La Révolution du Sourire : Pour une Algérie fédérale et laïque

Alors que le mouvement de contestation populaire algérien bat son plein, les citoyen.n.e.s s’organisent afin de donner une assise politique à leurs actes et proposer des alternatives pour sortir de l’impasse actuelle. Le « Groupe Algérie Algérienne» (GAA) créé dans la ville de Béjaia est l’une des initiatives citoyennes. Mouloud Deboub, militant bougiote, nous éclaire sur ce groupe.

 

Algérie Algérienne © Mouloud Deboub Algérie Algérienne © Mouloud Deboub

Quand est né le «Groupe Algérie Algérienne» (GAA) ?

Il est né vers la fin avril, à l’initiative d’un groupe d’amis d'horizons divers,  politiques, militants structurés dans des partis politiques ou non. Mais les discussions,  les échanges, les débats et les rencontres, entre amis, tout d’abord, et avec d'autres militants, ensuite, pour accompagner cette révolution, ont commencé, à la mi-mars. La dénomination actuelle « Groupe Algérie Algérienne (GAA) », date du 19 mai 2019. Les membres de ce groupe partagent un objectif commun : faire émerger une nouvelle Algérie qui ne se construira pas sans nous et surtout pas contre nous. 

Quels facteurs ont favorisé la création de ce groupe ?

L’absence de vision et d’objectifs clairs. Nous voulons également dégager tout ce qui symbolise le système actuel. «Système dégage», est notre slogan phare. Celui-ci est scandé dans les rues à l’échelle de toutes les régions. Le peuple sait ce qu’il ne veut pas : l’actuel système politique et tous ceux qui le représentent. cependant, il ne s’est pas exprimé clairement sur ce qu’il veut. Nous voulons saisir l’opportunité que nous offre la rue qui s'exprime en faveur du changement et le rapport de force qui s'y exprime afin d'exprimer sur notre souhait de construire l’Algérie de nos rêves; une Algérie Algérienne.

Quels sont vos objectifs, à court et à moyen terme ?

Les objectifs ou la finalité de notre groupe est la construction d’une Algérie Algérienne, démocratique, sociale, fédérale et laïque. A court terme, nous travaillons pour finaliser une charte qui nous servira de socle rassembleur. Ce document sera une sorte de SMIG consensuel. Une fois nos objectifs définis, nous essayerons, à moyen terme, de trouver ensemble, les voies et les moyens pour atteindre nos objectifs. Nous impliquerons les citoyens à travers des rencontres-débats que nous initierons dans les quartiers, les villages et les communes. Nous ferons adhérer le maximum d’Algériens à notre proposition et démarche.

Des femmes et des hommes ont, dans les rues de Bejaia, manifesté en brandissant une banderole sur laquelle était inscrit en grandes lettres «Algérie Algérienne, démocratique, Sociale, Fédérale et Laïque ». Que signifie ce slogan ?

Le slogan "Algérie Algérienne" date de 1949. C'est ce qui a engendré la crise Berbériste, durant le mouvement national. Ses auteurs sont Bennali Ouali, Amar Aït Hamouda, M’barek Aït Menguellet et Rachid Ali Yahia, tous assassinés par leurs propres frères, excepté Rachid Ali Yahia. Ces militants ont pensé à ce projet de société, par opposition à ceux qui voulaient définir la future nation algérienne comme étant arabo-islamique. Ce slogan a été repris plus tard, durant la révolution algérienne pour signifier que notre révolution n’est inféodée ni au Caire, ni à Londres, ni à Moscou, ni à Washington. En ce qui nous concerne, nous voulons exprimer l’idée que nous n’attendons rien des capitales étrangères, que nous ne demandons aucune aide et surtout que nous rejetons toute tutelle. Nous devons mettre à profit cette miraculeuse insurrection pour construire l’Algérie de demain, une Algérie aux valeurs démocratiques et universelles; une Algérie fédérale, ou décentralisée par opposition au système jacobin hérité de la France coloniale. Avec ses 2 millions de kilomètres carrés, ses régions, leurs spécificités et leurs diversités, notre pays ne peut être géré à partir d’Alger. Nous devons aller vers une décentralisation, doter les régions ou fédérations futures de parlements et de gouvernements avec de larges prérogatives. La notion de laïcité a pour but de mettre des freins et des garde-fous à tous ceux qui seraient tentés d’instrumentaliser la religion à des fins politiques.

