Regard sur la sacro-sainte orthographe française

Les réseaux sociaux sont en effervescence depuis la proposition, par deux professeurs belges, suivis par la fédération Wallonie-Bruxelles, de rendre le participe passé « avoir » invariable, quelle que soit la position du COD. Mais pourquoi le citoyen lambda tient tant à ne pas toucher à ces règles orthographiques que pourtant très souvent, il ne maîtrise pas complètement lui-même ?

 

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« Horreur ! Sacrilège ! Comment ont-ils osé ? »
Les réseaux sociaux, peut-être même la France entière est en effervescence depuis la proposition, dans une tribune de Libération, par deux professeurs belges, suivis par la fédération Wallonie-Bruxelles, de rendre le participe passé « avoir » invariable, quelle que soit la position du COD.
Quelle est l'origine de cette règle ?
Cette règle grammaticale complexe trouve son origine au XVIe siècle. Clément Marot, alors poète officiel de la cour de François Ier était un amoureux de la langue italienne. Un jour, dans l’un de ses Epigrammes, il propose cette nouvelle règle, transposée du modèle Italien, qu’il tenait en plus haute estime.
« Enfans, oyez une leçon :                            
Notre Langue a cette façon,                            
Que le terme qui va devant                            
Volontiers régit le suivant.                            
Les vieux exemples je suivrai.                            
Il faut dire en termes parfaits :                            
Dieu en ce monde nous a FAITS.                            
Faut dire en paroles parfaites :                            
Dieux en ce monde les a FAITES. [...] »


Entre le XVIIe et le XIXe siècles, la règle énoncée par Marot a été reprise et affinée par des grammairiens comme Vaugelas ou Malherbe. La variabilité et les débats sur la règle ont perduré plusieurs siècles, avant que cette dernière ne s’installe « réellement » au XIXe siècle selon Ayça Durcen dans son mémoire de Master en linguistique.
Ainsi depuis le XIXe siècle, des générations d’élèves, en souvenir de la passion que vouait ce poète pour la langue italienne, doivent intégrer bon an mal an cette gymnastique grammaticale.
Avant nos amis Belges, d’autres ont émis des doutes sur la légitimité de cette règle, à commencer par Voltaire qui ironisa : "Clément Marot a ramené deux choses d'Italie : la vérole et l'accord du participe passé... Je pense que c'est le deuxième qui a fait le plus de ravages !"


Voilà pour l’histoire, mais allons plus loin, il semble aujourd’hui que dès lors qu’une réforme orthographique est proposée, une levée de boucliers monumentale se met en place. Toute proposition de simplification suscite de grands débats intellectuels entre les membres de l’Académie française, ce qui est tout à fait naturel. L’on constate également que le citoyen s’empare de la question lui aussi et donne son avis, notamment de nos jours, sur les réseaux sociaux. Les arguments et débats ne sont pas de la même teneur, il est étonnant de constater une crispation incroyable dès lors qu’il s’agit de toucher à ce que nous avons eu tant de mal à partiellement acquérir : « l’orthographe ou la droite graphie ».


La question qui vient naturellement est : Pourquoi tout ce qui touche à l’évolution de la langue est aussi complexe à appréhender  ?

Ici, nous ne nous intéresserons pas aux querelles de linguistes qui déjà, il y a des siècles opposaient par exemple « le phonétisme absolu » de Louis Meigret à la latinisation, c'est-à-dire l’orthographe étymologique de Robert Estienne, mais nous tenterons de comprendre pourquoi le citoyen lambda tient tant à ne pas toucher à ces règles orthographiques que pourtant très souvent, il ne maîtrise pas complètement lui-même ou qu’il a appris laborieusement.


Avant cela, il s’agit de faire un peu d’histoire et de comprendre d’où nous vient l’orthographe actuelle.


