Algérie : La Révolution du Sourire : Paroles d'intellectuels militants

Fatah Bouhmila enseigne les mathématiques à l'Université de Béjaia. C'est un militant des droits de l'Homme. Il est très actif sur la scène publique bougiotte et a initié plusieurs cafés littéraires, à Béjaia, Aokas, Bordj Mira, Vaccaro (Tichy). Ce personnage qui oeuvre pour la promotion de la culture dans cette région, livre son point de vue sur la situation qui prévaut à Béjaia et en Algérie.

 

"Rien ne sera plus avant "

Hirak à Béjaia © Said Ouarti Hirak à Béjaia © Said Ouarti

Que pensez-vous du soulèvement populaire qui est à sa 14ème semaine de contestation dans l’espace public ?

C'est un mouvement qui vient de très loin. Comme une lame de fond qui gronde et grossit depuis 1962. Elle a pris une amplitude sans commune mesure avec les autres ondes qui ont jalonné la lutte continue des algériens pour la démocratie et toutes les questions y afférent. Le mouvement ne faiblit pas car les revendications émanent du peuple et sont partagées par tous. Elles relèvent plus de la dignité et du sens de la vie que des problèmes socio-économiques ou difficultés matérielles.

Béjaia est une ville très investie dans ce mouvement populaire. Comment ce dernier s’organise-t-il dans cette ville connue pour sa tradition contestatrice ?

Béjaïa est une ville qui n'a pas cessé de se battre depuis que ma tendre jeunesse. Je me rappelle qu'au lycée El-Hammadia où j'étais élève entre septembre 1975 et Juin 1978, il y a toujours eu du militantisme. Les internes étaient très politisés. Pour l'exemple, je rappelle l'épisode de l'émission à l'unique chaîne de la télévision algérienne au cours duquel notre lycée était engagé et la quasi-insurrection que ça a provoqué lorsque les autorités ont voulu interdire aux élèves de chanter en kabyle dans les intermèdes culturels. Donc ceux qui disent que le mouvement et son déclenchement sont spontanés avouent à leur corps défendant qu'ils ont pris le train en marche; si tant est qu'ils l'aient pris. Je dirais même que la région de Béjaïa a été celle qui a résisté le plus au règne de Bouteflika et de ses 20 ans de gabegie.

Le mouvement s'organise chaque vendredi un peu plus et chaque mardi au sein de la communauté universitaire. Les étudiants qui sont presque un million et demi en Algérie et 45 000 rien que sur Vgayet (Béjaia) représente un force "plutoniomique" pour ainsi dire.

La cité et ses différents relais qui ont attendu la venue de cette révolution en se maintenant dans l'activité culturelle et sociétale redoublent d'initiatives en proposant des espaces de débat et de convivialité, créant de facto du lien fraternel et structurant des segments entiers de lutte.

Hirak à Béjaia © Said Ouarti Hirak à Béjaia © Said Ouarti

Les femmes ont investi les rues de Béjaia en mettant en exergue leurs revendications en leur qualité de femmes infantilisées et opprimées par le Code de la famille, texte social et juridique, inspiré de la tradition coutumière et du droit musulman, qui régit les relations entre les époux au sein de l’institution familiale. Quel est votre point de vue sur la détermination de ces femmes d’intégrer leurs revendications spécifiques dans le cadre de ce mouvement de contestation populaire ?

C'est une révolution parce que justement les femmes ont investi l'espace public. Elles ont légitimé leur présence dans la rue. Elles n'ont pas eu à la négocier avec un accoutrement spécifique ou autre, elles ont fait exactement comme leurs concitoyens mâles : elles ont pris le drapeau national, l'étendard amazigh, une banderole avec une phrase souvent géniale, une pancarte avec dessus une idée fulgurante et elles sont descendues dans la rue. Elles se sont imposées comme citoyennes à part entière en se débarrassant du statut de proie dans lequel ont voulu les assujettir certains.

Quel est le devenir de ce mouvement ?

Le mouvement est sérieux et rien ne sera plus jamais comme avant. Le peuple algérien a été recréé alors qu'il a été mis en veilleuse depuis l'échec ou l'usurpation de l'indépendance. Il est en train de se structurer de l'intérieur. Il trouvera bien ses représentants et sa dynamique interne. Pour le moment; disons que nous savons ce que nous ne voulons pas. Le reste vient comme l'appétit, en mangeant.



Fatah Bouhmila © Fatah Bouhmila Fatah Bouhmila © Fatah Bouhmila




 

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