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Journaliste/ Ecrivaine / conceptrice et animatrice de rencontres-débats et d'émissions sur les réseaux sociaux : "AlternaCultures" et "l'Interview". En charge du Prix littéraire AFA

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Billet de blog 22 décembre 2025

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Smaïn Laacher : « L'Algérie, ma mère et moi »

Dans « L’Algérie, ma mère et moi », Smain Laacher mêle sociologie et intimité pour explorer la relation entre un fils et sa mère, marquée par l’amour et les incompréhensions culturelles. Par sa double posture de fils et de sociologue, il livre un texte d’« émotion contenue » où se mêlent mémoire personnelle et analyse collective, offrant ainsi des clés pour comprendre son parcours et son identité.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Illustration 1

N. A. : Quelles motivations intellectuelles et personnelles vous ont poussé à écrire ce livre dans lequel vous explorez avec sensibilité les différences générationnelles et culturelles entre vous et votre mère, mêlant votre histoire personnelle à une réflexion sociologique ?

Une Algérienne et son fils 

Illustration 2

S.L.  : Avant sa mort, je n’avais jamais pensé écrire un livre sur ma mère ; l’Algérienne restée Algérienne toute sa vie. Écrire sur ma famille, en particulier sur l’émigration et l’immigration de mes parents, bien sûr j’y avais pensé à plusieurs reprises. Un livre où s’entrelaceraient l’intime et le collectif, la singularité individuelle et la logique sociologique.

Des années 1950 à nos jours : l’immigration algérienne entre mémoire et oubli. 

Je rappelle, afin d’éviter toute erreur de perception et d’interprétation, que l’immigration de mes parents est une immigration des années 1950-1960. Une période historique bien particulière : la décolonisation, une importante immigration algérienne vers la France, l’après-guerre et la « reconstruction » sociale et économique de la société française. Aujourd’hui, ces populations sont passées dans les trous de la mémoire ; pour beaucoup, je pense aux plus jeunes, ont-elles seulement existé ? Sauf peut-être pour les historiens. À présent, il n'y en a que pour des thématiques très médiatiques : la délinquance, le narcotrafic, les musulmans, la place de l’islam dans la société française, le terrorisme, etc. Ces enjeux existent, bien entendu, et doivent retenir toute l’attention des pouvoirs publics. Mais, ne l’oublions pas, le présent est de l’histoire en acte ; sans une perspective longue des faits et des évènements, on ne comprend rien aux flux migratoires et aux transformations qu’ils induisent.

Hommage aux silences complices

Le désir irrépressible d’écrire sur ma mère en tant que femme, épouse et mère, et donc sur notre relation (fils-mère) m’a littéralement pris le jour de son enterrement. En regardant le cercueil glisser dans cette fosse pour ultime demeure, je me suis dit : pourquoi tous ces malentendus ? Comment peut-on à la fois être si proche et si loin l’un de l’autre ? Pourquoi les mots, nos mots, ont été incapables de rapprocher, d’unir, de produire de la complicité, autrement-dit, de nous entendre sans parler parce que cette complicité aurait en grande partie été fondée sur nos nombreux sous-entendus ? Dans mon esprit, ce livre est un hommage, d’abord et avant tout, à une femme qui était, par ailleurs, ma mère.

Illustration 3

« L’Algérie, ma mère et moi » examine la relation souvent marquée par l'incompréhension qui a existé entre vous et votre mère, à travers une approche que vous qualifiez d' « égo-sociologie ». Comment définissez-vous cette notion ?