Existe-t-il une « Algérie » non Algérienne ?

Il s’agit de l’Algérie qu’on essaye de nous imposer. C'est une Algérie virtuelle, importée d’Orient avec la bénédiction de la France coloniale, de l’Egypte de Gamal Ab-Nasser, des monarchies du Golf,  après l’Indépendance; une Algérie qui se revendique de l’arabo-baathisme qui nous impose l’islam comme religion d’Etat et nous définit comme appartenant à une nation arabe utopique.

Algérie Algérienne © Mouloud Deboub Algérie Algérienne © Mouloud Deboub
Comment envisagez-vous une Algérie fédérale ?

La division du pays en six régions lors du congrès de la Soummam, en pleine guerre de libération, a fait ses preuves. Les spécificités culturelles, traditionnelles, économiques, sociales et linguistiques de chaque région doivent être perçues comme des richesses et non comme des tares qu’on utilise pour diviser le peuple. Ne soyons pas dupes ! L’Algérien de Tizi Ouzou, celui de Tamanrasset, celui de Tébessa et celui de Tindouf sont différents, nous n’avons pas le même vécu et peut-être aussi que nous n’aspirons pas au même avenir. En parallèle de cette révolution, nous travaillons à la définition de notre future Algérie fédérale avec des experts, des militants, des spécialistes et à travers les débats que nous organisons avec les citoyens.

Quel type de laïcité voudriez-vous voir s’établir en Algérie ?

Il s'agit de séparer la chose politique qui relève du domaine public de l’acte religieux qui est purement individuel. Nos ancêtres en Kabylie pratiquaient, déjà à leur époque, une certaine laïcité. Celui qui s’occupait ou qui dirigeait les choses religieuses n’avait pas à s’immiscer dans la gestion du village qui relevait de l’assemblée du village (Tajmaat n’tadart). Il ne s’agit nullement d’imposer un quelconque athéisme. Les citoyens sont libres de croire, de pratiquer ou pas la religion de leur choix. Toutefois, nul n’a le droit d’imposer ses croyances à d’autres. C’est aussi une façon de préserver la religion des tentatives malsaines de certains pour atteindre leurs objectifs politiques.

Le Hirak semble avoir fourni à des militants de partis politiques ayant quitté leur parti ou ayant été mis au ban de leur organisation politique de se réinvestir dans le champ politique. Qu’est-ce qui a favorisé cet état de fait ?

De mon point de vue, il ne s’agit nullement de Hirak qui est une terminologie importée. Ce que nous vivions actuellement est belle et bien une révolution. Le rapport de forces est dans la rue depuis plus de 17 semaines. L’idéal serait que la société civile ou les partis politiques et les syndicats, en particulier, prennent le relais et mettent sur la table des propositions de sortie de crise, en harmonie avec les aspirations du peuple qui est en faveur du changement. Notre souhait est d’avoir une société civile, des partis politiques, des syndicats forts, légitimes, représentatifs, crédibles, en parfaite harmonie et cohésion avec le peuple. Ce n’est malheureusement pas le cas. Beaucoup de partis politiques et la majorité des  syndicats, quand ils ne fonctionnement pas comme des ‘’appareils’’, sont victimes de leur mode de fonctionnement, archaïque et complètement dépassé qui n’a rien à envier aux partis staliniens. Ce fonctionnement est hérité de la pensée unique. Malheureusement, ces partis politiques et ces syndicats algériens, excepté une minorité d’entre eux,  sont en déphasage total avec la société, donc incapables de servir de relais ou d’accompagner cette révolution. Et c’est tout cela qui a fait que des militants, qu’ils soient sincères, honnêtes dévoués, désintéressés, cherchent à construire l’Algérie de demain. Certains autres, calculateurs,  opportunistes, cherchant à se construire, veulent se refaire une nouvelle virginité, se recycler pour occuper des postes de responsabilités. 

