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Billet de blog 21 févr. 2018

réflexion sur le phénomène #balancetonporc

Nadia Reiff
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Il me semble nécessaire de faire une pause et de prendre quelque hauteur face au phénomène actuel que nous rencontrons avec le #balancetonporc tout juste né de l’affaire Weinstein.

La déferlante qui se produit depuis des semaines sur les réseaux sociaux permet de mesurer l’ampleur des harcèlements et crimes sexuels que peuvent subir les femmes, il convient d’en prendre acte et d’en mesurer la gravité.

Cependant il parait important de faire un pas de plus et de s’interroger sur la manière dont s’exprime ce que l’on pourrait nommer « ce soulèvement féminin ».

Au premier abord, on s’étonne de la rhétorique employée dans ce hashtag. Le style est direct et cru. Le premier terme « balance » place d’emblée, du côté du registre familier, cette injonction.

Être une balance est en général un qualificatif péjorant puisqu’il signifie que la personne est une délatrice, une rapporteuse. On peut se demander pour quelles raisons, les femmes en utilisant ce hashtag, acceptent de fait, de s’identifier à « des balances ». Il y a de quoi rester dubitatif sur la manière dont les femmes défendent leur liberté. Il y a une différence de taille entre le fait de rapporter et celui de défendre ses droits. C’est bien dommage que les femmes reprennent à leur compte le fait de balancer, souvenir d’intimidations ?

« tonporc » quant à elle, est l’image vulgaire prêtée aux hommes libidineux. Expression qui porte en elle, une grande charge agressive, le porc étant associé à de nombreuses connotations négatives. Ici, on remarque qu’un adjectif possessif est utilisé. Ainsi, une femme aurait donc son porc à elle. C’est assez intrigant d’ainsi faire « sien » cet agresseur qui a porté atteinte à notre intégrité. Par ailleurs, utiliser ce vocabulaire grossier, met la femme sur la même tonalité que son agresseur. Dommage.

Ce hashtag a de quoi rester perplexe puisqu’il invite toute personne à priori victime d’agissements condamnables, à se présenter comme des rapporteuses ayant leur « porc » personnel. Je doute que le fait d’utiliser ce hashtag puisse avoir un quelconque effet salutaire, ou créer une quelconque résilience.

La question de la souffrance est quant à elle totalement absente. Ici on se place du côté œil pour œil, dent pour dent.

Ce passage du côté de la sémantique me parait très utile, car nous voyons à travers les termes employés, qu’ils se situent du côté de l’impensé et du registre du sensationnel. Or ce hashtag est tout de même censé défendre la cause des femmes !

Nous en sommes loin pour plusieurs raisons.

La facilité d’utilisation des réseaux sociaux avec les modes qui s’y apparentent peuvent avoir, dans le cas qui nous intéresse, des effets délétères. En effet, on pourrait les apparenter à des phénomènes de foule, où chacun par instinct grégaire ou par économie de réflexion suit le mouvement qui fait le buzz.

La colère crée une réaction épidermique laissant peu de place à la réflexion et à l’action en tant que telle. Ainsi les hashtag se multiplient comme s’ils étaient une nouvelle réponse collective à des problèmes graves qu’il s’agit cependant de considérer avec sérieux. Ils ne sauraient en aucun cas supplanter le cadre juridique duquel normalement un procès ou une action devrait relever.

Nous voilà donc face à une situation inquiétante, puisque ce hashtag cautionne et encourage  le fait dénoncer publiquement un crime par exemple en dehors de tout cadre légal. Cela ne protège nullement la victime, au contraire cela l’expose et peut la mettre en danger.

Par ailleurs, fi de la présomption d’innocence. La rapidité à laquelle peuvent se diffuser ces révélations avec des faux profils par exemple peut avec fulgurance détruire la réputation d’un homme. Ici une brèche est ouverte pouvant laisser place à la diffamation, nous devons garder cela à l’esprit pour ne pas sombrer, sous couvert de notre bonne moralité, dans une sorte pugilat collectif.

Il me semble que ce hashtag divise nettement hommes et femmes, or la question est collective. Bien que discutable dans sa forme, ce hashtag a pour effet d’ouvrir le débat et donner un signal net : Les mentalités doivent changer, l’impunité n’est plus tolérable.

Pourtant, la cause des femmes doit se penser dans un climat dépassionné et là il y a mieux à faire que sombrer dans le voyeurisme et le sensationnalisme induits par ce phénomène.

Et là, le travail est immense.

Une prise en charge médiocre des femmes victimes de violence, aucun dispositif réellement adapté pour favoriser les dépôts de plaintes, peu de place dans des structures d’accueil, l’omerta qui règne sur les lieux de travail, la perte d’emploi lié à la dénonciation d’un harcèlement sexuel qui est quasiment systématique…sont autant de vrais défis sur lesquels nous devons collectivement nous pencher. Parce que la majorité des femmes victimes de violence, ne sont pas des stars, ce sont des personnes parfois très démunies à la fois financièrement et psychologiquement.

La cause des femmes ne s’arrête pas à un hashtag qui soulage, par effet de mode.

Il y a là un noble défi à relever.

Défendre la cause des femmes me semble-t-il, c’est avant tout y réfléchir avec sérieux aux progrès que nous avons à mener. C’est également donner des moyens supplémentaires aux acteurs de terrains qui ont identifié quels sont les besoins des femmes victimes de violences.

J’espère que Marlène Shiappa secrétaire d’Etat auprès du premier ministre, chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, plutôt que de soutenir cette campagne médiatique de façon opportuniste, placera son énergie dans de vraies réflexions qui aboutiront à des propositions concrètes dans le respect de tous car les besoins concernant les femmes femmes victimes de violences son immenses.

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