L’égo-sociologie d’une filiation

L’égo-sociologie n’est pas une illusion substantialiste. Je ne cherchais pas à « psychologiser » notre relation. Comme dit Durkheim, l’étude des phénomènes « sociologico-psychiques » n’est pas quelque chose que l’on raccrocherait aléatoirement à la sociologie (…), c’en est la substance même. » Il ne faut jamais perdre de vue que la psychologie, au sens large, et la tradition sociologique sont indissociables. C’est ce que j’ai essayé de faire. Il s’agissait pour moi d’entreprendre, de manière inséparable, une observation, celle portée sur ma mère, et une interprétation du sens que je donnais à ses paroles et à ses actions (ses colères, sa vision de ses enfants, ses malheurs, ses convictions, ses rapports à la religion, à la France et à l’Algérie, etc.). Mais il s’agissait aussi, dans le même mouvement, de comprendre, moi son fils, ce que je pensais des relations que j’entretenais avec elle et dont, bien évidemment, j’étais entièrement responsable (consciemment ou inconsciemment). Au fond, une de mes convictions, c’est que la société algérienne, longtemps colonisée, et la société française, pays de l’exil, l’ont contradictoirement façonnée, fabriquée, conditionnée, déterminée. Je suis le fils de cette mère ambivalente et ambiguë. Pouvait-il en être autrement ? Pouvait-elle être autrement qu’équivoque et embarrassée devant les êtres et les choses ? Probablement que non.

En votre qualité de sociologue, comment avez-vous établi dans votre démarche métho-dologique un équilibre entre l'égo-sociologie intime, l'histoire familiale et les configurations postcoloniales ?

Histoire familiale, histoire coloniale

Cet équilibre s’est, si j’ose dire, établi de manière quasi naturelle, ou pour le dire autrement, s’est imposé de lui-même sans volonté ni effort. L’histoire de ma famille, et plus particulièrement celle de mes parents, est à sa manière une séquence de l'histoire de la colonisation, une relation conflictuelle entre deux sociétés possédant chacune, pour dire les choses rapidement et schématiquement (mais sans caricature), une philosophie anthropologique de l’homme et de la femme. Les relations entre le ciel et la terre et entre les hommes et les femmes étaient, c’est le moins qu’on puisse dire, très dissemblables entre ces deux pays. L’histoire de mon père et celle de ma mère ont en commun d’avoir vu leur vie troublée et transformée par la présence d’un oppresseur et d’un « usurpateur » (« Ils sont venus prendre des choses de chez nous », disait parfois ma mère). Comment comprendre cet inextricable enchevêtrement entre des acteurs individuels et collectifs sans les sciences sociales ? Histoire familiale et colonisation, en ce qui me concerne, mais aussi comme des millions d’Algériens et d’Algériennes de la génération de mes parents, sont dans une relation dialectique et de domination. Essayer de comprendre cette relation, c’était essayer de me comprendre sans m’extraire de cette relation. Et je dirais même : comprendre à la faveur de cette relation compliquée et bien souvent incommode.

Votre mère répétait souvent, avec une certaine résignation : « La France a mangé mes enfants. » Comment interprétez-vous cette phrase aux allures anthropophagiques, tant dans son sens concret que dans la portée symbolique qu’elle revêt ?

Du corps maternel au corps national

J’ai toujours trouvé cette métaphore anthropophagique extrêmement juste et bien choisie. Dans l’acte de « manger », il y a l’idée d' « absorption », de se faire « avaler », de transformer ce qui a été préalablement soumis en une substance d’une autre nature. Lorsque ma mère nous disait, l'air attristé (vaincue par l’adversité et la persévérance de l'« adversaire ») que la France avait « mangé » ses enfants, cela signifiait que nous étions passés d’un corps à un autre.

Qu’est-ce à dire ?

Tout d’abord, que la société française l’avait dépossédé de ses biens les plus précieux, ses enfants. Sa propre création, sa production et ses produits. On voit bien, par cette expression, que c’est le corps et la langue d’origine qui ont été vaincus : le corps parce qu’il est non conforme, déplacé, a-topos et donc précaire et vulnérable ; la langue parce qu’elle est devenue domestique, inutilisable dans l’espace public et auprès des institutions. Ses enfants sont passés d’un corps (celui de ma mère) à un autre corps (celui de la nation), étrange et puissant. La France avait tout simplement incorporé ses enfants. Sans aucune résistance manifeste de la part de mes parents et, par ailleurs, ni conscience et volonté explicites et délibérées de la part de l’État et de ses institutions, en premier lieu de l’école, de faire du « mal » ou de disqualifier. Même si le résultat final est bien celui-ci. Mais j’insiste fortement : tout cela s'est produit sur le long terme, sans « combat », sans opposition, sans désespoir de part et d’autre. Il n'y a eu aucune action stratégique visant explicitement et rationnellement à porter atteinte à l'identité des uns ou des autres.

