Le cancer, la grande traversée

La période de la maladie, de la traversée, avec toutes ses douleurs, est un temps précieux et fécond. Un temps où malgré les apparences, la personne est plus que jamais vivante, car infiniment plus sensible à tout ce qui fait sa Vie, la Vie.

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L’arrivée d’un cancer dans la vie d’un être, les doutes, les inquiétudes lors des premiers examens jusqu’au jour où le diagnostic tombe, arrive comme par effraction, donne le départ d’une nouvelle ère dans la vie de la personne atteinte par la maladie ainsi que dans son entourage.

L’invité surprise est de taille, et installé pour un temps, avec dans ses bagages son lot de représentations, d’angoisses, de découvertes et de mystères.

La vie prend soudain un contour totalement nouveau, avec un rapport au monde qui, d’abord subitement, puis progressivement, se transforme.

Il s’agit peut-être là, contre toute attente, d’une occasion de faire hospitalité à cette maladie qui devient une partie de soi. Une partie seulement, parce que la maladie peut ne pas occuper tout l’espace psychique, permettant ainsi aux ressources personnelles de chacun de trouver une large place pour se déployer. Une créativité nouvelle face aux événements peut émerger dès lors que la personne réussit à ne pas adhérer totalement aux troubles induits par la maladie. Avec l’élégance des oiseaux, il est toujours possible de s’envoler pour se voir de haut et constater avec bienveillance à quelle « traversée » on a affaire.

« Traversée » plutôt que combat.

Tout le champ lexical communément employé lorsque l’on parle de cancer est belliqueux. Il faut  se battre, lutter, livrer bataille…  contre un  ennemi redoutable et malin qui tue, troue, mine…  pour, au bout du compte, vaincre ou être vaincu. Autant dire qu’avec ces mots, il semblerait que l’on entre en guerre et lorsque l’on est en guerre, les crispations, vigilances et sentiments rudes sont exacerbés. Face aux situations douloureuses, à la fatigue, celui qui combat peut se sentir coupable de manquer de force, se sentir démissionnaire et de fait supporter le poids d’une pression qui n’a pas lieu d’être.

La traversée fait appel quant à elle à une aventure, à ce que l’on pourrait nommer un haut lieu d’expérimentation. Comme toute aventure, elle comporte des difficultés, des obstacles, des craintes. Cependant, il est majeur aussi de se souvenir que l’aventure ce sont aussi et surtout des rencontres, des moments de grâce, de joie, d’émerveillement, de découvertes, de rappel à l’essentiel. Lorsque l’on « entre en aventure », on est en marche et le héros du chemin singulier de notre propre histoire.

Les perspectives sont le franchissement et non la lutte, cela permet d’aborder les événements hors de la dualité.

« Tu comprends, je souhaite que mes cellules malades soient dans une dynamique d’extinction et non pas être embarquée dans la violence de la politique d’extermination ! » m’expliquait une personne malade du cancer du sein qui a choisi l’aventure plutôt que la guerre.

« Ma maladie, c’est une chose, mais l’amour pour la vie, mon mari, mes enfants et petits-enfants, c’est tout le reste ! »

Dans une traversée, il n’y a ni vainqueur, ni vaincu. Les obstacles, toutes circonstances qui immanquablement se présentent lors de la maladie, ne se gagnent pas, ne perdent pas. Ils sont observés, explorés, franchis, rapidement ou lentement, avec grandezza ou moments de désespoir, que l’on soit seul ou soutenu par l’entourage. Ce sont tous ces moments qui constituent une expérience unique, qu’il s’agit de vivre et de partager.

Les grands mythes, les romans initiatiques nous le rappellent, ce n’est pas la destination qui compte vraiment, mais le voyage. Au fil de l’épopée, le héros se révèle, découvre et apprivoise des parcelles de lui-même. Il explore une manière d’être au monde qui lui était encore étrangère jusqu’à lors parce que chaque jour l’expérience fait de lui un Homme neuf.

Je me souviens avoir été saisie par une de ces voyageuses du cancer du sein :

Alors que les personnes autour du lit prenaient des nouvelles de sa santé, notre voyageuse était ailleurs, subitement lointaine à ce qui se disait, à ce bavardage bienveillant. Seule semblait compter la soyeuse chevelure de la petite fille qui se tenait près d’elle. Le regard comme aspiré, elle caressait les cheveux blonds de l’enfant dans un ravissement et une tendresse à couper le souffle. Présente et vagabonde, elle semblait avoir accès à une forme de perception d’une extraordinaire qualité. La pureté de l’instant était telle que j’aurais aimé, avec elle, fouler le sol du pays dans lequel elle semblait être toute entière.

Le cancer bouleverse, arrive sans concession. Il ouvre les portes, confronte la personne et son entourage à la mort, au sens de la vie. Il semble qu’avec l’extrême intensité de l’expérience, corps et âmes redessinent les nouveaux socles de l’existence.

En effet, la maladie, telle un rabot, n’a de cesse que d’épurer les préoccupations du quotidien, ne reste alors que la profondeur des êtres et toute la sagesse qui en émane et qui est transmise.

Il n’est pas rare de rencontrer des personnes qui, à la suite d’un cancer, revisitent totalement leur mode de vie, comme vivifiées par une sorte de procédé alchimique où, à la rencontre d’eux-mêmes, elles ont transformé leur maladie en Or. Il n’est pas rare non plus de rencontrer, parmi l’entourage d’une personne malade, des personnes changées positivement car elles aussi ont accompagné et tiré les enseignements de la traversée.

Ainsi, De cette sensibilité jaillit une présence au monde unique et bouleversante, où vibrent les liens d’amour et la beauté des instants.

Quiconque a côtoyé ou côtoie cette présence-là, ne peut que s’incliner devant la noblesse, les messages et rappels à la vie, à l’essentiel que nous adressent les héros de l’aventure.

A Maria, Annette, Marinette et Christiane, élégantes héroïnes de la traversée et sources vives de mon inspiration.

 

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