'amour, ce long fleuve intranquille

Interrogé par sa mère sur son célibat, Lakhdar Tati, le réalisateur de "Fais soin de toi", s'en va sillonner l'Algérie à la rencontre de femmes et d'hommes. Le film nous immerge au cœur des univers de ces êtres qui nous livrent des fragments de leurs expériences relatives à l'amour, ce sentiment fortement désiré mais difficile voire impossible à assouvir. Entretien avec Lakhdar Tati

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Comment est née l'idée de consacrer un film au sentiment amoureux tel qu'il est conçu et vécu par les femmes et les hommes en Algérie ?

Le film est le fruit d'un long cheminement mental. Les éléments qui m'on amené à m'intéresser au sujet et à en faire un film, sont multiples. Il y avait d'abord le fait que le sujet soit sur toutes les langues. Tout le monde parle d'amour mais chacun pense que c'est un sujet tabou. Cette contradiction a vraiment suscité ma curiosité. Le deuxième élément concerne la sémantique que les gens emploient pour parler du sentiment amoureux. J'ai noté une vitalité assez incroyable qui se déploie par le recours à l'invention de mots et de termes pour combler le vide que les Algériennes et les Algériens vivent sur le plan amoureux. Ce vide est notamment dû à la destructuration de la société algérienne.

Durant les années où j'ai réalisé ce film, la question de l'amour était au centre des tensions qui traversaient et travaillaient la société algérienne. Ma génération a ce lourd privilège de vivre la fin du modèle traditionnel qui ne répond plus aux attentes des jeunes générations. L'alternative à ce modèle est difficile à trouver. Cette situation créé des tensions et engendre des violences. Mais elle donne également lieu à une inventivité dans la manière de vivre et d'exprimer ses sentiments. Ces changements sont mal vus par les conservateurs qui crient à la dépravation de la société algérienne.

La question de l'amour révèle les ravages de la politique de la haine de soi exercée par le pouvoir en place si bien que les Algériens ont intériorisé l'idée qu'ils sont brutaux, violents, fainéants et qu'ils ne sont pas faits pour aimer. Dans leur conception, l'amour est fait pour les Occidentaux. Cette politique a érigé un mur entre les Algériens et leur imagination collective engendrant une négligence de la dimension poétique et esthétique de cet imaginaire.

«Fais soin de toi» est le titre du film. Quelle est son origine ? Quel écho fait-il à la thématique de l'amour ?

Le titre est un message envoyé par SMS par une fille à son ami. Cette phrase qu'il ne comprend pas l'intrigue et l'incite à la questionner. Je trouve que ce message est aussi mystérieux que le surgissement du sentiment amoureux. La notion de soin revêt une importance capitale dans la compréhension du lien amoureux. «Faire soin» est à l'origine de l'acte d'aimer. On aime une mère pour son côté vulnérable. On aime un enfant parce qu'on prend conscience de sa vulnérabilité. Cette définition de l'amour revêt une signification essentiellement sacrificielle. La dimension symbolique est plus forte que la réalité. Cette vision met en exergue l'idéalisation de l'être aimé. Et toute expérience amoureuse vécue sous ce mode est appréhendée comme une perte. Selon le point de vue de l'un des jeunes qui a témoigné dans le film, une fille qui a un passé, c'est-à-dire qui a connu d'autres hommes, n'est pas digne d'être aimée car non respectable. Mais là encore, dans son témoignage apparaît une contradiction puisque malgré le fait que sa copine ait un «passé», il l'aime quand même. Ce jeune homme vit son amour dans le déchirement. Il est dans une posture sacrificielle.

Comment s'est déroulé le tournage du film ?

C'était une longue et belle aventure. J'ai passé beaucoup de temps à voyager, à rencontrer des femmes et des hommes avec qui j'ai beaucoup discuté. Avec du recul, je peux dire que les difficultés étaient plutôt d'ordre logistique.

Quelle fut la réaction des femmes et des hommes lorsque vous leur avez demandé de parler de leurs expériences amoureuses ?

Les femmes et les hommes qui ont accepté de jouer le jeu étaient très réceptifs et animés par la curiosité. Au début, il y avait de l'étonnement, du refus puis ils ont accepté de libérer leur parole et de parler. J'avais le sentiment de prendre leur parole comme un témoignage qu'on se passe d'un coureur à un autre pour franchir une ligne. Les personnes que j'ai filmées m'ont confié leurs paroles et leurs sentiments afin que je les relaie à mon tour.

Comment expliquez-vous l'inclusion de votre mère dans le film ?

