Algérie ; Révolution du "Sourire": paroles d'intellectuels algériens militants

A travers l'entretien qui suit, Rachid Oulebsir, écrivain, romancier, poète, éditeur, journaliste et militant, livre son analyse relative au mouvement populaire qui occupe la scène publique de la ville de Béjaia (ville située à l'est d'Alger) depuis plus de trois mois. Il nous éclaire sur la nature du mouvement dans cette ville et dans les villages avoisinants.

Hirak. Béjaia © Said Ouarti Hirak. Béjaia © Said Ouarti

Nadia Agsous : Comment qualifiez-vous ce mouvement au moment de son avènement et trois mois plus tard ?

Rachid Oulbsir : Le mouvement a surpris tout le monde de par sa fulgurance et sa globalité au point où j’ai pensé qu’il y avait quelqu’un derrière. Je n’étais sans doute pas le seul à voir une force souterraine qui aurait planifié et provoqué cette sortie du peuple sur l’espace public. Force est de croire que quand bien même cette force aurait existé, elle fut dépassée, broyée et pilée par les millions de marcheurs dans les 48 wilayas du pays. En fait, nous n’avons pas prêté attention aux premières gouttes de pluies qui annonçaient l’orage. Les analystes des médias et l’élite citadine ontpour culture, de regarder beaucoup plus vers le haut que vers le bas. Nous étions occupés à suivre les péripéties dramatiques de la Famille régnante. Dans la semaine qui précéda le 22 février, il yeut à Kherrata, (Bejaia) une manifestation populaire aux slogans politiques et non à caractère social comme de coutume, des heurtsdans les villes deJijel et Bordj Bou Arreridj. Ily eut auparavant des arrestations de citoyens à l’ouest du pays qui dénonçaient le 5èmemandat. Pris de court et d’une mégalomanie insupportable , le Pouvoir a exprimé , avec le maintien du 5èmemandat de Bouteflika, l’humiliation de trop. Les citoyens d’Alger longtemps interdits de manifestation ont brisé le cocon fissuré. Ce fut la renaissance de la souveraineté populaire sur l’espace public.

N. A. : Le mouvement populaire que l’on désigne sous le nom du Hirak, est-il dans une impasse ?

R. O. : Après 13 semaines de marches grandioses, le mouvement a réussi quelques exploits, notamment de demeurer pacifique et inclusif, et d’avoir mis à nu l’architecture clanique du pouvoir militaire déclenchant une bataille mortelle entre les deux principaux clans de l’Armée et leurs cercles clientélistes civils. Sur le plan du symbole, voir les principales têtes de l’oligarchie trainées devant les tribunaux, chose inimaginable il y a 3 mois à peine, fait partie des premières victoires de l’insurrection populaire, même si, de nature sceptique, l’algérien croit à une pièce de théâtre de mauvais goût. Le mouvement a dénudé le Pouvoir militaire réel de ses oripeaux civils apparents.

Trois mois après, le mouvement est en bonne santé. Il est demeuré pacifique, mobilisateur, innovant dans ses mots d’ordre, sans cesse actualisés au rythme des mutations spectaculaires du pouvoir , avec la barre des exigences très haute autour du Slogan Pivot ‘’ Système Dégage ‘’. Nous ressentons le besoin de passer à autre chose tout en gardant jalousement le caractère global et horizontal du mouvement populaire. ‘’Place au débat’’, semble être le mot d’ordre partagé dans le pays. Effectivement , tout en gardant la mobilisation intacte , tous les vendredis , des débats citoyens participatifs sont tenus sur la place publique ,dans les salles et dans toutes les agoras civiles , notamment dans les villes et les gros bourgs. Non, le mouvement n’est pas dans l’impasse, mais dans la réflexion, l’interrogation et l’échange.

