"Chrétiens d'Algérie, Sur les chemins de la rencontre » : Partage et attachement

Jean Dulon est réalisateur. En 2017, il réalise un documentaire à travers lequel, il met un coup de projecteur sur l’action sociale des sœurs et des frères de l’église catholique en Algérie. Quelle est la nature de l’action de ces femmes et de ces hommes auprès de la population musulmane algérienne ? Entretien avec Jean Dulon.

L’idée du film semble être née de votre attachement à l’Algérie. Vous expliquez, au début du film, « Je voulais faire un film sur l’Algérie. J’avais trop de sentiments pour cette terre ». D’où vient cet attachement à la terre Algérie ?

Je suis né à Alger le 5 mai 1954. Mes parents, grands-parents et arrière grands-parents sont également nés en Algérie, les uns dans l'Est, les autres dans l'Ouest, mon père à Sétif, ma mère à Tiaret. Parti à huit ans, je reviens à vingt-trois ans, en septembre 1977, pour accompagner mon père, déjà malade qui veut revoir l'Algérie avant de partir.

L'abandonnant quelques heures, je décide de remonter seul chez moi, sans demander mon chemin, puisant seulement ma route dans mes souvenirs d'enfance qui me guident jusqu'à El Biar et l'avenue de Maubeuge devenue aujourd'hui le chemin Nguyen Van Trôi. La maison n'a pas changé mais je n'ose pas frapper à la porte. J'attendrai quatre ans supplémentaires et le printemps 1981 pour franchir le pas. Retour donc, et cette fois-ci, Monsieur Bensalem, ancien des chemins de fer comme mon père m'ouvre, m'accueille et me reçoit. En quelques minutes, il appelle son fils qui termine ses études de médecine pour lui parler de ma visite. Kamal déboule de rue Didouche Mourad où il vit et sans me connaître m'invite déjà chez lui où je resterai un mois comme chez moi. 38 ans déjà et Kamal est toujours dans ma vie, comme Hadjira son épouse et leurs deux fils. Les parents sont partis mais comme le dit mon ami, nous sommes "frères de terre" à jamais.

J'avais le goût de l'Algérie, Kamal m'a donné la réalité d'un peuple et d'un pays. Meurtris par l'histoire, nos parcours se sont croisés pour apaiser nos peines. Enfant, quand il retrouvait dans son jardin des pelles et des sceaux en plastique enterrés au pied des mandariniers, il préférait ces jouets oubliès aux cadeaux des étrennes, et moi si loin d'Alger, au moment où je rêvais des fleurs d'orangers, Kamal se demandait d'où venaient ces objets fantasmés qu'il découvrait. Nous avions le même âge et nous nous sommes rencontrés. Nous sommes le lien et je voulais le partager.

Chrétiens d'Algérie © Jean Dulon

Pourquoi avoir consacré votre film aux sœurs et aux frères de l’église d’Algérie ?

Parce qu'ils ne sont pas Algériens et qu'ils choisissent l'Algérie. Parce qu'ils sont à mon sens d'excellents messagers. Ni juge, ni partie, seulement témoins, ils parlent d'un peuple et d'un pays qu'ils vivent depuis des décennies. Je voulais qu'ils nous fassent partager leurs sentiments et la profondeur de leur attachement. Les Français ne savent plus, leurs repères sont brouillés et l'Algérie s'est éloignée, dans ce film et à travers ces soeurs et ces frères j’ai voulu lever le voile pour rapprocher les deux côtés. En les rencontrant avant de les filmer, j'ai aimé l'immense humilité et la simplicité de ces gens d'église. J'ai aimé leur dépouillement qui les ouvre sur l'Autre pour les enrichir de sa différence. J'ai aussi aimé leur bonheur, leurs sourires, leur apaisement, et je me suis dit que le chemin du coeur vers l'Algérie passerait par eux.

La question du prosélytisme semble absente dans l’action de ces femmes et ces hommes de l’église. Vous mettez plutôt en exergue la mission sociale de l’église et les valeurs humaines qu’elle promeut, en l’occurence l’écoute, le partage, l’entraide, la fraternité.

Ils choisissent la présence. Ils ne veulent pas heurter ou compliquer les rapports. Ils accompagnent des femmes, des enfants, ceux qui souffrent, ceux qui ont besoin de parler, de se confier, ceux qui veulent s'ouvrir en confiance. Dieu est là mais il appartient à tous, il est bienveillance et bonté sans besoin d'être nommé. Musulmans, Chrétiens, l'essentiel est de se connaître et de vivre ensemble, l'essentiel est de s'accepter en transcendant les différences dans un lien de fraternité. Le

prosélytisme met en concurrence et finalement compare pour proposer une autre croyance. Ici en Algérie, les femmes et les hommes d'église cherchent avant tout l'épanouissement, po
ur eux-mêmes et pour ceux vers lesquels ils vont.