Naturellement, il ne s’agit nullement d’exclure un citoyen ou un militant, mais il sera néanmoins impératif d’avoir des décantations au fur et a mesure que notre révolution prend de l’âge. Djamila Bouhired (moudjahida) a déclaré : "ne vous laissez pas voler votre révolution. Elle sait de quoi elle parle. Le peuple ne refera pas les mêmes erreurs que par le passé. Il saura cette fois distinguer le bon grain de l’ivraie. 

Algérie Algérienne © Mouloud Deboub Algérie Algérienne © Mouloud Deboub

Comment votre groupe perçoit-il le décès du Dr Kamaledine Ferkhar que vous qualifiez de « symbole de lutte pour l’émancipation de la cause des M’zabs » ?

La mort du Dr Kamaledine  Fekhar nous interpelle à plus d’un titre. Ce crime, car il s’agit, bel et bien d’un crime ne doit pas rester impuni. Les responsables doivent répondre de leurs actes. Tout comme doivent répondre de leurs actes les responsables de l’assassinat des 128 citoyens en 2001, en Kabylie, durant le printemps noir. Au-delà de sa famille et de ses proches auxquels nous exprimons solidarité et compassion, sa mort nous révolte et nous interpelle. Dr Kamaledine Fekhar est mort suite à 54 jours de grève de la faim déclenchée après un harcèlement judiciaire et une arrestation arbitraire. Il est effectivement le symbole de la lutte pour l’émancipation de la cause des Mzab, fière de son appartenance à une région ibâdite. Intransigeant sur ses convictions démocratiques, il défendait pacifiquement son appartenance, ses visions et celles de ses semblables. Son combat était pacifique et démocratique et rien ne justifiait son incarcération. Il s’est sacrifié plutôt que se soumettre au diktat des tenants de ce système finissant. Il était l’un des symboles de l’Algérie plurielle, de l’Algérie fraternelle, de l’Algérie Algérienne.

Vous élargissez votre propos à la défense de tous les détenus incarcérés arbitrairement par le pouvoir algérien. Quelle est votre revendication ? Comment envisagez-vous la rendre effective ?

La mort du  Dr Kamaledine Fekhar interpelle l’ensemble des forces démocratiques du pays au sujet de la situation d’autres détenus d’opinion qui sont actuellement incarcérés en dehors de toute légalité. Nous pensons à Louisa Hanoune, première responsable du Parti des Travailleurs, à Issaad Rebrab, PDG du groupe Cévital, à Hadj Ghermoul, premier manifestant contre le 5eme mandat, à tous les incarcérés injustement de la région du Mzab, à tous ceux qui sont incarcérés pour avoir exprimé pacifiquement une opinion ou avoir été contre ce système mafieux. Nous pensons à tous ceux qui risquent de périr en prison. Nous condamnons avec la plus grande rigueur ces détentions extra -judiciaires qui ne sont que l’expression de la nature autoritaire, dictatoriale et abjecte de ce pouvoir mafieux. Nous envisageons de rendre effectif notre soutien aux détenus d’opinion en nous déclarant mobilisés jusqu’à leur libération pleine et entière. Nous dénoncerons tout dépassement en contradiction avec les normes internationales ratifiées par l’Algérie et nous alerterons les Organisations non gouvernementales (ONG). 

Algérie Algérienne © Mouloud Deboub Algérie Algérienne © Mouloud Deboub

 

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