Expiation

De tous les arguments en faveur d’Israël, celui qui m’a toujours semblé le plus compliqué à détricoter est celui de « la seule démocratie au Moyen Orient ».
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De tous les arguments en faveur d’Israël, celui qui m’a toujours semblé le plus compliqué à détricoter est celui de « la seule démocratie au Moyen Orient ».

Pas parce que cet argument contiendrait une quelconque once de vérité :  un état qui traite différemment ses citoyens selon leurs catégories éthniques et/ ou sociales ne saurait prétendre au titre de démocratique, même si ces traitement ont préalablement été démocratiquement votés par des instances démocratiquement élues.

Non, le plus difficile dans cet argument fallacieux, c’était de me dépêtrer de ce qu’il enclenchait chez moi comme mécanique laïcarde : dur d’argumenter en faveur des religieux ou des gouvernements religieux, quels qu’ils soient. Et c’était toujours cela qui était mis en avant dans ces conversations : tu rigolerais moins sous un gouvernement du Hamas.

Le malheur des uns fait le bonheur des autres, air connu.

Le fait est que l’histoire de mon amie Pauline m’a donné une bonne fois pour toutes de quoi clouer le bec à tous ceux dont la mauvaise foi drapée de laïcité feinte était utilisée pour atténuer les actes de l’état israélien.

 

Pauline est Française. Il se trouve que sa mère est Juive mais ça, Pauline elle s’en fiche. Enfin, plus ou moins… quand Pauline a rencontré Dor, Israélien, sa judaïté maternelle a facilité la vie de Pauline avec lui. Grâce à cette filiation, Pauline put aller et venir entre Paris et Tel-Aviv. Pauline put obtenir la citoyenneté israélienne, de l’aide financière du gouvernement pour s’installer avec Dor à Tel-Aviv où les deux vécurent heureux durant plusieurs années. Tellement heureux qu’il se marièrent à Paris. Parce qu’il ne fallait pas parler à Dor ni à Pauline d’un mariage religieux, ils étaient d’accord pour être tout à fait contre ! et puis, officialiser leur union c’était surtout pour les papiers de Dor en France, alors pas besoin de caution divine, merci…

Pauline et Dor se séparèrent. Après deux ans , profitant du passage de Dor à Paris ils décidèrent de divorcer. Un divorce civil, bien sûr. Facile, rapide : Palais de justice, consentement mutuel… Ah mais non, c’est pas tout…

« La tradition considère qu’une cohabitation notoire entre un homme et une femme acquiert le statut de mariage et nécessite donc un divorce religieux »…

 

QUOI ?

 

Eh oui… en fait, quand un homme Juif et une femme Juive vivent ensemble dans le pays des Juifs, ils se retrouvent (et ce malgré eux) soumis à la loi divine.

Ou plutôt à la merci de ses suppôts barbus.

 

En 1948, Ben Gurion  a « donné » les affaires civiles aux religieux pour s’assurer qu’ils ne se mêleraient pas du reste. Et encore aujourd’hui, un couple Juif ne peut pas exister ou cesser d’exister sans que les religieux s’en mêlent.

Cela semble un prix raisonnable pour la paix civile ? c’est en fait tout un terrible système qui assujetit la femme à l’homme par les textes de loi. Oui, tout à fait comme dans ces pays « obscurantistes » et « archaïques » si souvent cités en contre-exemple à la « seule démocratie au Moyen Orient ».

Un homme qui ne veut pas divorcer a tout à fait le droit de pourrir la vie de sa femme en lui regusant le « guet », le divorce.

Elle peut se séparer de lui physiquement mais ne pourra le contraindre au divorce à moins de passer par une ou plusieurs cours rabbiniques composées de « sages » hommes barbus favorables à son cas.

Si elle rencontre quelqu’un d’autre et « cohabite notoirement » avec lui, elle est fautive, bien sûr. Et si ce couple illégitime a des enfants ils seront des « mamzers », des bâtards selon les lois talmudiques.

Quand j’accompagne Pauline au Consistoire de Paris, une femme en pleurs dans les bras de son frère répète : il veut pas, il veut pas… on imagine le pire.

 

Heureusement, Pauline et Dor sont tous les deux ravis de divorcer. On boit un café en attendant que ceux d’avant terminent…

 

C’est quoi, un divorce religieux ?

