Algérie : La Révolution du Sourire : Paroles d’Algérien.ne.s

En Algérie, la lutte pour l’avènement d’un Etat de droit poursuit son cours en plein mois de ramadan. Femmes, hommes et enfants, continuent de sortir dans les rues pour peser de tout leur poids sur la scène publique algérienne. Toutes et tous disent, parlent, commentent, critiquent, proposent, dessinent la future Algérie, celle qu’elles/ils rêvent de voir advenir.

Hirak à Béjaia © Said Ouarti Hirak à Béjaia © Said Ouarti

Les droits des femmes, condition sine qua non pour l’instauration de la démocratie 

Depuis le 22 février, les Algériennes manifestent tous les vendredis contre le système en place. Elles sortent en masse. Elles occupent une place importante dans le mouvement et se mettent en avant pour éradiquer tout le système. Elles investissent les rues sans aucune forme d'organisation mais elles ne portent pas de revendications spécifiques à leur appartenance au sexe féminin soumis à une législation juridique qui les réduit à des mineures, sauf exception. Je parle de notre collectif libre et indépendant des femmes de Béjaia, d'Amizour, d'El Kseur, d'Aokas, de Sidi Aïch, de Bouira et quelques autres à Alger, Oran et à Tizi Ouzou. On doit se poser la question sur la non organisation des femmes pour revendiquer leurs droits en tant que femmes, partie prenante d’une Algérie démocratique. Est-ce dû au manque de conscience ou bien ne se sentent-elles pas concernées par leur condition ? Notre collectif s'inscrit dans la construction d'une Algérie libre et démocratique à travers des luttes et des revendications. Ilexige le départ immédiat du système en place sous le slogan " femmes s'engagent. Système dégage"; l'égalité entre les femmes et les hommes dans tous les domaines; l'abrogation du code de la famille; contre les violences faites aux femmes; le respect des libertés individuelles et collectives. Notre plan d'action se base sur un travail de sensibilisation : occuper les espaces publics et mener des actions sur le terrain. Ce n'est pas encore gagné. Les mentalités ne changent pas du jour au lendemain. C’est un travail de longue haleine. Le combat continue. Je tiens à rappeler qu’il ne saurait y avoir " de démocratie sans lesdroits des femmes" et "pas de droits des femmes sans ladémocratie". Une coordination des collectifs de la wilaya a vu le jour. Elle établira une plate-forme de revendications et une feuille de route des actions communes à mener ensemble.W. A., membre du Collectif libre et indépendant des femmes de Béjaia

Ce qui se passe en Algérie est un processus et non une révolution

Que dire de ce qui se passe en Algérie ? Lorsque tout a commencé, je n’avais nécessairement pas d’opinion pour la simple raison que je suis loin du pays et la distance nous coupe de la réalité. J’étais enthousiaste de voir les jeunes sortir, particulièrement les femmes. Ce fut difficile pour elles à Alger et je dois admettre que je ne suis pas étonnée. En effet, lors de ma dernière visite dans la capitale, j’ai remarqué que les gens étaient très religieux et très conservateurs. Je suis habituée à Bejaïa où les choses se passent différemment malgré la religiosité des gens. Je ne pense pas que ce qui se passe en Algérie soit une révolution, mais plutôt un processus qui n’a pas encore donné de résultats. L’aspect positif est toute cette organisation parallèle et les occupations des espaces par les jeunes. J’insiste sur les jeunes, car ils ont besoin de vivre et d’expérimenter la vie pour grandir et affronter de différentes choses avec l’âge. Je n’ai pas été enthousiaste dès le début pour la simple raison qu’il n’y a pas une direction qui mènerait vers une nouvelle perspective. Cependant, voir mes amis / camarades qui étaient pris dans la dépression infernale de la guerre civile, heureux et actifs, eh bien, je peuxdire que c’est peut-être l’un des enthousiasmes., A. S., Paris, Chercheure.

Une partie d’échecs très serrée

La crise économique a poussé le peuple à avoir enfin une prise de conscience relative à la situation de la nation, de la République et du peuple, la conscience que les méfaits du régime mafieux ne cesseront pas si le peuple ne fait rien. Mais que faire ? Comment ? Les actions du peuple se cristallisent autour des manifs, avec des règles établies par des intellectuels, pour ne pas tomber dans les pièges de la subversion et dans la violence (Silmya silmiya / khawa khawa), le tout encadré par des individus engagés et responsables.