L’orthographe est née du désir de communiquer. Depuis la renaissance l’orthographe est l’ensemble des règles et des usages considérés comme une norme pour transcrire les mots d’une langue parlée. Auparavant, au Moyen Âge, aux XIIe et XIII siècles, l’écriture est plus ou moins extravagante, dans une civilisation essentiellement orale. Ses bases sont essentiellement phonologiques. L’invention de l’imprimerie va accélérer le processus qui consiste à instaurer une graphie commune du français, langue qui s’imposera par décision politique.
Pour des raisons de progrès de l’administration, les actes administratifs ne vont plus, peu à peu, être rédigés en latin, mais en français. Néanmoins, la langue est encore très instable et c’est pourquoi en 1635 le cardinal de Richelieu crée une assemblée de lettrés qui a pour mission de « Fixer la langue française, lui donner des règles, la rendre pure et compréhensible par tous. »
Déjà à cette époque, le débat sur la simplification faisait rage et il continuera jusqu’aujourd’hui. A travers quelques exemples, nous allons voir qu’au-delà des querelles intellectuelles d’amoureux de la langue, se cachent des enjeux sociétaux et politiques qu’il convient d’avoir à l’esprit avant de se positionner face au débat sur la simplification.


Ainsi par exemple, au XVIIe siècle, des femmes lancent un mouvement culturel inédit nommé « les Précieuses », elles popularisent de nouveaux mots comme « féliciter, s’enthousiasmer, anonyme, incontestable… », ces femmes se mêlent au débat et aujourd’hui nous leur devons les simplifications suivantes : « autheur devient auteur » et « respondre devient répondre ».
Bernard Fripiot nous explique dans son ouvrage « Au commencement était le verbe… ensuite vint l’orthographe » que les propositions des Précieuses étaient largement méprisées car elles provenaient de femmes et l’on s’interrogeait si ces dernières devaient avoir une place dans l’art de l’orthographe. Selon les misogynes de l’époque, si les femmes proposaient ces simplifications, c’est uniquement parce qu’elles n’étaient pas capables d’écrire aussi bien que les hommes. Leurs propositions ont donc été ridiculisées contrairement à celles de Ronsard qui, lui, n’a pas été dénigré de la sorte. Ici on voit bien que l’avenir des propositions de ces femmes était étroitement lié à un fait social : Ne pas leur laisser trop de place et ainsi maintenir la suprématie des hommes sur ces dernières. Heureusement, l’avenir leur donnera raison et beaucoup de leurs suggestions seront retenues.


Continuons, l’argument de certaines personnes favorables à la modernisation de l’orthographe a été par le passé celui de ne pas laisser le peuple en marge et de rendre l’expression écrite et la lecture accessible au plus grand nombre.
Cela pourtant ne plaisait pas à François Eudes de Mezeray, membre de l’Académie française, qui pensait au XVIIe siècle que l’Académie doit préférer « l’ancienne orthographe, qui distingue les gens de Lettres d’avec les Ignorants et les simples femmes ». De quoi nous faire réfléchir, nous sommes loin de l’amour des lettres, ici, l’orthographe doit permettre de discriminer les gens instruits des autres.

Jusqu’au XIXe siècle, ces efforts pour compliquer l’orthographe coexistaient avec un mouvement inverse, celui de faciliter l’accès à l’écrit. C’est ainsi que les éditions successives du Dictionnaire de l’Académie française contribuèrent à simplifier l’orthographe. Les dernières tentatives de l’Académie pour réformer l’orthographe (1878, 1935) traitent quelques dizaines de cas exceptionnels qui concernent bien plus les littéraires amateurs de dictionnaires que les élèves des écoles élémentaires jusqu’à la réforme de 1990.


Le dernier exemple est la crise politique et les enjeux de pouvoir qui ont accompagné la réforme de 1990 dont nous parle Michel Arrivé dans son article : Les problèmes de l’orthographe française aujourd’hui.