Une cérémonie d’un autre âge. Littéralement. Où trois hommes barbus demandent à un quatrième, de répéter des formules incantatoires tout en faisant des gestes idiots (par exemple, il prend le matériel nécessaire à la rédaction de l’acte de divorce et le fait tourner autours de sa tête en clamant « c’est à moi »).

La femme attend calmement, placidement, discrètement, poliment, gentiment, humblement, modestement. Elle fait ce qu’elle peut pour ne pas se tordre de rire tout en adoptant l’air contrit de circonstance sous une voilette prêtée par un des barbus. Précisons que les trois rabbins, s’ils répètent leurs texte à la perfection, sont tout de même modernes et connectés… tellement qu’ils tripotent leurs portables de façon compulsive, ce qui ne fait qu’ajouter au désarroi de mon amie.

L’homme donne le divorce à la femme, qui ne fait que l’accepter.

Le rabbin lui demande de tendre les mains SANS BOUGER, non PAS COMME CA ! PLUS A DROITE ! puis de replier délicatement ses mains sur le papier (où le divorce fut préalablement inscrit à la main avec une plume d’oie par un scribe méticuleux dépourvu  de tout sens de l’humour). Ensuite, la femme place le divorce sous son bras, le droit ou le gauche au choix… elle  fera quelque pas en direction de la porte… attention : SI TU RIGOLES ON RECOMMENCE !

L’homme, en lui donnant son divorce, renonce à la femme, et la déclare à présent libre pour tous les hommes.

Ensuite, il faut payer 700 euros et serrer la main au rabbin. Ah non, pas vous, madame… le serrement de main c’est juste pour monsieur.

J’avais oublié, argumente Pauline, qui a du mal à trouver ce dernier incident tout à fait drôle.

 

Elle s’en serait bien passée, de cette cérémonie. Pas seulement dans l’idée de s’éviter l’humiliation qu’implique la commémoration machiste d’un patriarcat moyennageux. Mais parce qu’au final, puisqu’elle se fiche de la religion, elle se serait contentée d’un divorce civil. Mais Dor, habitant du pays des Juifs, est bien obligé de se conformer à ses lois juives… aussi absurdes soient-elles.

 

J’essaie de voir ça du bon côté me dit Pauline… j’ai expié, enfin !

Pffff… expiation ? tu n’y vas pas un peu fort ?

Elle insiste.

En fait, c’est comme si j’avais commis le péché ultime en partant habiter en terre promise, à Sion. Ce lieu, décrit dans les livres sacrés comme un pays de Cocagne paradisiaque, est forcément conceptuel et constitutivement « en devenir ». Ce lieu ne saurait souffrir d’une quelconque matérialisation, sous peine de voir le rêve qu’il porte s’auto-dissoudre dans le banal du quotidien. Ce lieu mythique, me dit Pauline, j’ai fauté en le rendant réel, j’ai pêché en accordant une caution aux pays des Juifs dans le monde séculier.

Et je paie aujourd’hui ce pêché. Dans cette salle aux murs de crépi jaunâtre et au linoléum usé, face à ces vieux hommes qui n’ont rien de sages, je paie le fait d’avoir sali l’idée d’une cité idéale en ayant accordé ma caution à cette cité impure. 

Il n’y a pas de pays des Juifs. Il ne peut pas y avoir de pays des Juifs, jamais. Ou alors, c’est qu’on croit qu’il y a un messie à attendre et tant qu’il n’est pas là, le pays des Juifs ne peut advenir. Il y a un pays des Israéliens, à la limite. Mais laissons-les, ces Israéliens, TOUS ces habitants d’Israël, se démerder entre eux. Et surtout, laissons-les sans nous, sans les Juifs !

 

Je recommande à mon amie Pauline la lecture du livre Exil et Souveraineté, d’Amnon Raz-Krakotzkin, aux éditions de La Fabrique.

Et l’on s’en va fêter la possibilité retrouvée d’un idéal !

Amen.

 

La vidéo est du mythique groupe "shablul"... qui dans les années 60 et 70 a eu l'intelligence de mettre en lumière un grand nombre des travers de la société israélienne... et ça continue avec une magnifique promenade dans les rues de Tel-Aviv. A la caméra, Nurith Aviv qui sera bientôt la chef opératrice de Gitai, de Varda (entre autres) et la réalisatrice de grands documentaires (D`une langue à l'autre, Circoncision... entre autres)

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