N. A. : La ville de Bejaia s’est activement investie dans le Hirak. Qu’est ce qu’y passe exactement

R. O. : Lors de la première marche du 22 février, les partis satellites du pouvoir ont tenté de freiner l’élan en utilisant maints subterfuges, comme l’horaire du départ de la procession après la prière du vendredi, et autres sorties misogynes comme ‘’Les femmes ne sont pas concernées» . Mais l’instinct de révolte était plus fort, tous ces parasites avaient été balayés par l’unité de la population, hommes, femmes jeunes et vieux. Il y eut même dans les mosquées une rébellion contre le discours officiel de l’Imam, les «prieurs» ayant refusé de l’écouter, sortant pour rejoindre leHirak. Dans les principaux bourgs : Amizour, Akbou, Sidi Aich, les marches étaient également hebdomadaires dés le début sous la houlette du mouvement associatif, avant d’adopter une stratégie de marche dans les deux gros bourgs Bgayet (Béjaia)et Akbou, pour éviter «le Localisme» et l’esprit villageois contreproductif .

Lors de la dernière semaine, les marches étaientsuivies de débats nocturnes (pour cause de ramadan). Il y a à Bejaia au moins 5 groupes qui se réunissent chacun de son coté avec quasiment le même ordre du jour : «Lecture des événements et réflexion sur la transition démocratique».A noter que l’Université s’est tôt mobilisée, s’ouvrant sur la société civile en créant un comité de suivi du Mouvement. Ce comité composé de représentants d’étudiants, de professeurs et de travailleurs de l’université a institué un forum citoyen où les débats sontorganisés autour d’interventions, et de conférences d’intellectuels engagés pour le Hirak, venus de tout le pays, en plus des profils en vue dans la région. Les cafés littéraires ont investi le champ politique, mettant leurs espaces, leur organisation, à disposition du débat citoyen.

Hirak à Béjaia © Said Ouarti Hirak à Béjaia © Said Ouarti

Quel est votre point de vue sur ce mouvement, et comment pourrait- il s’organiser ?

Dans la région de Kabylie, en général, et Bejaia en particulier, l’expérience traumatique des Archs (tribus en kabyle) de 2001 et la répression subie ( 127 morts parmi les manifestants ), est encore dans les mémoires . Le résultat de la structuration du mouvement fut sa récupération par l’Etat et son retournement contre ses premiers objectifs. Pour le moment, la structuration verticale est écartée. Toute l’énergie est consacrée au maintien de la mobilisation populaire. On a fait place au débat. On échange, on écoute, on recherche l’avis du militant expérimenté, de l’intellectuel, de l’homme politique «propre». Les citoyens publient régulièrement dans les médias des contributions d’un intérêt certain qui alimentent la discussion ambiante. Du coté des partis de l’opposition, une sorte de «renaissance» «est perceptible», des militants mis sur le ban de leur partis respectifs tentent de revenir sur le devant de la scène avec des groupes de réflexion. La population attend beaucoup de l’élite mais lui refuse pour le moment un quelconque leadership sur le mouvement. Le mouvement est donc en mutation douce. Des meneurs commencent néanmoins à émerger par quartiers, par zones.Des réseaux de l’opposition longtemps marginalisés par leurs formation politique reprennent l’initiative et structurent les débats, leur expérience de la gestion des foules et de l’orientation du discours commence à se faire sentir. L’idée d’une conférence régionale de la Kabylie fait son chemin. La première rencontre importante entre les intellectuels et les politiciens de la région eut lieu à Taqerbouzt en 2011 .Un document avait capitalisé alors la réflexion plurielle de la diversité politique. Ce fut la seule après le fameux séminaire de Yakouren, et les houleuses réunions du temps des arouchs mouvement citoyen des Aarchs»qui a vu le jour, en 2001,durant la période du Printemps noir en Kabylie).

N. A. : Sur votre page Facebook vous avez publié un post intitulé «traduire politiquement les slogans populaires». Comment expliquez-vous ce post ?

