Il y a des vies qu’on comprend d’un seul regard. Une trajectoire droite, une généalogie qui s’inscrit comme un arbre bien taillé. Un prénom qui sonne juste, un nom qui rassure. Tout s’emboîte. On imagine les vacances à La Baule, la maison de famille, le grand-père médecin ou officier. On devine, sans même demander.
Et puis il y a les autres. Les vies croisées, les lignes brisées. Celles qu’on n’arrive pas à raconter d’un trait. Parce qu’il y a trop d’avant, trop d’ailleurs, trop de silences et trop de langues. Ceux dont les histoires ne se résument pas à une migration, ni à une ascension sociale. Ceux qui sont nés dans le creux d’une histoire plus grande qu’eux.
Mais quand on porte un prénom « qui n’est pas Corinne », on sait d’avance l’histoire qu’on va vous coller. Il est connu, presque paresseux : des grands-parents analphabètes, venus fuir la misère. Des parents qui se sont sacrifiés. Des enfants studieux, appliqués, silencieux. Comme une version usée du rêve américain, transposée sur les quais de Marseille, de banlieues ou dans les couloirs d’un foyer Sonacotra. Mais la vérité, c’est que ces histoires-là ne sont jamais si simples.
Cette narration a ses mérites, bien sûr. Elle raconte une forme de dignité, de courage. Mais elle aplatit. Elle efface les nuances. Elle ne dit rien de l’ambiguïté, du tiraillement.
Or, plus il y a de mélanges, plus la vie devient complexe. Et plus on est sommé de se justifier, de choisir son camp, de donner un récit clair. Mais la vie n’est pas claire. Elle est trouble. Et ce trouble est fécond. Grandir entre deux langues, c’est ne jamais savoir laquelle choisir pour dire « je t’aime » ou « je t’en veux ». C’est comprendre deux cultures sans se sentir totalement à l’aise dans aucune. C’est parler Darija avec ses grands-parents et penser en français. C’est entendre « inchallah » à table et lire Montaigne dans le métro. C’est aussi voir son reflet dans un regard qui vous soupèse constamment. Un regard qui ne sait pas où vous ranger. Qui vous demande en hésitant : d’où vous venez ? vraiment.
Dans J’emporterai le feu, le dernier opus de sa trilogie Le pays des autres, Leïla Slimani décrit ces existences avec justesse : derrière les visages qu’on voit identiques, il y a des myriades d’histoires. Des blessures, des désirs, des éclats. Et parfois, malgré toutes les différences, on retrouve le même noyau dur : une faille, une colère rentrée, un besoin de se battre pour exister autrement que dans les cases. Cette envie sourde d’attendre le malheur pour enfin se sentir vivant. Pour trouver une raison de frapper du pied, de donner un coup de talon et remonter à la surface. Un instinct de survie, brut, presque animal, lorsque votre vie n’est pas à la hauteur de l’exotisme qui se dégage de votre seul nom. On attend parfois la chute, le drame, comme une permission. Le malheur comme point de départ. Comme si l’épreuve nous autorisait enfin à être entier. À dire : je suis là. Pas malgré tout, mais avec tout.
Les enfants du Maroc et de la France sont faits de ce feu-là. Il y a quelque chose d’usant, de sourd, dans cette tension constante. Être toujours entre. Entre deux pays. Entre deux histoires. Entre deux manières de se tenir à table. Ils n’ont pas le droit de porter un maillot à deux drapeaux. Et pourtant ils sont pleinement les traces d’une histoire commune, mais inégale. Une histoire de domination, de transmission, de rejet et d’incompréhension.
Le Maroc, aujourd’hui encore, oscille entre modernité et tradition. Il regarde vers l’Europe tout en gardant les pieds dans une terre traversée de fatalisme. On y croit au mektoub, ce destin écrit d’avance. On y parle une langue, la Darija, qui fait des objets cassés des sujets actifs : t’kessret, tu t’es brisé. Même la vaisselle refuse d’être passive. Comme si même les choses avaient leur volonté propre.
Face à cela, la France se veut rationnelle, cartésienne, crispée parfois sur sa laïcité, sa langue, ses valeurs. Une France qui ne sait pas toujours quoi faire de ceux qui maîtrisent deux cultures, deux façons de voir le monde. Ceux qui traduisent sans cesse, non seulement les mots, mais les silences, les gestes, les regards. Ce pays qui veut bien de vous, mais pas trop. Qui aime de moins en moins le couscous mais qui a toujours détesté les mosquées. Qui adore l’exotisme tant qu’il reste au rayon des épices. Une France qui regarde ses enfants métissés avec un mélange d’incompréhension et de fascination. Comme un Montesquieu regardant les Persans. Comme un Molière jouant les Turcs.
Ce n’est pas qu’une question d’identité. C’est une question de regard. De place. D’écoute. On pense alors à Paul Ricœur et à ses identités narratives, ces récits que l’on tisse pour tenter de faire coexister les contradictions qui nous habitent.
On pense aussi à Fanon, qui écrivait : « Parler, c’est exister absolument pour l’autre ». Mais comment parler quand la langue elle-même est chargée d’histoire coloniale ? Quand il a fallu, pour exister, abandonner la langue maternelle ? Qu’ils sont le miroir d’une histoire qu’on a toujours cherché à enterrer ou à oublier.
Et que dire de Montesquieu, dans ses Lettres persanes, ou de Molière moquant les Ottomans ? Ce regard toujours exotisant, jamais neutre. Cette fascination mêlée de distance.
Et il est temps d’arrêter de les résumer à une étiquette. Il est temps d’écouter leurs récits — les vrais. Ceux qui parlent de grand-mères enseignantes, de pères militants, de mères qui lisent Tahar Ben Jelloun, tout en rappelant les failles d’un Voltaire. De visages qui leur sont propres et qui ne ressemblent à aucun autre. Parce qu’au fond, ce n’est pas la pureté d’une lignée qui dit la vérité d’un être. C’est sa capacité à habiter ses contradictions. À marcher avec. À en faire une force.
Et ça, aucun nom ne le dit. On le devine dans la manière qu’on a de se tenir debout. On ne le lit pas sur un nom de famille. Mais on peut l’écrire.