Hommage à Aziz Chouaki

Il s'en est allé, l'artiste. Hier, une étoile a brillé quelque part dans le ciel de Paris et d'Alger... Guettez-la ce soir. Elle brillera encore. Pour vous !

Aziz Chouaki, celui qui savait si bien incarner le monument de la littérature irlandaise, James Joyce, le concepteur d'«Ulysse», publié en 1922, par Sylvie Beach, de la mythique librairie, Shakespeare and Company, roman qui semble avoir influencé Kateb Yacine dans l’écriture de son unique roman, «Nedjma», nous a quittés. Le 16 avril. Ce jour-là, la mort, cette inconnue omniprésente, l'a chevauché par surprise.

Disparu !

C'était imprévu !

C'était imprévisible !

J’ai connu Aziz à l’université d’Alger. Il avait repris ses études et l’on s’était retrouvés dans la même classe préparant, chacun un magister, lui en littérature irlandaise autour de l’oeuvre de James Joyce, et moi, en littérature américaine, axant mon travail de recherche sur les productions littéraires d’Ernest Hemingway. Aziz était un peu notre grand frère avec qui nous parlions de tout. Son ouverture d’esprit égayait notre quotidien et nous confortait dans notre croyance en un avenir radieux.

Aziz ne connaissait pas Kateb Yacine. Il voulait le rencontrer. Ayant connu ce dernier par le biais de ma famille, j’avais alors proposé à Aziz de lui présenter cet homme pour qui il avait beaucoup d'admiration. A cette époque, Kateb Yacine occupait une chambre au Centre familial de Ben Aknoun. Lorsque je lui ai parlé du désir de Aziz de le rencontrer, il a d’emblée dit oui. Et c’est ainsi que nous nous sommes retrouvés chez Kateb Yacine dans sa modeste chambre. L’accueil fut chaleureux.

Aziz était heureux d’être reçu si modestement par le père de «Nedjma». En rencontrant l'écrivain, il venait de réaliser l’un de ses rêves les plus chers. A cette époque, Aziz Chouaki avait publié «Argo», un recueil de poèmes (1982). Son roman «Baya» (1989) était en cours d’écriture.

L’année terminée, nous nous sommes quittés. Chacun de nous s'en est allé poursuivre le chemin de sa destinée. Nous nous sommes perdus de vue.

Des années ont passé.

1996. Paris, le lieu de l'enfouissement de nos errances. Enceinte de mon fils. A Ikéa. Je rencontre Aziz Chouaki. Les grandes retrouvailles ! Et là, il se retourne vers son épouse et lui dit en affichant un sourire qui laissait transparaitre de la fierté «c’est elle qui m’a présenté Kateb Yacine».

Et voilà que ma mémoire se réveille. J’ai alors replongé dans les années algéroises où, à cette époque, tous les rêves étaient permis. Soudain, un coup de pied par le corps vibrant de vie qui gigotait dans mon ventre. Un rappel au présent ? Un appel à l'oubli ?

Nous nous sommes séparés , Aziz et moi, après avoir été heureux de nous revoir, un instant, rien qu'un instant et de nous replonger dans un passé, source de nos espoirs miroitants. Illusoires ?

Je n’ai plus revu Aziz Chouaki. Je n’ai pas vu ses pièces de théâtre. Je ne lui ai consacré aucun article.

Regrets ?

Non !

Car tant qu’on est vivant, il n’est jamais trop tard.

Repose en paix, l’ami !

Bio express

Aziz Chouaki était musicien, poète, écrivian et dramaturge. Il a publié un poème « Argo », quatre romans : « Baya » (éd. Laphomic, 1984), « L'Étoile d'Alger» (éd. Balland, éd. Points Seuils, 2004), « Arobase » (éd.Balland, 2004), « Aigle « (Ed. Gallimard, 2000) et plusieurs pièces dont « Les Oranges» ( éd. Mille et une nuits, 1998), « La Pomme et le Couteau,» (éd. Les Cygnes, 2011), « Nénesse », (éd. Les Cygnes, 2018).

Extrait de sa pièce de théâtre : « Les Oranges »

« - De loin ça fait comme un ruban blanc, cerné de bleu en bas, avec des touffes de vert en haut. Et puis c’est poivré, menthe fraîche et jasmin. C’est ça Alger. Brune lascive aux yeux olive, étalant sa blanche langueur au lécher du soleil.

Et moi j’aime ça, oh oui. Petit matin, au balcon, prendre un bol de soleil direct. Hum

Cris d’enfants, la rue bruisse, le petit Krimo, qu’est-ce qu’il joue bien, regarde, regarde comme il te dribble ça, hop, hop, et toc, la boîte de conserves entre les jambes du goal, ilié !! Petit pont, pauvre goal, c’est Hamdane le fils de Moussa le boucher, quinze ans, déjà quatre-vingt kilos

C’est quoi, ça ? Cette odeur, oui, qui soudain gifle, heureuses, mes narines ?! C’est la mer, que je vois en bas du ciel, entre le café du Chihab et le kiosque à journaux. La mer, bien sûr ».

 

 

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