Une histoire pleine de livres

On le sait maintenant, puisqu'il l'a avoué publiquement : Julien Coupat LIT. Oui. Il a un faible pour la philosophie. Ses amis aussi. Il est le chef d'un dangereux gang de jeunes lecteurs éduqués. A défaut de s'attribuer des actes revendiqués (et probablement commis) par d'autres, l'horrible présumé-terroriste passe le temps en lisant Michel Foucault (Surveiller et punir, c'est de circonstance) et L'insurrection qui vient (bonne lecture, si l'on fait abstraction de quelques mots malheureux sur les chemins de fer). Ce livre-là, non seulement il le lit, mais il est soupçonné - que dis-je ? - accusé de l'avoir écrit. Le présumé-terroriste est aussi présumé-écrivain.


On le sait maintenant, puisqu'il l'a avoué publiquement : Julien Coupat LIT. Oui. Il a un faible pour la philosophie. Ses amis aussi. Il est le chef d'un dangereux gang de jeunes lecteurs éduqués. A défaut de s'attribuer des actes revendiqués (et probablement commis) par d'autres, l'horrible présumé-terroriste passe le temps en lisant Michel Foucault (Surveiller et punir, c'est de circonstance) et L'insurrection qui vient (bonne lecture, si l'on fait abstraction de quelques mots malheureux sur les chemins de fer). Ce livre-là, non seulement il le lit, mais il est soupçonné - que dis-je ? - accusé de l'avoir écrit. Le présumé-terroriste est aussi présumé-écrivain. Et ça ne rigole pas : voilà plus de six mois qu'il est en prison à cause de ce livre-terroriste. Il était bien temps qu'il le lise et le relise ! Et son présumé-éditeur, Eric Hazan, a été mis à la question pendant plusieurs heures par les anti-terroristes. A se demander s'il ne serait pas un peu éditeur-terroriste - après tout, dans cette affaire pleine de livres, on trouve bien aussi un épicier-terroriste fortement soupçonné d'être, lui aussi, apte à la lecture et à l'écriture. On ne se méfie jamais trop des lecteurs-terroristes, ils sont capables de retourner la situation à leur avantage juste en utilisant leur arme favorite : les mots. La société peut légitimement les suspecter d'être des intellos. D'autant qu'ils ont plein d'amis et des soutiens dans le monde du livre, comme ces éditeurs récemment interpellés à Forcalquier et gardés à vue durant plusieurs jours. J'ajouterai qu'on ne se méfie jamais trop, non plus, des bibliothèques pleines de livres que l'on peut présumer terroristes : une perquisition dans la bibliothèque-terroriste de ces jeunes gens, dans leur village-terroriste de Tarnac, n'était pas superflue. De gros lecteurs, figurez-vous, avec leurs 5000 ouvrages mis en commun. Cela prouve bien, n'est-ce pas ? Personne n'a été accusé d'en être le bibliothécaire-terroriste, mais l'enquête n'est pas close. Dans ce lieu propice à l'étude et à la réflexion, on a découvert pas moins de 27 livres subversifs. J'avoue que, en professionnelle du livre, je me pose bien des questions sur les 4970 livres non subversifs qui sont restés là-bas - que ne suis-je petite souris pour pouvoir me glisser dans cette bibliothèque...


J'ignore quel est l'avenir du livre en tant qu'objet sous sa forme actuelle, mais il n'est pas moribond et son présent me semble assuré : après tout, cette affaire pleine de livres a boosté les ventes d'au moins un titre, L'insurrection qui vient. Je terminerai par un texte extrait des carnets de Calaferte (1983), cité par Michèle Petit dans Eloge de la lecture : la construction de soi (Belin, 2005) : "Imaginer l'homme amputé de l'écriture et de son corollaire, la lecture, est faire référence à une société exclusivement soumise au réflexe mécanique où il n'aurait plus d'identité propre ; que ce décervelage soit préconisé par des bandes intéressées, certes, mais c'est sans compter avec l'exigence poétique, cette énergie vitale qui, sous quelque forme que ce soit, est comme implantée dans chaque individu, lui permettant, pour le moins, de s'assigner une dignité à titre individuel."

 

 

Le lien vers l'entretien de Julien Coupat avec Isabelle Mandraud et Caroline Monnot (Le Monde) : ici

"Drôle de terroriste", le regard d'un journaliste québécois sur cette affaire française (Le Devoir) : ici

 

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