Elle a une fonction d'élément déclencheur du film. Elle représente également l'autorité qui interroge mon personnage. Elle fait partie de ma réflexion sur le sentiment amoureux dans la société algérienne. Elle personnalise la confusion que le film affronte et met en lumière : celle du sentiment amoureux et du mariage. Dans le film, à plusieurs reprises, la question de l'amour est systématiquement associée au mariage. Cette vision pose le problème de la pression sociale dont la fonction est de gérer et de canaliser l'individu.

Vous émergez dans le film comme un personnage au même titre que les femmes et les hommes que vous avez interviewé.e.s. Vous dévoilez vos questionnements et vos préoccupations quant à la nature du sentiment amoureux que vous partagez avec le reste des personnages. Qu'est-ce qui a induit ce positionnement à travers lequel vous affichez une subjectivité assumée ?

Lorsque j'ai commencé à faire les repérages pour le film, je me suis rendu compte que la parole des gens serait forte et précieuse que si elle était spontanée et libre. Cette parole ne pouvait advenir que dans le cadre d'une discussion et d'un échange réciproque avec les protagonistes. Il était de plus en plus évident que j'allais me positionner comme un personnage du film puisque ce dernier évoluait vers une enquête qui s'orientait vers deux sens : une introspection sous forme de questionnement sur mon rapport au sentiment amoureux et sur le rapport de l'imaginaire collectif à l'amour. J'ai réalisé ce document en articulant ces deux questionnements qui se font écho.

Tout au long du film, l'amour est défini comme un face à face avec l'autre; comme «un objet» fortement désiré; comme une expérience, très souvent, tumultueuse, violente, douloureuse voire contrariée. Quel est l'impact des témoignages livrés par les femmes et les hommes que vous avez rencontrés aux quatre coins de l'Algérie sur votre quête du sentiment amoureux ?

Le sentiment amoureux a la spécificité de s'adresser aux Algérien.ne.s dans leur dimension individuelle. C'est un Evénement dans la vie d'un.e Algérien.ne que les organisations politiques, religieuses et sociales tentent de minorer voir d'effacer. Chacune déploie ses propres armes pour dompter ce sentiment amoureux. La société opère par le mariage. Le film met en lumière la confusion entre le sentiment amoureux et le mariage. Jusqu'aux années 1980, le mariage était sacralisé au point d'être perçu comme l'ultime alternative à la relation amoureuse. Tout au long de ces années, le divorce était minime car tabou pour les familles. De nos jours, la situation a changé. Les divorces sont monnaie courante, en plus du célibat qui est en constante augmentation.

Tout ceci me fait dire que le modèle traditionnel n'est plus en mesure de répondre aux aspirations et à la conception des relations amoureuses des Algérien.ne.s. Le système politique a longtemps prôné le discours centré sur le devenir collectif. En ces temps de révoltes populaires, ce schéma sociétal continue à être mis en avant. Aujourd'hui encore, on entend partout qu'il faut protéger l'Algérie et que la fierté algérienne ne peut être que collective. Rares sont les discours qui perçoivent les Algérien.ne.s comme des individualités.Cette éventualité fait peur. De son côté, le discours religieux reste encore arc-bouté sur la morale et déploie sa rhétorique accusatrice et accablante. Face à ces discours qui nient l'individualité de chaque Algérien.ne, il y a l'individu qui aime et fait face à son émoi. L'avènement du sentiment amoureux dans de telles conditions ne peut être que tumultueux, violent et contrarié.

Cette conception est célébrée par la poésie populaire qui véhicule une approche révoltée de l'amour. Si pour les poètes l'amour est pensé comme un élément perturbateur de la norme, il est également perçu comme un expérience du Moi à l'épreuve de l'autre, c'est-à-dire la personne aimée. Le poète dit : je me sculpte et m'élève pour la rencontre de l'amour. Ce mouvement est décliné chez Averroès à travers sa théorie de l'intellect et/ou de l'imagination animés par le désir.

Bio express

Mohamed Lakhdar TATI est né en Algérie et a suivi des études d'économie. Il a réalisé des courts-métrages lorsqu'il vivait en Algérie. En 2003, il migre en France et suit des études de lettres modernes. Il réalise trois autres films, Aveux (court-métrage - fiction – 2003), Joue à l'ombre ! (documentaire - 2006, 51 min.) et Dans le silence, je sens rouler la terre (documentaire - 2010, 52 min.). En 2017, il sort son premier long métrage, Fais soin de toi (documentaire, 2 h 00', produit par Stella Productions, France et Tayda Film, Algérie).

Projection – débat

Mohamed Lakhdar Tati sera l'invité de l'association France-Algérie, le jeudi 13 juin 2019 pour une projection-débat. Le lieu et l'horaire sont à confirmer.

https://associationfrancealgerie.fr/

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