Vous évoquez la honte qu’enfant, vous avez ressentie dans l’espace public lorsque vous étiez en compagnie de votre mère. Qu’est-ce qui, selon vous, a déclenché ce sentiment à ce moment-là et comment y réagissiez-vous ?

Le corps de la honte

Contrairement à ce que l’on pense, la honte n’apparaît pas comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. Il faut pour cela que soient réunies des conditions sociales et culturelles pour qu’elle apparaisse et vous saisisse; C'est je crois le terme le plus juste. Elle vous tient et vous retient (point d’échappatoire) l’espace d’un instant plus ou moins long. C’est l’espace du corps en entier qui est pris par elle. Et la honte se voit, les autres la voient. C’est par le corps et à partir du corps que chacun fait l' expérience de cette immense pénibilité, pour ne pas dire d" cette réelle douleur.

Personne n’y a jamais échappé, quelle que soit son origine sociale, sa nationalité ou sa position de classe. Puissante ou faible, elle n’est pas dotée d’une intentionnalité lui permettant de choisir celui ou celle qui sera enfermé dans sa prison sans barreaux. La honte c’est aussi la souillure qui l’accompagne immanquablement. À la « victime », on signifie son impureté et son incongruité. Cette victime qui est là mais qui devrait être ailleurs. Elle qui aimerait elle-même être ailleurs. Lorsqu’on est enfant ou même adolescent, on ne possède ni l’intelligence ni les mots pour comprendre ce qui nous arrive. La honte est quasiment impossible à cacher car il est tout simplement impossible de dissimuler bien longtemps son écart par rapport à la norme et à la langue légitime. Comme je l’ai écrit, ma mère n’était nullement « malade », elle était atteinte d’imperfection sociale. Ce qui n’est pas du tout la même chose. Comme tous ceux et toutes celles dont la condition ontologique est marquée par une infériorité sociale, et qui sont à jamais éloignés des modèles culturels légitimes.

La foi a occupé une place centrale dans la vie de votre mère. Comment cette piété a-t-elle creusé le fossé entre vous et rendu la complicité plus difficile ?

Quand la foi devient refuge

Ce que vous appelez la « foi » est un objet très complexe. Je ne suis pas sûr que le rapport à la foi (comme sentiment et intensité de ce sentiment) et à la religion (en tant qu'institution qui institue et régule les croyances et les pratiques qui les objectivise) soit vécu de manière naturelle par tous les croyants. Ma mère en fut un parfait exemple. La croyance est fortement tributaire des épreuves traversées, des malheurs subis, des accidents de la vie. Si ma mère a toujours été croyante (elle est née musulmane et elle est décédée comme musulmane), elle n’a pas toujours été régulière dans sa pratique. Avant la mort de mon père en 1967 ma mère était une musulmane sans pratique ostentatoire ; elle ne portait pas le foulard par exemple, et je ne l’avais jamais vue faire ses cinq prières par jour. Le travail en usine a été une expérience plutôt enrichissante puisqu’elle vivait après la mort de son premier époux (mon père) une « seconde vie » faite de voyages et de sorties entre amies pendant les jours de congé.

Illustration 4

La trahison et le voile de soumission

C’est un choc d’une tout autre nature qui l’a proprement et définitivement installée dans la religion, ses rites et ses dogmes. C’est lorsque son second mari l’a « trahie » en partant avec une autre femme que le ciel lui est tombé sur la tête, au sens propre comme au sens figuré. Je note que c’est à ce moment-là qu’apparaît le foulard comme signe de soumission à Dieu. C’estla confiance dans le monde des humains qui disparaissait. Le seul, digne de confiance était Dieu.

