Jour de mémoire à Tel-Aviv

Les jours ici commencent le soir. C’est dans la bible : il y eut un soir, il y eut un matin : premier jour. Depuis hier au soir, c’est le jour mémorial de la Shoah. Les commerces ont fermé leurs portes plus tôt que d’habitude. Tous, même ceux qui ne ferment pas pour le Shabbat, les bars, les cafés, les restaurants, tout était fermé hier.

Les jours ici commencent le soir. C’est dans la bible : il y eut un soir, il y eut un matin : premier jour. Depuis hier au soir, c’est le jour mémorial de la Shoah. Les commerces ont fermé leurs portes plus tôt que d’habitude. Tous, même ceux qui ne ferment pas pour le Shabbat, les bars, les cafés, les restaurants, tout était fermé hier.

 

J’ai traversé la moitié de la ville pour aller chercher quelque chose chez une amie. En sortant dans ces rues où tout se fermait j’ai eu un moment d’angoisse. Ça faisait longtemps. Avant, les premiers mois, ça m’arrivait régulièrement d’avoir le sentiment d’être sur le point d’être témoin d’une catastrophe. Au marché, par exemple, souvent j’avais l’idée qu’un terroriste allait apparaître et boum, plus rien. Mais cela faisait longtemps que ça ne m’était pas arrivé.

 

Les gens qui se pressaient pour rentrer chez eux, le temps gris qui faisait penser à un orage. Je me suis dit : ils vont attaquer. Pas très sûre de qui c’est ce « ils ». Mais ils vont le faire, c’est un bon moment. Comme le jour de Kippour. Tout le monde est occupé à penser à autre chose, les soldats doivent avoir des cérémonies officielles, d’ailleurs j’en vois qui courent, dos à la base. C’est un bon moment.

 

Mais non. Le soleil s’est couché, les radios ont diffusé des reportages sur la Shoah et des chansons tristes.

Pendant la nuit, Chelsea a battu Liverpool dans la demi-finale de la ligue des Champions. Leur nouvel entraîneur anglais, Abraham Grant, est le fils d’un rescapé de la Shoah. Il a crée la controverse en acceptant de jouer en ce jour mémorial. Mais il a gagné. Il a gagné en portant un brassard noir au centre duquel il y avait une étoile jaune. Il est en couverture de tous les journaux, les bras levés, son brassard en évidence.

 

Aujourd’hui, à dix heures du matin, il y a eu une sirène de deux minutes qui a résonné à travers le pays.Tous et toutes se sont tenus debout, immobiles, où qu’ils soient. Nous étions à un carrefour encombré de monde. Tout s’est figé. Les conducteurs sont sortis de leurs voitures et se sont tenus les bras le long du corps. Les passants ont regardé le bout de leur chaussure avec recueillement, sans bouger d’un millimètre. Et pas un bruit, pas un toussotement, pas une parole qui venait interrompre la note unique de la sirène un oooooooo grave et profond.

 

Une dame campée à côté de moi avait l’air de souffrir de la chaleur. Elle s’est décalée du soleil à l’ombre. Elle m’a regardé, comme pour s’excuser de bouger quand il aurait fallu ne pas. Elle a haussé ses sourcils peints vers moi, d’un air de défi et d’un mouvement sec elle a relevé son bras de manche. Il y avait un numéro. J’aurais dû lui parler, après la sirène quand la vie a repris. Mais elle ne m’y a pas invité et je n’ai pas osé. Elle a pris le bus.

 

Dans le journal, il y a des reportages sur les camps, des témoignages. Un père rescapé et son fils posent en photo : le fils s’est fait tatouer sur le bras la réplique exacte du numéro de son père. Même chiffres, même emplacement, même couleur d’encre, même taille. Le père a refusé qu’on photographie son tatouage à lui, disant que celui de son fils était l’acte d’un homme libre, contrairement au sien.

 

Sous leur portrait, des témoignages de tatoueurs de Tel-Aviv. Une mère avait amené ses trois filles se faire inscrire le numéro de papy sur le bras, et devant la réticence du tatoueur, avait insisté, expliquant que c’était le numéro porte bonheur de toute la famille, celui sans lequel personne ne serait rien aujourd’hui. Un autre tatoueur raconte comment des vieux déportés viennent pour « remplir » leur tatouage d’encre. Pour ne pas oublier.

 

Il y a plusieurs cérémonies commémoratives dans tout le pays. Dans les lycées, dans les musées. Et il y a les cérémonies dites « alternatives ». Dans l’une d’elles, hier soir, un journaliste de droite a lancé l’idée que le pays devrait changer de « 6 » : laisser de côté la mémoire des six millions de morts de la Shoah au profit de la célébration de la brillante victoire de la guerre des six jours… sur ce succès se construira, selon lui, un pays fier et fort.

 

Décidément, même pour ce qui est de la Shoah, il n’y a pas consensus ici. Nadav m’a traduit un forum de discussion sur internet où des Juifs Breslav s’interrogeaient si oui ou non il fallait céder aux rituels « goyim » et se tenir debout pendant les sirènes du souvenir.

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