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Billet de blog 28 nov. 2019

Révolution du sourire: 9 mois après

La Révolution du sourire ou le Hirak, ce mouvement de contestation populaire, inédit, pacifique, solidaire, intergénérationnel, mixte et exemplaire, qui a cours en Algérie depuis la mi février, se poursuit avec détermination. Décryptage par Addi Lahouari, politologue.

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Nadia Agsous : Quel décryptage faites-vous de la situation politique qui prévaut en Algérie depuis la mi-février ?

Addi Lahouari : Le pays est en révolution pour entamer une autre étape de son histoire. Une partie de la population avait fait confiance par le passé à l’armée pour protéger l’Etat des déviations qu’il a connues; maintenant, la majorité de la population demande à l’armée de se retirer du champ politique pour mettre en place d’autres mécanismes de contrôle, notamment l’alternance électorale.

L'Art au temps de la Révolution du sourire © N. Agsous

N.A. : Comment peut-on expliquer le positionnement du Chef d'Etat-Major de l'Armée, Gaid Salah, à l'égard des manifestants et sa détermination d’organiser les élections présidentielles le jeudi 12 décembre prochain, malgré l’opposition de la grande majorité du peuple algérien ?

A. L. : Les généraux portent une lourde responsabilité sur la situation économique et le délabrement des institutions de l’Etat. Ce sont eux qui choisissaient les civils qui ont dirigé l’Etat. Ils ont peur que le nouveau régime leur demande des comptes. Si Gaid Salah croit que le peuple est en faveur de l’élection du 12 décembre, c’est parce que cette illusion provient de la peur. La peur peut pousser un individu à se réfugier dans l’illusion et à se couper de la réalité. 

Oeuvre en cours de Anouar Boudia © Nadia Agsous

N.A. : Comment qualifiez-vous le mouvement de contestation populaire algérien qui est à son neuvième mois ?

A. L. : C’est un mouvement extraordinaire qui vient de loin. Il recèle le nationalisme de Ali la pointe (ya 3Ali, ba3ou al bled - « Ali, ils ont vendu le pays ») auquel il faut ajouter la culture politique moderne que les générations post-indépendance ont acquise. 

N.A. : Ce mouvement est qualifié de moment historique, exemplaire et inédit. « C’est une révolution », entend – t-on partout. Qu’est-ce qui confère au Hirak, une dimension révolutionnaire ?

A. L. : C’est une révolution. La science politique définit ce mot par un changement radical de régime. Il y aura un nouveau régime à l’issue du Hirak. Il me semble que la génération âgée entre 20 et 50 ans qui anime le Hirak est plus mûre politiquement que les générations précédentes. Cette génération a compris qu’entre Algériens, le sang ne doit pas couler. Je pense que les militaires âgés entre 30 et 50 ans partagent cette même conviction. Le sang ne doit pas couler. C’est la raison pour laquelle les vieux généraux, âgés de plus de 70 ans, n’ont pas lancé les chars contre les manifestants.

L'Art au temps de la Révolution du sourire © N. Agsous

N.A. : Les actrices et les acteurs du Hirak, ont-t-elles/ils intérêt à se structurer et à désigner des représentants ?

A. L. : Le Hirak n’a pas vocation à se structurer. Et s’il se structure, il se divisera sur le critère des divisions idéologiques de la société. Le Hirak est un mouvement social qui réunit toute la société sur un même objectif : le transfert du pouvoir à une instance composée de civils. Pour atteindre cet objectif, il suffit de continuer à manifester les mardis et vendredis et à refuser l’élection du 12 décembre. L’Etat-Major finira par accepter la revendication de la population. 

 N.A. : Quels sont, de votre point de vue, les scénarios possibles dans les semaines à venir ?

 A. L. : Si l’Etat-Major n’annonce pas le report de l’élection du 12 décembre, il y aura des troubles dans les villes et villages du pays. Les manifestants vont empêcher physiquement l’ouverture des bureaux de vote. Si malgré cette résistance, le ministère de l’intérieur annonce le vendredi 13 le nom du candidat élu, le Hirak montera en puissance, ce qui paralysera les services de l’Etat. L’après 12 décembre annonce l’approfondissement de la crise.

N.A. : Comment expliquer le silence des médias internationaux, des instances internationales et des Etats sur ce qui se passe en Algérie ?

A. L. : D’abord les Algériens ne veulent pas que les étrangers s’immiscent dans ce conflit. Ensuite, le gouvernement ne donne pas d’autorisation à des journalistes étrangers pour venir couvrir les manifestations.

Exposition "L'Algérie, un Rêve d'artistes" © Nadia Agsous

N.A. : Comment sortir l’Algérie du pouvoir militaire ? L’édification d’une Algérie nouvelle : civile, laïque, juste, égalitaire et humaine, est-elle possible ? A quel prix ?

Le schéma politique hérité de l’indépendance est épuisé et dépassé. Un autre schéma se mettra en place, bâti sur l’alternance électorale. Il y aura des déceptions car les acteurs demandent toujours aux révolutions plus qu’elles ne peuvent donner. Mais au moins, le nouveau régime aura une base sociale constituée par les électeurs de l’une ou l’autre tendance politique de la société.

Bio express : Qui est Lahouari Addi ?

Il est professeur émérite de sociologie à Sciences Po Lyon. Actuellement, il est co-titulaire de la chaire AUF-IMéRA « Ressources naturelles » à l’université Aix-Marseille. Son dernier ouvrage est « La crise du discours religieux musulman. Le nécessaire passage de Platon à Kant », Presses Universitaires de Louvain, 2019.

Révolution du sourire © Addi Lahouari

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