Le cas de la Syrie, a joué un rôle géopolitique positif pour l’Algérie. La peur d’un scénario Syrie bis, a poussé les grandes puissances à exercer une pression sur le régime. Puis silence radio ! Pourquoi ?

Progressivement, le régime adapte plusieurs stratégies. D’abord, l’annulation du 5ème mandat, puis le remerciement de certains ministres pour les placer par d’autres aussi pourris que les derniers. La dernière stratégie est celle des boucs émissaires – dont le cas Rebrab, alors que les grands responsables de la situation sont toujours intouchables. Faire pression contre le gouvernement par de simples manifestations pacifiques, suffira-t-il pour changer le système ? Quelle est la meilleure stratégie ? Quelsera l’avenir du Hirak? Personnellement, je n’en sais rien. A mon avis, il est d’abord important de définir qui est derrière le régime, qui sont ses stratèges, quelles sont ses stratégies, quels sont ses points forts et ses faiblesses. Puis analyser la société civile : savoir qui est derrière le Hirak, quelles sont leurs stratégies, leurs objectifs, leurs moyens d’actions, leurs points faibles et leurs points forts. Ces informations sont nécessaires pour analyser et établir les scénarios possibles. Nous sommes dans le cas d’une partie d'échecs très serrée.

Deux médiocres qui se font la guerre, le peuple rendu médiocre par le régime contre le régime assoiffé de pouvoir et de richesses qui méprise le peuple et veut en faire son sujet. Reste que la minorité intelligente, intègre et capable ne peut rien contre une majorité manipulable et conditionnée. F. YC, Paris, artiste

Le mouvement doit s’inscrire dans la durée pour obtenir les résultats escomptés

Le système dans toutes ses composantes est mis dos au mur par un mouvement populaire inédit. Ce mouvement à dynamique révolutionnaire d'essence démocratique età caractère pacifique, est éminemment politique et profondément social. Le mouvement, de par sa nature, dans le fond et dans la forme, a surpris et pris de court tout le monde. Il a ébranlé le système et ses fondements, dérouté le régime, le pouvoir et ses relais, tétanisé les parti politiques et les ''élites'' et il commence à bousculer la géopolitique régionale et internationale. Les premières batailles gagnées par la mobilisation populaire, le droit de s'exprimer, de s'organiser et de manifester ainsi que les jonctions du mouvement avec les forces sociales agissantes, préparent et construisent les victoires de demain en inscrivant le combat dans la durée, jusqu'à la chute du système et l'instauration d'une véritable république démocratique et sociale et d'un état de droit garantissant l'équité, l'égalité, le progrès social et l'intérêt de la majorité. Pour se faire.l e mouvement doit puiser dans ses propres ressources pour rester inventif et créatif afin de maintenir la pression sur le régime et déjouer toutes tentatives de récupération, de manipulation et d'avortement de cette dynamique révolutionnaire jusqu'à sa maturité. Il faut maintenir la mobilisation en instituant les marches et animations de chaque vendredi; animer des débats dans les quartiers des villes et villages et sur les lieux de travail, créer des comités de résistance populaires au tour de mandats précis,coordonner entre comités, converger avec les forces sociales et le monde du travail, aller vers une charte nationale des comités de résistance populaire,ne pas se laisser infiltrer par ceux qui se sont associés au régime de près ou de loin et ceux qui sèment les divisions, organiser une période de transition sans le régime et en dehors du système, élaborer une feuille de route et un mandat de transition, désigner un gouvernement de gestion des affaires courantes de l'état et de ses institution composé de personnalités hors système, convoquer une assemblée constituante, adopterunenouvelle constitution par référendum populaire, enclencher le nouveau processus par l'application de la nouvelle constitution et ses recommandations. A. Z., Béjaia, militant

La peur a changé de camp

En premier lieu, il faut faire un bilan politique et économique du règne de Bouteflika. La genèse du mouvement a commencé avec le 4ème mandant et les manifestations réprimées. La forte mobilisation est liée à la maladie de Bouteflika, sa faiblesse et à l'absence de consensus chez les clans au sujet de la pérennité du système.Les mobilisations ont commencé dans plusieurs villes avant le 22 février à Alger, notamment à Kherrata avec le mot d'ordre «système dégage»! La peur a changé de camp et c’est ce qui a motivé des groupes le 22 février à Alger. Personnellement, j'ai suivi des directs et les propos etje retiens : «la police ne bouge pas, fautfaire attention. Nous avons réussi à sortir manifester malgré l'interdiction». Et c'est de là d'où vient le slogan «silmiya» qui de mon point de vue cache l'état de trouille des gens. Des vidéos, des photos et des commentaires sont accessibles via le net.  Z. A. Paris, photographe