Nous avons vu que notre orthographe tient à la fois du travail remarquable des académiciens, mais elle est étroitement liée également à l’histoire, aux enjeux de pouvoir, à certains partis pris relatifs à l’étymologie, à des anecdotes, à des erreurs…. Qui sont très nombreuses et sur lesquels la littérature est abondante.
Ce dont on s’aperçoit, c’est qu’une langue vivante de fait évolue, et a évolué parfois par le passé, de telle ou telle façon pour des raisons loufoques. La rencontre avec les mots étrangers est naturelle, pourquoi s’en offusquer ? Depuis la création de l’écrit, des réformes ont été faites. Bien entendu elles étaient plus nombreuses par le passé, car la langue était encore instable. Néanmoins, il y a de sérieux garants à l’Académie Française aujourd’hui et l’idée de proposer des simplifications est le cours naturel de l’histoire d’une langue.
La vigilance des uns et des autres est indispensable, et il ne s’agit pas de faire n’importe quoi avec le français.
Néanmoins, pour y voir clair, il faut bien repérer ce qui sous-tend les propositions de simplification. Ce peuvent être des enjeux économiques (le français doit être simplifié pour que le pays reste compétitif sur le marché mondial) ou ce peut être aussi la rationalisation de certaines incohérences orthographiques existantes. Enfin ce peut être aussi une volonté de faciliter l’apprentissage de l’écrit aux jeunes générations en les soustrayant à certaines complexités inutiles et chronophages.

Mais pourquoi donc cela fait-il crier au scandale ?

Je crois que les uns et autres avons totalement intégré dans notre inconscient collectif, que l’orthographe est un enjeu de pouvoir, elle a été créé de manière complexe, au départ par les élites pour les élites, parce qu’il y avait le désir, durant un temps, d’en faire un instrument de distinction sociale. De génération en génération, ce sont ceux qui savaient écrire convenablement qui avaient le pouvoir.
De nos jours, les personnes maîtrisant difficilement l'orthographe et ce quelque soit la raison (dyslexie, personnes étrangères, précarité...) souffrent d'une discrimination importante et il serait peut-être bienveillant de ne pas se cantonner à les juger et comme disait Roland Barthes "Il ne faut pas en faire un instrument de sélection notablement arbitraire"
Aujourd’hui, de façon inconsciente, les personnes hurlent au scandale dès qu’une proposition de simplification est énoncée, de peur peut-être de perdre leur pouvoir sur les malheureux qui maîtrisent moins bien les codes qu’eux.
Les réseaux sociaux s'enflamment, les arguments énoncés portent principalement sur la crainte d'un nivellement par le bas de la langue, du laxisme... Les discours sont souvent haineux et malmènent les jeunes générations.
L'orthographe a été intégrée pourtant souvent avec difficultés et de nombreux français ont souffert des dictées et des règles (nous l'avons vu parfois pittoresques) acquises au forceps. D'ailleurs, l’apprentissage douloureux et les enjeux de la maîtrise de l'orthographe ont suscité beaucoup de névroses obsessionnelles portant sur le sujet.
Ainsi, à travers ce billet, il me semble qu'il serait bon de recentrer les débats, de s’intéresser réellement aux raisons qui poussent à proposer certaines simplifications et en dénouer les enjeux.
Dépassionnons le débat avec des éléments factuels qui permettent de se positionner. Notre langue est le symbole de la république et il convient de la protéger néanmoins, réfléchir à son évolution n'est pas, me semble-t-il, un sacrilège.


Pour en revenir à la question de départ, la fameuse règle du participe passé, je n'ai pas les compétences pour me positionner et dire si son abolition est une bonne chose ou pas, néanmoins, si cette dernière est sauvegardée, il me me paraitrait judicieux d'un point de vu pédagogique, que les professeurs expliquent aux enfants l'origine de cette règle, ce qui permettrait de mieux l'appréhender. Aujourd'hui nos enfants sont très vifs et intègrent mieux ce qui fait sens.

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