Le seul à qui l'on pouvait s’en remettre les yeux fermés était le Dieu des musulmans. Voilà comment et pourquoi la religion, peut-être plus qu’une foi apaisée, s’est imposée dans tous les aspects de son existence. La foi est à enter

Illustration 5

ns la même langue, nos goûts culturels sont assez semblables, tout comme nos points de vue politiques. Rien de tout cela avec ma mère. J’ai toujours perçu ma mère d’abord comme une femme, puis comme une mère. Quand je pensais à elle, quand je la regardais vivre dans sa petite maison, quand j’écoutais ses souvenirs d’enfance ou sa vie d’épouse, quand j’imaginais sa vie brève en Algérie ou sa relation avec mon père, puis avec son second mari, je ne pouvais m’empêcher de la voir d’abord comme une femme. Non pas une pauvre femme victime de forces invisibles ou inaccessibles, mais une femme à qui l'on a privé de liberté et de droits parce qu'elle était une femme. A-t-elle choisi de faire ou de ne pas faire quelque chose avec raison ? Rarement. Lui a-t-on prêté une capacité de discernement ? Rarement. A-t-elle accompli la plupart de ses actions sans se référer à une autorité masculine (cela va sans dire) ou à un représentant du divin sur terre ? Je ne le crois pas.

Digne d'elle pour toujours

Ma loyauté et mon affection étaient une manière de lui montrer que je serais toujours digne d'elle et que je ne l'abandonnerais jamais, ni ne serais indifférent à ses malheurs. Je ne peux en effet oublier qu’elle nous a protégés après la mort de mon père. Si elle ne s’était pas battue pour elle et pour nous, je n’aurais jamais eu la vie que j’ai eue et que je mène toujours.

Comment ce livre s'inscrit-il dans l'ensemble de vos travaux sur les questions migratoires ?

De l’intime à l’universel

Je sais maintenant que ce livre occupe et occupera une place singulière, non seulement dans ma vie personnelle, mais aussi dans mon métier de sociologue. J’ai toujours éprouvé une grande réticence à évoquer ma vie personnelle, à écrire sur ma famille, et plus particulièrement sur ma mère. Est-ce une qualité ou un défaut ? Je ne sais pas. Quoi qu'il en soit, ma mère a été un être indispensable pour moi, et à travers cet ouvrage, je lui rends hommage (respect, gratitude, reconnaissance, etc.). Cet ouvrage ne rejoint mes travaux sur les femmes et le fait migratoire que par la périphérie. Si ma mère peut être considérée, à tort ou à raison, comme une immigrée, elle a été, à mes yeux, avant tout une femme qui a fait les choses la tête haute, souvent dans des situations essentielles et exceptionnelles.

De ma Mère au Monde

Quant à la question de savoir si mon travail sur les femmes migrantes a été enrichi par cette tentative de comprendre pourquoi les mots nous ont séparées au lieu de nous rapprocher, ma mère et moi, j'ai maintenant la certitude, d'après les nombreuses réactions et témoignages sur mon livre, que ce que j'ai écrit a indéniablement une dimension universelle. Et cette dimension est pour moi tout à fait fondamentale.

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Qui est Smaïn Laacher ?

Il est sociologue et professeur émérite à l'université de Strasbourg. Il a également été juge assesseur, représentant le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), à la Cour nationale du droit d'asile. De 2019 à 2023, il a présidé le conseil scientifique de la DILCRAH (Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT+). Depuis 2021, il dirige l'Observatoire du fait migratoire et de l'asile à la Fondation Jean-Jaurès.


Il est l'auteur de plusieurs ouvrages majeurs sur les migrations, 

l'asile et les dynamiques sociales en France et en Europe.

  • Le Peuple des clandestins (Calmann-Lévy, 2007)
  • Croire à l’incroyable. Un sociologue à la Cour nationale du droit d'asile (Gallimard, 2018).
  • L’immigration à l’épreuve de la nation (Grasset, 2024)
  • L’immigration à l’épreuve de la Nation (éditions de l’Aube, 2024).
  •  Le fait migratoire et les sept péchés capitaux (Éditions de l’Aube, 2022).
  • Juger la terreur. Le procès des attentats de janvier 2015 (éditions de l’Aube, 2022)
  •  L’affaire Milla. Victimes, agresseurs, haine en ligne (Éditions de l’Aube, 2022).
  • L’Algérie, ma mère et moi, Grasset, 2025.

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