Le but est clair, contre ceux qui veulent séparer, stigmatiser ou ignorer, le chemin de l'humain sans équivoque ouvre la voie de la conscience et du respect, doncde la paix et de l'espérance.

 

 

 

Vous ouvrez le film avec un coup de projecteur sur la maison Ben Smen. Avant de clore le film, vous revenez dans cette maison pour donner la parole au Père Christophe Ravanel, Directeur du centre. Pourquoi ce retour dans ce lieu à la fin du film ?

Christophe Ravanel met en perspective. Il explique, il donne la clef de l'action, du choix et de la présence. Il se livre à Dieu qui lui range et ordonne. Les "égos" ne sont plus de mise pour que chacun puisse avancer ensemble et uni pour la réconciliation des âmes. Ben Smen est un lieu de recueillement au coeur du tumulte, une abstraction qui apaise comme ceux que le film rencontre et ceux qu'il va quitter. Une cité de Dieu au pays des hommes
Le film est une production franco-algérienne. Dans le générique, vous adressez des remerciements à plusieurs wilayates (préfectures) du pays, à la gendarmerie nationale et au ministère de la culture. Quel a été le rôle de ces institutions algériennes ?

Les autorisations ont demandé beaucoup de temps et une certaine patience. L'intervention de la société de production algérienne HKE a été essentielle pour débroussailler les rouages de l'administration mais la limpidité de notre démarche bien expliquée et bien comprise a permis de lever les doutes et les appréhensions. Une fois le feu vert donné par les institutions, le tournage a été parfaitement libre et fluide. Aucun contrôle aussi bien en ce qui concerne les intervenants que le contenu des dialogues et des images. Si nous devions prévenir les wilayates de notre passage, il s'agissait de notre sécurité sans jamais entraver ou perturber notre travail. Il était donc normal et naturel de remercier ceux qui avaient permis à notre tournage de parfaitement bien se dérouler.

Comment s’est déroulé le tournage ? Comment ont réagi les sœurs et les frères de l’église ainsi que la population locale à votre demande de témoigner ? 

La présence d'un opérateur-vidéo algérien a permis de très largement faciliter le tournage. Rassurant, diplomate et drôle, il a permis à notre petite équipe d'être partout admise dans une ambiance amicale et bon enfant qui a influé sur la vie du film. Les témoignages aussi bien du côté des gens d'église que de la population ont été marqués par le sceau du naturel et de la recherche de l'authenticité. Personne ne s'est senti contraint ou forcé, personne n'a semblé craindre ou restreindre sa parole, un magnifique souvenir, une magnifique expérience.

Quel genre de difficultés avez-vous rencontré en Algérie pour tourner ce film qui parle des sœurs et des frères de l’église ?

Aucune difficulté. Aucune pression. Aucune remarque. Comme je l'ai précisé, une fois les autorisations données, plus aucun problème et aucune stigmatisation visible, chrétiens ou pas chrétiens.

Quel écho le film a-t-il rencontré en Algérie s’il y a été projeté, et en France ?

Une fois le film diffusé par la chaîne au mois d'octobre 2017, le replay a immédiatement été accessible sur YouTube et en 4 semaines, prés de 100.000 vues ont été comptabilisées jusqu'au moment où KTO, conformément à sa politique habituelle de replay, a retiré le film du réseau. Jusque là donc, la  grande majorité des commentaires et donc probablement des vues venaient d'un public algérien réagissant souvent favorablement au contenu du film même si certains commentaires haineux faisaient l'impasse sur notre souci d'ouverture et de dialogue.

Le film sera présenté à Alger en décembre prochain à l'Institut Français et ce moment sera pour moi le plus important de la vie du documentaire.

En France, programmé plusieurs fois à Paris et en province, il participe à la relation islamo-chrétienne et son approche est souvent louée pour libérer la parole et ouvrir l'échange à travers le respect de chacun. Mais plus que tout, ce documentaire permet d'ouvrir les yeux sur une Algérie méconnue qui surprend par son ouverture et son accueil. À l'encontre des clichés et de certaines idées reçues, la proximité, voire l'intimité avec l'Algérie et les algériens tisse un lien qui est celui du vécu et d'une réalité.

 

Jean Dulon © Jean Dulon Jean Dulon © Jean Dulon

    Jean Dulon 

 

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