C’est la fabrique du pouvoir depuis 1962 qui est remise en cause

Le mot d’ordre « yetnahaw ga3 » (Ils dégagent tous), ne concerne pas que des dirigeants à la tête du pouvoir politique et économique, mais aussile système qui les fabrique. Ce n’est ni l’administration, ni les pouvoirs publics, ni l’Assemblée nationale populaire (ANP), ni l’Etat, ni celles et ceux qui les servent, qui sont remis en cause, mais la fabrique même du pouvoir depuis 1962 – dont les maîtres d'oeuvre sont aujourd'hui le chef de l’état-major et son entourage militaire et civil. C’est cette fabrique du pouvoir qui bloque, de longue date, la vie démocratique du pays, la fondation d’un Etat de droit effectiet l’essor des libertés et la défense réelle des intérêts nationaux.

Cette fabrique de l’autoritarisme est fissurée, mais elle continue de tabler sur l’affaiblissement du mouvement voire d’espérer sa défaite, escomptant un sursis avec l’élection présidentielle du 4 juillet prochain. Or, cette éventuelle élection présidentielle du 4 juillet est un leurre. Car à cette date, soit le régime aura déjà abandonné l'illusion de sa survie et accepté de négocier une transition indépendante de lui, soit, après avoir laissé la situation pourrir, avec son lot d’exaspérations, de ressentiments, voire de violence, il tentera une ultime fuite en avant pour perdurer de façon fictive et meurtrière. Le troisième point sur lequel il faut insister concerne la défense des droits de l’Homme. Ces derniers vont devenir l’arme principale de la «silmiya» des Hiraks à venir car le pouvoir va tenter de réprimer les jeunes manifestants «invisibles» et même infiltrer le Hirak.T. A. Militant, Paris


Hirak à Béjaia © Said Ouarti Hirak à Béjaia © Said Ouarti
Le pouvoir fait la sourde oreille face aux revendications de la population

Je pense que le mouvement populaire du 22 février, qui a d'abord commencé à Kherrata le 16 février, a surpris plus d'un. Personne ne s'attendait à de telles vagues de mobilisation. Ça a commencé autour de la revendication "NON au 5ème mandat de Boutef" - Bouteflika- pour ensuite évoluer vers le slogan "système dégage". Les fortes mobilisations des premières semaines ont permis d'arracher des victoires, soit plus de 5ème mandat, l'annulation des élections du 18 avril, la démission de Bouteflika du poste de Président de la République. Ceci n'a pas arrêté les masses populaires qui ont continué à se mobiliser pour le départ de tout le système en place. Il est vrai que le mouvement populaire se retrouve depuis plusieurs jours dans une situation de stagnation; rien ne change; le pouvoir fait encore la sourde oreille face aux revendications des masses populaires. Il ne veut plus céder et veut nous imposer les présidentielles du 04 juillet, alors que le peuple avait refusé dès que le Chef de l’État s’est prononcé sur le sujet. La seule et unique alternative, c'est une grève générale qui va pousser le pouvoir à annuler la mascarade du 04 juillet. Seule la grève générale pourra empêcher ces élections. La deuxième étape c'est d'aller vers l'auto-organisation: les travailleurs dans leurs usines, les étudiants dans leurs universités, les femmes, les chômeurs, les retraités... toutes ces catégories sociales doivent discuter et débattre sur les questions qui les concernent. Ce n'est qu'ainsi que le mouvement pourra avancer et évoluer, et c'est ainsi qu'on va entrer dans un processus constituant, c'est-à-dire, on va élire nos représentants légitimes lesquels vont élaborer une nouvelle constitution. Le changement ne se fera pas avec la constitution actuelle et encore moins avec le pouvoir actuel. Au peuple de décider de son sort. Au peuple le pouvoir et la souveraineté. Ce n'est qu'ainsi que demain, nous aurons une Algérie meilleure et égalitaire.  T. H., étudiante, Béjaia

 

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