R. O. : L’ensemble de ces slogans constitue le tableau de bord du mouvement. Nous y lisons tous les indicateurs de la nature de l’insurrection et pouvons établir sa traçabilité. La traduction de ces mots d’ordre en projet de société dans les standards universels de l’Etat de droit, est un devoir pour l’intellectuel engagé avec le Hirak. Autour du slogan pivot « Système Dégage», il y a une pensée qui exprime les besoinspopulaires. C’est via ces slogans que la population ‘’Dialogue’’ avec les décideurs militaires qui ne cachent plus leur apparition au devant de la scène politique depuis la chute de A.Bouteflika. Nous avons connu les slogans des tenants de la théocratie des années 90 « Djazayer, Dawla Islamiya» (l’Algérie, Etat islamique) et «Alayha nahya , Alayha namout»(expression qui dénote l’idée de sacrifice pour la Dawla Islamiya) qui traduisaient alors le projet de société islamique . De nos jours «Djazayer Hora Dimokratiya» (L’Algérie libre et démocratique),exprime le besoin de démocratie et de liberté. «Blad Bladna ,ou ndirou rayna» (le pays nous appartient et nous en ferons ce que nous voudrons), en appelle à la reconquête de la souveraineté populaire. A chaque slogan, son sens apparent et l’imaginaire auquel il renvoie. Nous pouvons suivre l’évolution de ces slogans et détecter la tendance lourde qui unit le mouvement. L’apparition de crédos ‘’localistes’’ et la résurgence de mots d’ordre islamistes et arabo-baathistes, ou encore des idées hostiles à la femme, donne à lire que le mouvement n’est pas à l’abri d’une contre révolution, ou d’une ‘’révolution à Blanc’’.

N. A. : Vous avez animé un café littéraire à Aokas sous le thème «Quelle feuille de route pour une transition démocratique» Que préconisez-vous?

R. O. : Partant de la traduction des slogans populaires en architecture d’un projet de société moderniste, j’ai développé une méthode de passage du système militaro-rentier et dictatorial, enjolivé sous des apparences démocratiques, vers une république démocratique et sociale telle que définie dans la plateforme du Congrès de la Soummam d’Aout 1956, avant que le texte originel ne soit édulcoré par la ‘’Réunion des Colonels’’ du Caire de 1957 après l’assassinat de Abane Ramdane. Une république démocratique construite sur un Etat de droit selon les standards universels. En ce moment, dans toute l’Algérie, des hommes et des femmes se sont engagés dans l’appropriation de ces règles universelles du Vivre ensemble et dans le débat citoyen participatif dont les résultats seront capitalisés comme future feuille de route pour une transition démocratique.

Il s’agit en fait de mettre en place intellectuellement une proposition de transition, avec ses acteurs, ses organes, sa charte (texte préfigurant la future constitution). Trois moments essentiels dans ma conférence :

connaître le système que nous voulons dégager, revenir sur les fondamentaux de la militarisation de l’Algérie et l’usurpation de toutes les légitimités par un groupe de militaires au lendemain de l’indépendance. On ne peut déconstruire le système si on ne produit pas une réflexion sur sa genèse et son fonctionnement.

flexion sur le processus constituant : comment mener la transition sans heurts et sans risques de retour à la case départ (lecture et réflexion sur les processus transitionnels de plusieurs pays qui ont réussi leur sortie des dictatures :l’Afrique du Sud, l’Espagne, le Portugal, la Tunisie). 

Quelle Algérie nouvelle voulons-nous construire au bout de cette période de transition ? Comment s’entendre sur un minimum de fondamentaux pour que tout un chacun y trouve sa place, notamment à partir de la lecture des slogans des marcheurs.

N. A. : Comment s’organise le mouvement dans les villages aux alentours de Bejaia ?

R. O. : La région de la Soummam est connue pour sa riche tradition du débat citoyen. Ce sont les associations culturelles et les comités de villages qui prennent en charge les débats participatifs, autour de communications et de conférences animées pas des figures politiques connues pour leur opposition au système. Pour ne pas émietter la mobilisation et garder l’horizontalité du mouvement deux gros bourgs reçoivent la population des villages pour les marches du vendredi. Il s’agit d’Akbou pour la Haute Soummam et de Bejaia pour la basse Soummam, la teduSahel,lateOuest et l’Akfadou. Par ailleurs les étudiants et les corporations ont chacune un jour de marche dans la grande ville dans la semaine. Le mardi ce sont les étudiants et les professeurs qui occupent la rue.

Rachid Oulebsir © Rachid Oulebsir Rachid Oulebsir © Rachid Oulebsir

 

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